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    Macron aux Émirats arabes unis, piégé par sa politique d'équilibre?

    Macron aux Émirats arabes unis, piégé par sa politique d'équilibre?

    © AP Photo / Kamran Jebreili
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    Louis Doutrebente
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    La première visite d'Emmanuel Macron dans le Golfe est pour les Émirats arabes unis, tout d'abord pour inaugurer le Louvre Abou Dhabi. Au-delà de ce motif culturel, entre intérêts économiques et enjeux stratégiques, le Président tente de resserrer les liens entre Abou Dhabi et Paris. Un partenariat qui pourrait se retourner contre la France.

    «Tout le monde pense que Bin Zayed a poussé un peu Salman à déclencher la crise. Salman est un homme avec un extraordinaire activisme politique, à la fois sur le plan intérieur et sur le plan extérieur. Il est responsable du déclenchement de la guerre au Yémen. Il a déclenché la crise avec l'Iran, mais il a en plus déclenché la crise avec le Qatar.»

    Pierre Conesa, ancien haut-fonctionnaire du ministère de la Défense et auteur de «Docteur Saoud et Mister Djihad» (Robert Lafond, 2016), met en avant l'influence du Cheikh Bin Zayed, président de la Fédération des Émirats arabes unis et Émir d'Abou Dhabi, sur le prince héritier d'Arabie saoudite, Mohamed Ben Salman. Selon lui, Bin Zayed serait donc un acteur politique incontournable de la région. Et l'implication des Émirats ne serait pas innocente dans les différentes crises qui secouent actuellement la dynastie saoudienne, la péninsule arabique et tout le Moyen-Orient:

    «Donc Salman est une espèce de personnage qui est apparemment à la recherche d'initiatives politiques pour consolider son régime. Tout le monde dit que c'est Zayed qui est l'homme véritable qui pousse Salman à l'action. Donc les Émirats ont probablement un rôle dont on peut discuter.»

    Et c'est donc avec leur leader, Bin Zayed, qu'Emmanuel Macron va se lancer dans des pourparlers diplomatiques. En effet, le Président de la République se rend aujourd'hui aux Émirats arabes unis pour inaugurer en grande pompe le Musée du Louvre Abou Dhabi. Bien que l'enjeu culturel et économique soit considérable (un milliard d'euros de retombées prévues pour la France), après l'implantation de la Sorbonne dans l'émirat en 2006, c'est bien sur d'autres problématiques cruciales que repose aujourd'hui la relation franco-émirienne.

    «Il y a beaucoup d'intérêts français dans le Golfe, c'est quand même un pays avec lequel on a énormément d'échanges, pas seulement la vente d'armement. L'armement français vend plus en Arabie saoudite qu'aux Émirats, qui sont plus un pays de gros contrats, mais très occasionnels. Donc on ne peut pas expliquer cela que par l'armement.»

    Si le marché de la Défense est à relativiser dans les discussions entre Paris et Abou Dhabi, notons cependant que l'État français cherche patiemment à vendre 60 rafales aux Émirats après ceux acquis par l'Égypte et le Qatar. Des pourparlers seraient également en cours pour vendre deux corvettes aux Émiratis. Et bien qu'il soit en baisse depuis plusieurs trimestres, le volume des échanges commerciaux bilatéraux place les Émirats comme le deuxième partenaire économique de la France dans le Golfe. Cependant, Emmanuel Macron se rend surtout dans cette région pour évoquer les crises régionales qui pourraient mettre en danger les intérêts français. Et il n'a pas choisi par hasard les Émirats arabes unis, comme nous l'explique Pierre Conesa:

    «Les Émirats sont tout simplement le plus vieux et le plus constant partenaire de la France, on a beaucoup d'échange avec eux et donc dans l'ordre des relations traditionnelles, et pour se démarquer de ses prédécesseurs, il commence par les Émirats pour ne pas avoir à choisir en Qatar et Arabie saoudite. […] Pour garder cette ligne médiane, c'est absolument indispensable pour protéger nos intérêts dans la région.»

    Pierre Conesa rappelle que les précédents Présidents français avaient des «relations trop privilégiées» avec le Qatar et l'Arabie saoudite et que le chef d'État actuel recherche davantage un équilibre entre ces pays de la région en proie à une incroyable instabilité:

    «Il a une ligne diplomatique qui est beaucoup plus mesurée […] parce qu'on est aujourd'hui dans une crise assez grave entre les Émirats arabes unis, l'Arabie saoudite, Bahreïn et l'Égypte d'un côté contre le Qatar de l'autre. Il a tout de suite appelé à une négociation et en disant que la France ne devait pas prendre position, ce qui est une ligne tout à fait intelligente.»

