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L'Etat islamique (2014) (1131)
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La guerre en Syrie devient chaque jour de moins en moins compréhensible, même pour les Syriens eux-mêmes. A ce jour, aucun front unique n'est identifiable: sans compter l'implication de forces militaires étrangères, plusieurs centaines de groupes armés s'affrontent sur le sol syrien et combattent parallèlement les forces gouvernementales.

Le conflit armé en Syrie a éclaté à la mi-mars 2011 et a déjà tué plus de 220.000 personnes selon les données de l'Onu.

Pour en venir à bout, pratiquement toutes les puissances mondiales — notamment la Russie et les États-Unis — ont uni leurs forces. Vendredi, le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov et son homologue américain John Kerry sont parvenus à s'entendre sur la voie à suivre en vue de la résolution de cette crise longue de cinq ans et demi. Les négociations entre les deux diplomates ont duré 14 heures.

Le lendemain de cette rencontre, on fait le point sur les principales forces en présence en Syrie et dans la région.

Des quartiers d'Alep après la libération
© Sputnik . Mikhaïl Alaeddin
Des quartiers d'Alep après la libération

La moitié du royaume d'Assad

Les autorités syriennes sont impliquées dans le conflit depuis son déclenchement. Il y a un ou deux ans, il semblait que les jours du pouvoir du président Bachar el-Assad étaient comptés: l'opposition et certains groupes extrémistes occupaient plusieurs villes majeures, contrôlaient tous les gisements pétroliers du pays et les sites principaux d'infrastructure. Des rumeurs indiquaient même qu'Assad négociait un asile politique à l'étranger. L'armée gouvernementale a subi des pertes colossales depuis le début du conflit: ses effectifs ne comptent plus que 100.000 soldats contre 325.000 avant la guerre.

Cependant, le soutien de la Russie qui a lancé en septembre 2015 une opération aérienne à la demande du gouvernement syrien, a permis à Damas de renverser le cours des événements et d'organiser une offensive dans les régions stratégiques. Actuellement, l'armée syrienne contrôle 40 à 45% du pays, notamment les quartiers centraux de toutes les villes principales: Damas, Lattaquié, Tartous, Homs, Hama, Alep (60%), Deir ez-Zor et Deraa (50%).

Des soldats syriens à Alep
© Sputnik . Mikhaïl Alaeddin
Des soldats syriens à Alep

Les autorités syriennes ne bénéficient d'un soutien militaire direct que de la part de la Russie, de l'Iran, du mouvement Hezbollah libanais et des chiites irakiens. Qui plus est, Téhéran affirme qu'il n'a pas envoyé ses troupes régulières et ses unités spéciales sur le territoire syrien mais seulement des conseillers des Gardiens de la révolution, et la Russie souligne régulièrement qu'elle ne soutient pas Bachar el-Assad personnellement, mais la lutte antiterroriste de Damas et le maintien de l’État syrien.

La deuxième vie de l'Armée syrienne libre

L'opposition dite "modérée" est un autre acteur du conflit depuis le début. Initialement, sa principale force de frappe était l'Armée syrienne libre (ASL) qui réunissait alors pratiquement tous les groupes antigouvernementaux.

Le Royaume-Uni, le Qatar, l'Arabie saoudite, les États-Unis, la Turquie et la France avaient ouvertement exprimé leur soutien à cette opposition syrienne dite "modérée". Les rebelles syriens ont bénéficié d'un soutien considérable et auraient reçu des armes, des équipements et des véhicules pour plusieurs centaines de millions de dollars selon les estimations.

Ce soutien étranger n'a cependant pas permis de maintenir l'unité au sein de l'opposition syrienne. Au fil des années, elle s'est scindée en groupes isolés et a cédé son rôle d'adversaire principal du régime aux groupes extrémistes et terroristes. Suite à l'apparition de l’État islamique (Daech) et du Front al-Nosra (qui s'est récemment rebaptisée en Front Fatah al-Sham), l'opposition "modérée" et l'ASL ont de fait cessé d'exister en tant que groupes armés autonomes dotés d'un commandement centralisé. Actuellement, l'ASL réunit plus de 60 unités et selon le renseignement militaire syrien, pratiquement tous ces groupes sont alliés au Front al-Nosra terroriste ou sont contrôlés par ce dernier.

Un combattant de l'Armée syrienne libre (ASL)
© AFP 2020 BARAA AL-HALABI
Un combattant de l'Armée syrienne libre (ASL)

Récemment, les médias se sont rappelés de l'ASL après le lancement de l'opération militaire des forces terrestres turques dans le nord de la Syrie. En effet, l'offensive turque se déroule en coopération avec des unités de cette armée non-officielle et d'autres groupements armés pro-turcs. L'agence Anadolu a déjà annoncé que c'était l'ASL qui avait "libéré de Daech un territoire frontalier entre les villes d'Azaz et de Jarablus à l'aide de l'armée turque", selon une source militaire turque.

Les groupes terroristes

Les ennemis les plus sérieux des forces gouvernementales syriennes sont les groupes terroristes interdits dans toute une série de pays, y compris en Russie, tels que Daech et le Front al-Nosra.

