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    Ateliers «en non-mixité raciale»: «un message d’alerte et non un message politique»

    © AFP 2017 Mehdi Fedouach
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    Mike Beuve
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    Des ateliers «en non-mixité raciale», organisés par le syndicat SUD-éducation 93 ont créé une vague d’indignation, de la LICRA au ministre de l’Éducation nationale, qui les a jugés «inconstitutionnels». Joanes Louis, membre du CRAN, donne à Sputnik son point de vue sur les enjeux derrière ces initiatives destinées aux personnes «racisées».

    Un véritable tollé. Deux ateliers «en non-mixité raciale», comprendre réservés aux non-blancs, organisés par le syndicat d'enseignants SUD-éducation 93 ont créé la polémique. Ces ateliers, prévus les 18 et 19 décembre, ont suscité de vives réactions, notamment de la part de la Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme (LICRA) sur Twitter, mais également au sein du gouvernement.

    ​En effet, lors d'un discours à l'Assemblée nationale, le ministre de l'Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, a reçu une véritable «standing ovation» lorsqu'il a annoncé vouloir porter plainte pour «diffamation» à l'encontre de Sud-Education 93, «puisque ce syndicat a décidé de parler de racisme d'État.» Le ministre a enfoncé le clou en déclarant que l'on «parle de "non-mixité raciale", on parle de "blanchité", on parle de "racisé", c'est-à-dire les mots les plus épouvantables du vocabulaire politique, qui sont utilisés au nom soi-disant de l'antiracisme alors qu'en fait ils véhiculent évidemment un racisme», avant de juger ces ateliers «inconstitutionnels» et «inacceptables».

    Un camp d'été décolonial dédié aux personnes «racisées» avait déjà indigné une partie de l'opinion publique en août dernier. Malgré le caractère polémique de ces initiatives, elles essaient pourtant de répondre à une problématique bien réelle. Nous avons interrogé Joanes Louis, membre du Conseil représentatif des associations noires de France (CRAN), afin de mieux comprendre la genèse de ces différents stages «non-mixte».

    Sputnik: Pensez-vous que ces ateliers en «non-mixité raciale» portent préjudice à la cause qui est défendue, en l'éclipsant du débat notamment par les commentaires portant uniquement sur ce point?

    Joanes Louis: Il est regrettable que le ministre de l'Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, soit le premier à réagir face à cette initiative prise par le Syndicat Sud 93. En effet, quand ces mêmes syndicats demandent plus de moyens humains et matériels pour permettre à ces élèves d'accéder à l'excellence éducative, le même ministre garde le silence (…) C'est l'Éducation nationale qui a créé les zones d'éducation prioritaires (ZEP), qui dans un premier temps pouvaient être une bonne initiative. Or aujourd'hui, cette mesure est stigmatisante et malheureusement, sans être un spécialiste des statistiques, on constate que ce sont les enfants de la République française dont les parents sont nés à l'étranger, qui sont les plus vulnérables.

    Le CRAN n'est pas pour ou contre ces initiatives. En effet, le CRAN estime que les pouvoirs publics s'insurgent contre la «non-mixité raciale» quand cela les arrange (…) Rappelons-nous qu'il existe beaucoup d'espace du pouvoir, au sein de l'Assemblée nationale, du Sénat, des cabinets ministériels, où il n'y a pas de mixité «raciale» et féminine. Seuls les hommes ayant le même phénotype sont représentés. Ce phénomène est malheureusement courant dans des entreprises du CAC 40 ou dans le domaine culturel (Opéra de Bastille, Odéon, Comédie française).

    Sputnik: Pourquoi créer des ateliers en «non-mixité raciale»?

    Joanes Louis: Ces organisations ont décidé de se réunir pour discuter d'un problème réel: les discriminations directes et indirectes dans l'Éducation nationale. Cela vise aussi bien les élèves (recherche de stage, emploi, orientation scolaire discriminante) que les professeurs, le personnel administratif (les affectations, le déroulement de leurs carrières).

    Donc si ces personnes estiment qu'il est important pour elles de se rencontrer pour faire part de leurs expériences dans un cadre précis, nous n'avons pas de jugement à faire. Cela se fait tous les jours. Il y a bien des stages réservés exclusivement aux femmes victimes de violences conjugales ou des personnes atteintes de certaines pathologies et même de surendettés. Ces stages sont une forme de thérapie pour un groupe de personnes ayant vécu la même expérience dans un contexte donné. Le plus important est que ces rencontres ne troublent pas l'ordre public.

    Sputnik: Que répondez-vous aux personnes qui qualifient ce type d'atelier de raciste?

    Joanes Louis: Comme je le disais précédemment, ces personnes qui emploient ce type d'expression ne se sont jamais vues refuser un stage, un logement, un emploi, en raison des critères subjectifs utilisés par les décideurs. Le Groupe LAFORET immobilier avait publié en décembre 2016 une annonce pour un logement dont le premier critère était: interdit aux noirs (ndlr «nationalité française obligatoire, pas de Noirs»).

    Il est regrettable aujourd'hui, que ce soit le Front national et les groupes d'extrême droite qui déterminent ce qui est raciste ou pas. Ce qui est d'autant plus grave que les pouvoirs publics, notamment le ministre de l'Éducation nationale, écoutent aveuglement la fachosphère et ne tendent pas l'oreille pour les victimes de ce poison que sont les discriminations institutionnelles (les femmes, les homosexuels, les personnes âgées, les personnes qualifiées d'«étrangers»). C'est le monde à l'envers. Le Front national, Marine Le Pen, donne des bons points au gouvernement dans la lutte contre les discriminations.

    Sputnik: Comment expliquez-vous cette volonté de se réunir uniquement entre personnes qui se ressemblent?

    Joanes Louis: Dans la mesure où les pouvoirs publics n'apporteront pas une réponse réelle pour éradiquer ce poison, ces personnes se sentiront abandonnées. Donc elles décideront à un moment de se réunir pour s'écouter. C'est une thérapie de groupe. Il faut interpréter cela comme un message d'alerte et non un message politique.

    Faut-il rappeler qu'en 1999, il a fallu modifier les articles 3 et 4 de la Constitution pour introduire l'égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et aux fonctions électives?
    Il a fallu attendre plus de 15 ans pour voir enfin un nombre de femmes conséquent à l'Assemblée nationale.
    Donc on constate que le combat pour l'égalité réelle est un combat permanent. L'État a imposé des quotas afin de permettre que cette loi constitutionnelle soit réelle. Qu'en sera-t-il pour cette génération?

    Sputnik: Ces ateliers en «non-mixité raciale» sont-ils la conséquence de la politique actuelle, voire du climat ambiant en France?

    Joanes Louis: Ces ateliers en «non-mixité raciale» s'inscrivent dans un cadre global. En effet, la nouvelle génération des enfants issus de l'immigration ont pour beaucoup investi le champ de l'éducation, de la formation, à la différence de leurs parents. En principe, leurs niveaux de vie devraient augmenter. Or c'est tout le contraire, une grande partie d'entre eux sont confinés à des postes d'exécution, pour les mieux formés. Pour les autres, ils sont relégués aux mêmes emplois que leurs parents. Ainsi, on assiste à un plancher collant et non un plafond de verre pour cette nouvelle génération. Elle demande des actions concrètes pour éradiquer ce fléau qu'est la discrimination institutionnelle directe et indirecte, sanctionnée par la Cour européenne des droits de l'homme, la Cour de justice de l'Union européenne et même la Cour de cassation.

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    LICRA, Conseil représentatif des associations noires (CRAN), France
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