    Le Président français souhaite ainsi rappeler à son homologue émirati la nécessité de l'instauration d'un dialogue entre les différents belligérants et il se voudrait totalement impartial dans ces crises qui impliquent trop d'intérêts antinomiques pour la France: elle ne veut pas avoir à trancher entre le Qatar, l'Arabie saoudite, les Émirats et même l'Iran:

    «Il y a la volonté de conserver une position d'équilibre et encore une fois ne pas commencer par deux des acteurs qui ont plus marqué les présidences françaises, c'est une manière pour lui de dire que: "on veut avoir une politique avec tous les partenaires de la région, y compris d'ailleurs avec l'Iran."»

    Cependant, Emmanuel Macron n'est pas uniquement sur sa ligne fétiche du «en même temps», pratique pour ne pas avoir à choisir: il pourrait aussi chercher à s'octroyer un rôle de négociateur en se rendant dans la région. Bien que les intentions et la manière de faire de la diplomatie soient différentes, on se souvient des interventions de Donald Trump à Riyad en mai dernier qui attaquait frontalement l'Iran en désignant la République islamiste comme l'allié des terroristes puis validait la guerre contre le Qatar.

    «La question est de savoir si les partenaires acceptent une médiation d'un pays tiers. Mais est-ce qu'il y a la place pour un interlocuteur stable, moi j'en doute personnellement. […] Mais on est dans une situation où beaucoup de choses sont en train de changer dans la région.»

    Pierre Conesa illustre le bouleversement actuel dans le Golfe par le rapprochement diplomatique de l'Arabie saoudite, allié fidèle et historique des États-Unis, avec la Russie. Il rappelle que le roi Saoud avait étonné la communauté internationale en se rendant à Moscou en octobre dernier. Ces évolutions tendraient donc à un changement d'attitude des belligérants, qui pourraient donc accepter la médiation d'un pays ami, mais cette hypothèse reste très incertaine.

    En revanche, Emmanuel Macron profite de son déplacement pour rendre visite aux forces armées présentes aux Émirats et rappeler ainsi l'accord de défense signé entre les deux pays. Ce voyage en terre émiratie est donc loin d'être anodin, dans une période de grande tension régionale.

    De plus, rappelons que la présence des 700 militaires français aux Émirats est stratégique dans les conflits au Moyen-Orient et dans la lutte contre le terrorisme. Un sujet qui sera évidemment évoqué par les présidents Macron et Bin Zayed. Alors qu'Emmanuel Macron avait fustigé le rôle trouble du Qatar et de l'Arabie saoudite dans le financement du terrorisme, quelle est la position réelle des Emirats à ce sujet? Pourraient-ils être des suppôts discrets ou indirects du terrorisme? Pierre Conesa nous éclaire sur cette question:

    «Pour les Émirats, non. Il y a une espèce de constance. […] Ils ont une espèce de révulsion absolue pour l'Islam politique (chiites, frères musulmans, salafistes). Pour ce qu'il concerne les Émirats, on ne peut pas les soupçonner d'avoir financé quoi que ce soit. Par contre, le Qatar et l'Arabie saoudite sont deux des investisseurs majeurs de l'Islam politique et donc y compris sous ses formes différentes.»

    Selon l'Élysée, «les Émirats sont un partenaire de confiance». Et cette confiance serait donc aussi donnée dans la lutte contre le terrorisme. Cependant, dans les crises actuelles, il semblerait que les Émirats aient tout de même fait le choix de suivre et même d'influencer les instigateurs de l'un des Islams politiques qui tuent aussi en France, jetant un trouble certain sur la responsabilité des élites émiraties:

    «En ce qui concerne l'Arabie saoudite, elle a toujours soutenu un salafisme pour lequel le quiétisme ne signifiait pas grand-chose: c'est un appel constant à la violence, au meurtre, au sectarisme, etc. Donc ces deux pays [Arabie saoudite et Qatar, ndlr] ont un passé assez lourd; simplement aujourd'hui quand il s'agit mutuellement de financer le terrorisme, c'est les hypocrites contre les menteurs.»

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    Mohammed ben Salmane Al-Saoud, Arabie Saoudite, Emmanuel Macron, Proche-Orient, Émirats Arabes Unis, France
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