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    Qatar-Arabie saoudite, la mémoire sélective de Macron

    © AP Photo / Kamran Jebreili
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    Maxime Perrotin
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    Emmanuel Macron a critiqué sur BFMTV la « complaisance » à l’égard du Qatar de Nicolas Sarkozy. Une position qui paraît difficile à assumer au regard des liens entretenus par le gouvernement de François Hollande avec l’Arabie saoudite… et le Qatar. Analyse.

    Interviewé dimanche 9 avril par Ruth Elkrief pour BFMTV, à la veille de la présentation de ses propositions de lutte contre le terrorisme, le candidat d'« En Marche! » a tenu à montrer une ligne dure vis-à-vis des pétromonarchies du Golfe, dont le jeu trouble dans la lutte contre « Daech » est régulièrement mis en avant. Au premier rang des cibles de l'ex-ministre, le Qatar, dont les résidents jouissent notamment d'une exonération fiscale — sous certaines conditions — sur les plus-values immobilières.

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    © AFP 2018 Lionel BONAVENTURE
    Un régime fiscal dérogatoire concédé sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy, qui n'a pas laissé les grosses fortunes qataries indifférentes. En effet, depuis son entrée en vigueur, par le biais de fonds d'investissement ou directement par celui des al-Thani, leur famille régnante, les Qataris n'ont pas lésiné sur les acquisitions immobilières en France, tout particulièrement dans le haut de gamme. Palaces, hôtels particuliers, jusqu'au showroom de PSA sur les Champs-Élysées.

    Rien d'extraordinaire jusque-là: non seulement la mesure figure au programme des autres « grands » candidats, de Fillon à Hamon en passant par Le Pen et Mélenchon, mais il aura fallu attendre que l'un de ses concurrents l'interpelle en direct lors du débat de BFMTV mardi dernier pour qu'Emmanuel Macron juge bon de se prononcer à ce sujet.

    François Asselineau: « Il faut mettre un terme à toute complaisance avec l'émirat du Qatar ou avec l'Arabie Saoudite, qui sont on le sait les parmi les principaux pourvoyeurs financiers et d'armes du terrorisme islamiste. J'aimerais d'ailleurs que M. Macron nous dise ce qu'il en pense. » Invective à laquelle l'ex-ministre de l'Économie de François Hollande avait rétorqué « être d'accord », non sans provoquer l'hilarité de la salle.

    Point intéressant, s'il déclare vouloir « clarifier, normaliser » les relations tant avec le Qatar que l'Arabie Saoudite, soulignant l'« exigence » qu'il aurait à l'égard des deux pétromonarchies sunnites, il insiste tout particulièrement sur Doha et pointe du doigt Sarkozy. « Je pense qu'il y a eu beaucoup de complaisance, durant le quinquennat de Nicolas Sarkozy en particulier » déclare le candidat qui insiste sur le fait qu'il mettra « fin aux accords qui favorisent en France le Qatar », omettant le rôle clef joué par François Hollande.

    « Il a raison, mais il a oublié de parler aussi de l'Arabie Saoudite, dont le président Hollande s'est grandement rapproché depuis le début de son mandat, » souligne Roland Lombardi, spécialiste du Moyen-Orient, chercheur associé à l'IREMAM, Institut de recherches et d'études sur le monde arabe et musulman d'Aix-Marseille Université.

    Une situation d'autant plus étonnante que si la majorité actuelle a particulièrement développé les liens avec l'Arabie Saoudite, elle s'est bien gardée de remettre en cause les accords passés avec le Qatar sous la présidence Sarkozy. Une politique qui n'a pas été dénuée d'effets en termes de manque à gagner pour le fisc: en septembre 2013, Reuters estimait déjà à 6 milliards d'euros le parc immobilier constitué par les Qataris en France.

    Une situation qui avait poussé la députée socialiste Valérie Rabault, rapporteur générale au Budget à déposer en novembre 2014 un amendement à la loi finance 2015. Si la mesure concernait tous les pays concernés par un tel dispositif d'incitation fiscale, se gardant de citer l'Émirat, les députés l'avaient surnommé « amendement Qatar ».

    « C'est complètement dans la stratégie diplomatique française, malheureusement puisque c'est basé sur la diplomatie économique tant vantée par Laurent Fabius. »

    Des politiques d'incitation qui visent de possibles investisseurs, mais aussi des détenteurs de marchés potentiels pour les entreprises françaises, qui ne datent pas d'hier, mais qui se sont multipliés ces deux dernières décennies rappelle Roland Lombardi, qui ajoute que ces accords n'ont rien de bilatéraux, du moins « officiellement ». S'ils concernent également d'autres pays du golfe depuis les années 80/90, dans le cas de l'Arabie saoudite, ils ont eu un coût non négligeable pour la France: son indépendance. « Dans une zone aussi sensible, le problème est qu'elle nous paralyse au niveau géopolitique », souligne Roland Lombardi.

    « On l'a vu ces dernières années, nos liens avec l'Arabie Saoudite nous ont complètement dévié de nos propres intérêts et on s'est aligné sur les visées politiques du royaume saoudien dans la région, ce qui a complètement plombé notre indépendance géostratégique. »

    Un alignement tout particulièrement observable sur le dossier syrien, comme l'expliquait en mars 2016 Marianne, qui dans un dossier spécial sobrement intitulé « Le Déshonneur », expliquait que « l'instrumentalisation de la France par le royaume saoudien pour faire pression sur l'administration Obama sur le dossier syrien est manifeste ». Une « instrumentalisation » rendue possible grâce aux 30 milliards d'euros de contrats que Ryad faisait miroiter à Paris au début du quinquennat de François Hollande. Des contrats dont très peu furent suivis d'effet.

    Emmanuel Macron, qui a également exprimé durant l'interview son « profond désaccord » avec la ligne prônée par Jean Luc Mélenchon, critique vis-à-vis de la frappe américaine sur la base aérienne de Shayrat. Le candidat d' « En Marche! » insistant sur le fait que « vouloir la paix ex-cathedra, c'est ridicule, cela n'a aucun sens ».

    Il faut dire que depuis l'attaque de Khan Cheikhoun et la frappe américaine la semaine dernière, le candidat a changé de discours: s'il priorise toujours la destruction de « Daech », il est allé jusqu'à plaider en faveur d'une intervention militaire en Syrie contre l'armée syrienne. Avec une telle position, le poulain de l'écurie Hollande ne risque pas de déplaire à Ryad, qui comme Fatah al-Sham, Londres, Tel-Aviv et l'actuel gouvernement français, ont salué l'opération militaire américaine.
    En somme, un trou de mémoire concernant le bilan de sa majorité qui n'a, on l'imagine, rien d'inopiné pour le candidat à moins de deux semaines du premier tour.

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    Tags:
    Emmanuel Macron, Qatar, Arabie Saoudite
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