Daech, créé en 2006 sur la base de la branche irakienne d'al-Qaïda, est devenue l'une des menaces principales pour la sécurité internationale en seulement quelques années. Ses combattants ont occupé des territoires considérables en Irak et en Syrie et Daech est l'une des organisations terroristes les plus riches avec un budget de 2,3 milliards de dollars — elle gagne quotidiennement un million de dollars en spéculant sur le marché noir du pétrole.

Une photo de terroristes de Daech confisquée en Syrie
© RT
Une photo de terroristes de Daech confisquée en Syrie

Le nombre exact de combattants de Daech actuellement présents sur le territoire syrien est inconnu. Selon les estimations, il s'agirait de 250.000 à 400.000 personnes. Ce groupe contrôle de 35% à 40% du pays — en majorité des régions désertiques —, notamment le nord de Homs, une partie de Raqqa, de Deir ez-Zor et de Hassaké.

Le Front al-Nosra a également été créé début 2012 au sein d'al-Qaïda. Il est connu comme l'un des groupes anti-Assad les plus agressifs, responsable de nombreux attentats-suicides, de massacres de la population civile et de soldats syriens faits prisonniers, ainsi que d'autres crimes de guerre.
Selon les données actuelles, le nombre de combattants de ce groupe est comparable à celui de Daech. Aujourd'hui, il contrôle près de 25% du territoire syrien: toute la province d'Idlib, une partie des banlieues de Damas, une partie du territoire situé à la frontière turque au nord de Lattaquié, près de la moitié des provinces de Deraa (sud) et de Quneitra (frontière syro-israélienne), ainsi que près de 40% de la province de Hama. Le Front al-Nosra chapeaute pratiquement tous les groupes radicaux en Syrie actuellement.

Comme l'opposition "modérée", ces groupes radicaux ne concertent pas leurs actions. Selon le ministère russe de la Défense, les terroristes connaissent des divergences de plus en plus considérables autour du contrôle des flux monétaires et du territoire. Les combattants de Daech ont même déjà lancé des attentats contre leurs "collègues" du Font al-Nosra.

Les trois fronts kurdes

Les Kurdes syriens sont l'une des forces les plus aptes au combat parmi les protagonistes du conflit. Ils représentent près de 10% de la population du pays et habitent principalement dans le nord de la Syrie. Leurs structures politiques et militaires principales sont le Parti de l'union démocratique (PYD) et le Conseil national kurde. En mars 2016, ils ont annoncé la création de leur région autonome dans le nord du pays avec leur propre gouvernement, parlement et police.

Les milices kurdes sont leur principal bras armé. Selon certaines estimations, elles représentent près de 50.000 personnes. L'un des accomplissements les plus marquants des forces kurdes a été la libération de la ville de Manbij de combattants de Daech à l'aide de l'aviation de la coalition internationale menée par les Américains. Aujourd'hui, les Kurdes sont à l'offensive dans le nord de la province d'Alep. Ils ont connu certains succès près de la ville de Mari en libérant notamment plusieurs localités de Daech. Les milices kurdes poursuivent leurs combats et avancent actuellement vers la ville d'Al-Bab (30 kilomètres au nord-est d'Alep).

Des combattants kurdes
© AP Photo / Hussein Malla
Des combattants kurdes

La situation des Kurdes est compliquée par le fait qu'ils sont obligés de combattre sur trois fronts: contre les djihadistes, l'ASL et les forces turques qui considèrent les unités kurdes comme terroristes.

La Russie, partie pour rester

Même si la plus grande partie du contingent militaire russe a quitté la Syrie, la présence de la Russie en territoire syrien reste décisive. Moscou n'a pas renoncé à ses engagements en matière de livraison d'armes et d'équipements au gouvernement syrien, et entraîne toujours les spécialistes militaires du pays. La base aérienne de Hmeimim (près de Lattaquié) et le centre logistique de la marine russe à Tartous (ouest) sont toujours opérationnels. Les systèmes antiaériens Pantsyr et S-400 restent également en service en Syrie.

Au cours de l'opération militaire russe — de septembre 2015 à mars 2016 — l'aviation russe a effectué plus de 9.000 vols. Ses frappes ont permis de freiner considérablement voire d'arrêter l'approvisionnement des terroristes, d'éliminer des milliers de criminels et de détruire 209 sites d'extraction et de traitement de pétrole. L'aviation russe a aidé les forces syriennes à libérer 400 localités — notamment l'ancienne ville de Palmyre — sur plus de 10.000 kilomètres carrés de territoire. L'opération russe en Syrie a également poussé l'opposition à mener des négociations de paix avec les autorités syriennes afin de trouver une solution politique au conflit.

Pilotes russes à l'aéroport militaire de Hmeimim
© Sputnik . Dmitriy Vinogradov
Pilotes russes à l'aéroport militaire de Hmeimim

Qui plus est, les efforts du Centre russe pour la réconciliation en Syrie ont permis de multiplier le nombre de localités ayant rallié la trêve: elles sont désormais 592. 69 groupes armés ont également annoncé leur attachement au respect des conditions du cessez-le-feu entré en vigueur le 27 février dernier.

