Ecoutez Radio Sputnik
    esclave

    Plan d’urgence sur les migrants-esclaves: au-delà de l’effet d’annonce, le flou!

    CC0
    International
    URL courte
    Louis Doutrebente
    841

    «Opérations d’évacuation d’urgence»: Emmanuel Macron veut régler le sort des esclaves en Libye. Une annonce-choc à l’issue d’une réunion d’urgence sur la Libye, en marge du 5e sommet Union-africaine –Union européenne d’Abidjan. Pourtant, cette ébauche de plan international soulève plus de questions qu’elle n’apporte de réponses. Analyse.

    «Il y a un plan. Malheureusement, dans ce plan, il y a quelques imprécisions. Selon une étude, il y aurait à peu près 17.000 personnes qui seraient aux prises avec ce type de camp où les personnes seraient vouées à un traitement lié à l'esclavagisme en Libye, mais pas seulement et parce que cela concerne aussi tout le parcours des migrants.»

    Félix Tchicaya, chercheur en géopolitique et géostratégie à l'IPSE et spécialiste de l'Afrique, estime que le plan d'urgence pour les esclaves en Libye est entouré d'incertitudes. Un plan dévoilé par Emmanuel Macron après la réunion d'urgence qui s'est tenue en marge du 5e sommet Union-africaine —Union européenne (UA- UE), qui ne dit notamment rien sur le nombre de personnes concernées. Une donnée pourtant indispensable pour organiser les «opérations d'évacuation urgente» de migrants devenus esclaves décidées par les leaders africains et européens.

    Si Félix Tchicaya évoque donc le chiffre de 17.000 personnes, le président de la Commission de l'Union africaine a de son côté estimé à 3.800 le nombre de personnes présentes dans un camp proche de Tripoli et a indiqué qu'il en existait 42 autres, selon les autorités libyennes, soit un ordre de grandeur potentiel de 160.000 personnes. Pour impressionnants qu'ils soient, ces chiffres ne traduisent qu'une partie de la réalité, selon le chercheur en géopolitique:

    «Tous les migrants sont concernés [par ces évacuations], donc cela va de 17.000 à 400.000 personnes. […] On ne pourra pas sortir des griffes de ces trafiquants seulement les 17.000 soumis à l'esclavage, mais tous ceux qui sont aux mains des trafiquants et des passeurs. Et là, cela se compte encore par milliers de migrants.»

    La mise en place et le succès des évacuations annoncées vont donc dépendre du nombre de personnes à rapatrier. Félix Tchicaya rappelle qu'une grande partie des trafics de migrants s'opère dans la clandestinité, donc que les chiffres ne sont pas exhaustifs. S'il estime qu'il y a en Libye environ 400.000 migrants, il distingue ceux qui sont devenus des esclaves et qu'il faut immédiatement soustraire à l'emprise des trafiquants et les autres, mais il met en garde les dirigeants:

    «En termes d'urgence, c'est bien sûr ceux qui sont réduits en esclavage, mais ils [les politiques] verront très vite, que dans l'autre situation, la différence est très ténue, la maltraitance, les viols et autres exactions et tabassages, c'est très ténu, cela va concerner beaucoup plus de personnes.»

    Ainsi, tout en reconnaissant une certaine hiérarchie dans l'urgence, notre expert s'interroge sur ces opérations d'évacuation. D'autant plus qu'elles interpellent sur les lieux choisis pour accueillir ces migrants en danger:

    «La priorité va être donnée aux pays d'origine, donc de provenance des migrants. Après, tous les pays qui étaient autour de la table se disent prêts à prendre leur part, moi j'attends de voir.»

    Doutant, une nouvelle fois, des solutions choisies pour régler le problème actuel en Libye, Félix Tchicaya estime qu'il fait traiter le problème à la source pour éviter que ces tragiques émigrations ne se renouvellent. Un raisonnement pragmatique, mais de long terme.

    «Les pays qui étaient autour de la table, eux-mêmes [sans parler des pays en guerre, ndlr], ont à l'intérieur de leurs propres pays des problématiques qui ne sont pas réglées et qui poussent des centaines de milliers de personnes à quitter le pays.»

    Les principaux acteurs semblent donc avoir trouvé un accord sur ce qui devait être entrepris en Libye et Emmanuel Macron a notamment dévoilé qu'une Force opérationnelle sera créée afin de démanteler les réseaux de trafiquants d'esclaves et leurs financements. Au-delà de l'effet d'annonce et du concept de «task force» cher au Président de la République, le plus grand flou entoure la mise en œuvre de ce plan:

    «Pour l'instant, ce n'est donc qu'un projet, parce que tout l'argent qui est recueilli passe par des canaux différents. Et ne serait-ce que sur le plan juridique, cette volonté va se heurter aux lois des différents pays concernés.»

    Perplexe quant à la création d'une telle force militaire ou de police et critique quant à l'utilisation du terme «urgent», qui lui paraît «complètement abscons», Félix Tchicaya admet qu'il ne s'agisse que d'une première étape:

    «Donc cette réunion d'urgence n'est qu'une réunion d'urgence et d'autres réunions doivent se succéder pour définir les moyens pour mettre en application ce plan.»

    Notre expert demande ainsi plus de précision avant une quelconque opération qui devra être d'envergure pour éliminer les trafiquants d'esclaves, qui sont parfois des terroristes de l'État islamique, afin d'éviter que se reproduisent les mêmes erreurs dans ce même pays:

    «Il faut absolument une intervention, mais il faut qu'elle soit beaucoup mieux coordonnée que celles qui ont été déjà faites en Libye. Mais une intervention qui soit revue et corrigée avec un changement de logiciel, de prisme et de paradigme.»

    Félix Tchicaya considère enfin qu'au-delà du cas des migrants maltraités ou réduits en esclavage en Libye, c'est toute la question migratoire qui est à repenser des deux côtés de la Méditerranée:

    «Si jamais il y a une intelligence politique qui émane de tout cela, cela va obliger l'UE et la France, l'UA et l'ONU, de revoir leur vision et leur philosophie politique du traitement du sujet migratoire.»

    Lire aussi:

    Esclavage en Libye, une hypocrisie occidentale?
    Esclavage en Libye: le gouvernement promet une enquête
    Trafic d’esclaves en Libye: un politicien local y voit des traces d’un complot médiatique
    Tags:
    état d'urgence, esclavage, Emmanuel Macron, Libye
    Règles de conduiteDiscussion
    Commenter via FacebookCommenter via Sputnik