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    Cinéma en Arabie saoudite

    Cinéma et Arabie saoudite: relations compliquées depuis des décennies, en rétrospective

    © AFP 2018 FAYEZ NURELDINE
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    Anna Dedkova
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    L’horizon s'éclaircit pour le monde cinématographique saoudien: lundi, le ministère de la Culture a enfin annoncé que le royaume rouvrira ses salles de cinéma en 2018. Mais quels sont les racines de cette interdiction et qui se cache derrière cette décision historique?

    Riyad a mis le cap sur des réformes historiques: d'abord, le royaume wahhabite a bouleversé le monde en autorisant aux femmes de conduire, puis la lutte record contre la corruption, et maintenant ça… On y est finalement arrivé, les cinémas en Arabie saoudite rouvriront ses portes dès 2018, a annoncé lundi le ministère saoudien de la Culture.

    «C'est un moment clé dans le développement de l'économie culturelle dans le pays», a déclaré le ministre de la Culture, Awad al-Awad.

    Voici un regard rétrospectif sur l'interdiction des salles dans les années 80, sur l'état actuel du cinéma saoudien et sur ce que réserve l'avenir pour ce pays. 

    Les cinémas, «une source de dépravation» et «la porte au diable»

    Dans les années 1970 et 1980, il y avait un grand nombre de salles de cinémas en Arabie saoudite qui montraient principalement des films égyptiens, indiens et turcs.

    Cependant, les cinémas ont été interdits au début des années 1980 sous la pression des conservateurs islamistes alors que la société saoudienne se tournait vers une forme restrictive de la religion qui décourageait les divertissements publics et de nombreuses occasions de rencontre entre hommes et femmes.

    Depuis la fin du 20e siècle les ultra-conservateurs d'Arabie saoudite considèrent les lieux de divertissement public, notamment les cinémas, comme une menace contre l'identité culturelle et religieuse du pays.

    En janvier 2017, le grand mufti d'Arabie saoudite s'est opposé vigoureusement à un projet gouvernemental d'autorisation de concerts et d'ouverture de cinémas dans le royaume. «Nous savons que les concerts de chanteurs et le cinéma sont une source de dépravation», a déclaré alors le grand mufti Abdel Aziz al-Cheikh cité par le site d'information Sabq. Selon lui, les salles de cinéma montrent des «films vulgaires, pornographiques, immoraux importés de l'étranger pour changer notre culture.»

    Le mufti a en outre ajouté «le divertissement par le biais de canaux scientifiques et culturels était acceptable», exhortant les autorités à «ne pas ouvrir la porte au diable».

    Mission… possible: réintroduire le divertissement dans le pays

    En avril 2016, Mohammed ben Salmane, à l'époque vice-prince héritier, a lancé le plan Vision 2030, qui devait réintroduire des loisirs et des divertissements dans le pays. Qualifié par le prince, d'«ambitieux mais réalisable», Vision 2030 se présentait comme un programme de réformes socio-économiques afin de diversifier l'économie saoudite, de développer le tourisme et les activités culturelles dans le pays.

    Le plan se fondait sur trois piliers: économique (diversification de l'économie et autonomisation des jeunes générations), social (amélioration des services, revalorisation de l'héritage) et politique (révision des structures institutionnelles pour apporter la transparence à son système de gestion publique et incitation des jeunes à participer à la vie publique).

    Le plan du prince a vite pris de l'ampleur. En octobre 2016, des centaines d'hommes et de femmes ont assisté au spectacle hip-hop iLuminate dans un amphithéâtre de l'université Princesse Noura bint Abdulrahman. Dans un pays islamique sans cinéma, sans théâtre et où la mixité est interdite, le spectacle est apparu comme un signe annonciateur de bouleversements prochains.

    «Si vous regardez la culture aujourd'hui, c'est beaucoup plus ouvert qu'il y a cinq ou dix ans. Ce que nous cherchons à faire est de créer du bonheur», a déclaré le président de l'Autorité générale pour le divertissement Ahmed al-Khatib, soutenu par Mohammed ben Salmane.

    Paradoxe à la saoudienne: pas de salles, mais voilà les films!

    Même si les salles sont interdites en Arabie saoudite, le cinéma saoudien existe, bien qu'il soit peu développé. Cependant, les cinématographes saoudiens commencent déjà à être reconnus à l'échelle internationale: la comédie romantique «Barakah Meets Barakah» de Mahmoud Sabbagh a été projetée lors du festival de Berlin tandis que «Wadjda» (2013) de Haifaa al-Mansour a été le premier film saoudien à participer aux Oscars dans la catégorie meilleur film étranger.

    «C'était le premier film tourné dans le royaume et j'étais si fier de le partager avec un public saoudien. Mais j'ai regardé, impuissante, sur les réseaux sociaux, des passants poster des vidéos d'hommes barbus descendant dans les rues site pour le fermer. (…)Le Royaume est une riche myriade de peuples et nous avons tous des histoires, des idées et des perspectives importantes. Il y a un rythme particulier à notre musique et à notre prose et une tapisserie avec des couleurs et des textures qui nous sont propres. C'est l'Arabie Saoudite que je veux montrer au monde à travers le cinéma», a écrit la réalisatrice de «Wadjda» condamnant l'interdiction prolongée des salles de cinéma.

    À quoi s'attendre?

    La levée de l'interdiction a produit un effet détonant sur les réseaux sociaux. Les Saoudiens, ainsi que la communauté internationale, ont été stupéfiés par la décision du gouvernement et l'ont saluée.

    «C'est une belle journée en Arabie saoudite. L'Arabie Saoudite dit que les cinémas obtiendront des licences au début de l'année 2018», a tweeté Mme al-Mansour.

    «Maintenant, nos jeunes hommes et jeunes femmes montreront au monde […] des histoires qui valent la peine d'être vues», a déclaré le réalisateur saoudien Aymen Tarek Jamal sur Twitter.

    D'ici 2030, l'Arabie saoudite devrait ouvrir plus de 300 cinémas avec plus de 2.000 écrans, selon un communiqué du gouvernement qui prévoit que l'industrie du cinéma apportera plus de 90 milliards de riyals (environ 24 milliards de dollars) à l'économie et créera 30.000 emplois permanents d'ici 2030.

    L'interdiction levée pour les femmes au volant, l'interdiction levée pour les cinémas… Faut-il s'attendre à d'autres levées d'interdictions dans un proche avenir? Certainement «oui», comme le montre la politique décisive de Mohammed ben Salmane, déterminé à changer le visage du pays.

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    Tags:
    dépravation, marché du cinéma, diable, conservatisme, cinéma, Abdel Aziz al-Cheikh, Mohammed Ben Salmane, Arabie Saoudite
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