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    Iran: Renault face à l’imbroglio des sanctions américaines

    © AFP 2017 Eric Piermont
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    Maxime Perrotin
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    Renault finalise ce lundi un accord avec des partenaires iraniens en vue d’augmenter sa production dans le pays. Le constructeur français espère ainsi conquérir 20% du marché iranien d’ici 3 ans. Cependant, les États-Unis viennent d’adopter une nouvelle série de sanctions à l’encontre de Téhéran. Renault a-t-il du souci à se faire?

    Renault entend renforcer sa position sur le marché iranien grâce à la finalisation d'un accord avec des partenaires nationaux: 60% pour le constructeur français, 20% par son homologue iranien Neguine-Kodro et les 20% restant revenant à l'Organisation pour la rénovation et le développement industriel (Idro), un organisme d'État. Chiffré à 660 millions d'euros et comprenant une coentreprise- basée à Saveh, au sud-ouest de Téhéran, cet accord devrait permettre à Renault de doper sa production annuelle de 150.000 véhicules dans le pays.

    L'Iran, un gros marché pour Renault: l'entreprise française ambitionne en effet de passer de 5 à 20% de parts du marché automobile iranien d'ici 2020. Quadrupler ses parts en moins de trois ans, des objectifs loin d'être irréalisables sur un tel marché: «Tous les spécialistes du secteur automobile savent que le potentiel de croissance du marché iranien est énorme,» souligne Thierry Coville, chercheur à l'Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS), spécialiste de l'Iran et auteur de «L'économie politique de la République islamique d'Iran» parue dans la Revue internationale des études du développement, qu'il codirige.

    «Il y a beaucoup de voitures à renouveler, le taux de détention de voiture par ménage est encore relativement faible par rapport aux pays riches. Avec un pays de 80 millions d'habitants, urbain à 70%, et qui peut atteindre 8% de croissance par an, vous imaginez bien que les perspectives de croissance de ce marché sont vraiment très importantes.»

    Un marché que domine toujours son concurrent français Peugeot-Citroën (32% de parts de marché), qui réalisait tout de même 458.000 ventes en Iran, contre 441.790 en France, en 2011, avant son départ de Téhéran. Un départ forcé, rappelle notre expert, auquel Renault, présent dans le pays depuis 1978, ne s'est jamais résolu, quitte à supporter de lourdes pertes financières. Une position qui joue en sa faveur auprès des dirigeants iraniens, le groupe entendant ainsi capitaliser sur cette bonne image.

    Renault rejoint donc le club des groupes du CAC 40 qui ont fait le choix de se positionner sur le marché iranien. Des sirènes auxquelles il n'est pas si simple de céder: si de grands noms de l'agroalimentaire ou de l'industrie tentent de pénétrer le pays des Mollahs, un secteur de l'économie iranienne n'est pas investi par les intérêts économiques français et européens: le tertiaire, avec l'absence criante des banques.

    Un positionnement jugé trop risqué, particulièrement en raison des sanctions américaines. En effet, toutes gardent en tête le cas de la BNP, épinglée par l'OFAC (Office of Foreign assets control) cet organisme, sous l'égide du Département du Trésor, chargé de faire respecter les embargos américains.
    En 2014, sous peine de perdre sa licence aux États-Unis et donc son accès au marché américain ainsi qu'à toute opération libellée en dollars, la banque française avait été contrainte de régler une amende record de 8,83 milliards de dollars pour avoir facilité des transactions en dollars avec des individus et entités basés notamment en Iran. Bien d'autres banques françaises (Société Générale, Crédit Agricole) et européennes (ING, Crédit Suisse, Deutsche Bank) avaient suivi.

    Un «traumatisme» pour reprendre les mots de Thierry Coville qui évoque ainsi un risque plus «psychologique» que réel pour ces banques européennes, qui les pousse aujourd'hui à éviter toute prise de risques en relation avec l'Iran, même sur des opérations légales, par crainte de se voir priver de leur licence aux États-Unis.

    «C'est un gros problème et il faut espérer que les pouvoirs publics européens le prennent en compte et commencent à intervenir, parce que cela pèse sur les échanges entre l'Europe et l'Iran.»

    ​Il faut dire que d'un point de vue politique, les Européens ont du mal à faire front commun afin de défendre leurs intérêts face à l'extraterritorialité du droit américain, ce principe qui veut que les sanctions américaines s'appliquent partout et à tous, du moment qu'ils font affaire aux États-Unis ou utilisent des vecteurs américains (puce, serveur, satellite, etc.) ou même le dollar. «Il y a une affaire de volonté politique: les Européens doivent défendre leurs intérêts par rapport aux Américains» souligne Thierry Coville.

    Une frilosité des institutions bancaires d'autant plus compréhensible qu'en son temps la BNP, sur l'avis de son cabinet de conseil Newyorkais (Cleary Gottlieb), pensait être à l'abri de toute poursuite des autorités américaines concernant les opérations effectuées par ses entités situées en dehors du sol des États-Unis, comme le montre un mémo des avocats de la banque auquel avait eu accès le quotidien Le Monde.

    D'autant plus que si bon nombre de sanctions américaines ont été levées à la suite de l'accord sur le nucléaire iranien par la révocation de plusieurs décrets, d'autres demeurent, comme l'Amato-Kennedy Act voté par le Congrès en 1979. Toujours en vigueur, cette loi représente un «instrument de pression» qui, si elle était appliquée par le Président américain, «rendrait l'accord sur le nucléaire caduc», concède même Thierry Coville.

    Une loi qui renvoie à un précédent, que prend pour exemple notre expert afin d'illustrer le type de postures que pourraient adopter nos dirigeants: en 1997, Washington avait tenté d'empêcher Total de se joindre à Gazprom et Petronas pour le développement d'un gisement de gaz dans les eaux du Golfe. Nommé South Pars, ce gisement de gaz naturel s'avère être aujourd'hui le plus grand au monde. Comme quoi, il est parfois utile de bander les muscles.

    «À l'époque, les autorités américaines ont expliqué qu'elles allaient appliquer la loi d'Amato, qui interdit les investissements en Iran de plus de 20 millions de dollars- c'est une conception extraterritoriale du droit —et les autorités européennes de l'époque ont menacé de porter l'affaire devant l'OMC et les Américains ont reculé.»

    Des menaces de poursuites de la part des autorités américaines aujourd'hui ravivées suite au vote, mi-juillet, par le Congrès d'une nouvelle série de sanctions, notamment à l'encontre de Téhéran pour ses activités militaires jugées «pernicieuses». Une épée de Damoclès appelée à planer au-dessus du groupe automobile français. Néanmoins, notre expert relativise: Renault ayant vraisemblablement fait la part des choses et mesuré les risques vis-à-vis d'un marché américain où il est peu présent:

    «Je pense que Renault a fait le choix du long terme, de la présence continue en Iran et ils ont considéré que pour l'instant —et je pense qu'ils ont tout à fait raison- le potentiel de croissance du marché iranien vaut très très largement le risque éventuel de sanctions américaines.»

    En Allemagne, pays dont les constructeurs automobiles sont particulièrement concernés par les sanctions américaines à l'encontre l'Iran, le ministre des Affaires étrangères Sigmar Gabriel est monté au créneau affirmant fin juillet dans un communiqué que l'Europe n'accepterait en «aucune façon l'application extraterritoriale de ces sanctions américaines contre des entreprises européennes.»

    Un bon début?

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    Tags:
    sanctions, Renault Group, Iran, France
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