Par ailleurs, la partie russe souligne en permanence sa volonté de coopérer avec tous ceux qui souhaitent résoudre le conflit syrien. Cela concerne évidemment tout d'abord les États-Unis.

La coalition

Pour le moment, les États-Unis préfèrent agir dans le cadre de la coalition internationale qu'ils ont créée contre l'EI en septembre 2014. Moscou, pour sa part, souligne qu'on ne peut pas considérer les actions de cette dernière comme légitimes du point de vue de la législation internationale car les Etats-Unis n'ont obtenu l'approbation ni du Conseil de sécurité de l'Onu ni de Damas.

Quoi qu'il en soit, ce format a été soutenu par plus de 60 pays dont certains — principalement des États de la région — participent aux frappes aériennes en Syrie. Les activités de cette coalition sont très bien financées: selon les données disponibles, le coût de la campagne contre Daech se chiffrait à 3,87 milliards de dollars au 31 août 2015, bien que son efficacité réelle soit inconnue.

Il n'existe par exemple pas de données officielles sur le nombre exact de terroristes éliminés. En juin 2015, le département d’État américain faisait état de 10.000 djihadistes tués — un chiffre trop optimiste selon de nombreux observateurs. On ne connaît pas non plus le nombre exact de victimes civiles dues aux opérations de la coalition. Ses membres n'ont reconnu leur responsabilité qu'une seule fois, suite à la mort de deux enfants en Syrie en septembre 2015. Le groupe de journalistes indépendants Airwars a pourtant publié en août 2015 des données selon lesquelles les frappes aériennes de la coalition auraient tué 450 civils dont 100 enfants. Le Guardian a quant à lui diffusé les données du Commandement central des forces aériennes américaines reconnaissant que les raids aériens auraient pu se solder par des victimes au sein de la population civile.

Les divergences au sein de la coalition freinent également son efficacité. Ces derniers temps, les contradictions qui la traversent sont de plus en plus visibles — notamment entre la Turquie et l'Arabie saoudite. Les experts n'excluent pas que certains pays quittent prochainement la coalition.

"La coalition proaméricaine a déjà perdu ou pourrait bientôt perdre l'Arabie saoudite car l'opération turque réduit l'influence des Saoudiens et de leurs agents", estime Dmitri Evstafiev, professeur à l’Ecole des hautes études en sciences économiques, expert en conflits de moyenne et de faible intensité.

Un avion de la coalition menée par les Etats-Unis
© AFP 2020 US NAVY / MC2 JACOB G. SISCO
Un avion de la coalition menée par les Etats-Unis

"L'avenir de la coalition est incertain. La crise qu'elle traverse actuellement a déjà atteint les limites tolérables par ses membres", souligne-t-il.

Or, vendredi les chefs de la diplomatie russe et américain ont convenu de coordonner leurs frappes aériennes dans certaines régions. Au terme de l'entente, en accord avec les dirigeants syriens, seules les Forces aérospatiales russes et la Force aérienne des Etats-Unis auront le droit de travailler dans certaines régions. En ce qui concerne les Forces armées syriennes, elles opéreront dans d'autres régions non concernées par la coopération russo-américaine.

La Turquie

A la fin de l'été, la Syrie a vu apparaître sur son territoire un autre acteur autonome: l'armée turque, qui a lancé le 24 août son opération "Bouclier de l'Euphrate" contre Daech et d'autres groupes terroristes. Selon Ankara, ses militaires ont éliminé en 15 jours plus de 110 djihadistes sur le territoire syrien. La Turquie s'est également prononcée pour des opérations conjointes avec les Etats-Unis dans la région de Raqqa (nord) — considérée comme la capitale de Daech — et la mise en place d'une zone d'exclusion aérienne en Syrie.

Les autorités syriennes ne valident pourtant pas les initiatives turques. Damas considère cette opération comme une violation de sa souveraineté et souligne que les militaires turcs ne ciblaient pas les positions de Daech, faisant des victimes au sein de la population civile. Des représentants des forces kurdes ont quant à eux qualifié les actions de l'armée turque "d'agression visant notamment la population kurde".

Soldats turcs près de la frontière syrienne
© AP Photo
Soldats turcs près de la frontière syrienne

Le ministère russe des Affaires étrangères a publié un communiqué soulignant son inquiétude face à l'avancée des forces turques et des groupes armés soutenus par ces dernières vers le centre du territoire syrien. D'après le ministère russe, les actions de la Turquie pourraient compliquer davantage la situation déjà difficile sur le plan politique et militaire dans le pays, et se répercuter sur les efforts internationaux visant à créer une plateforme de règlement du conflit en Syrie.

Dossier:
L'Etat islamique (2014) (1131)

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conflit, terrorisme, armée, guerre, Kurdes, coalition anti-Daech, armée gouvernementale syrienne, Armée syrienne libre (ASL), Front al-Nosra, Etat islamique, John Kerry, Bachar el-Assad, Sergueï Lavrov, Arabie Saoudite, Turquie, Syrie, États-Unis, Russie
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