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    Coopération financière franco-russe, des échanges au-delà des sanctions

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    Maxime Perrotin
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    Paris et Moscou renforcent la coopération de leurs fonds souverains pour cofinancer des entreprises françaises et russes sur leurs territoires respectifs. Un moyen de contourner les sanctions américaines qui renforce les liens économiques, mais aussi diplomatiques, entre les deux capitales.

    «On se rend bien compte que c'est un jeu, c'est une guerre économique fondamentale, une guerre très profonde dans laquelle on dispose- grâce aux fonds souverains- de véhicules financiers, d'outils, qui ont une puissance de feu géopolitique, géoéconomique, géofinancière qui est réelle.»

    Renaud Bouchard, économiste à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS) spécialiste de la géopolitique des fonds souverains, se félicite de la coopération renforcée entre fonds souverains français et russes. Loin des considérations géopolitiques, ce sera Olmix, société bretonne spécialiste des solutions et produits alimentaires à base d'algues, souhaitant élargir ses capacités de production en Russie, qui sera la première entreprise à profiter du dernier accord passé entre la filiale de la Caisse des Dépôts, CDC International Capital (CDC IC), et le Russian Direct Investment Fund (RDIF).

    Deux fonds souverains, partenaires depuis 2013, qui à l'occasion du 23e Conseil franco-russe pour la coopération économique et de la rencontre entre Bruno Le Maire, ministre français de l'Économie et des Finances et son homologue russe Maxim Orechkine, le 19 décembre dernier à Moscou, ont décidé de renforcer leur coopération en matière d'investissements croisés.

    «L'extension de notre partenariat avec RDIF s'inscrit dans le cadre d'un intérêt renouvelé des relations franco-russes et du regain d'opportunités d'investissement en Russie,»

    Aurait ainsi déclaré Laurent Vigier, PDG de la CDC IC, selon l'Agence économique et financière (Agefi). Un partenariat entre les deux fonds souverains français et russe qui devrait aboutir à des investissements dans 10 à 15 sociétés, précise le quotidien.

    Dans les faits, ces deux fonds souverains vont allouer 25% des 300 millions d'euros de leur enveloppe commune d'investissement au financement de projets portés par des PME, aussi bien en France qu'en Russie. En 2016, c'est le verrier Arc International qui avait profité de 50 millions d'euros (une somme portée depuis à 75 millions) de la part de la CDC IC, la Banque publique d'investissement (BPI France) et la RDIF, avec le concours d'autres fonds souverains partenaires de la CDC IC, comme le fond Mubadala d'Abou Dhabi. Il faut dire que la jeune filiale du fonds souverain français, créée en 2013, a su en peu de temps multiplier les partenariats: Arabie saoudite, Abou Dhabi, Chine, Corée, Qatar et Russie.

    Une «syndication de prêts» et donc des risques, souligne Renaud Bouchard, une attitude qui laisse transparaître la prudence de ces fonds, qui parient sur le long terme. Mais cette volonté de maîtrise du risque n'est pas le seul point commun aux modus operandi des fonds souverains, l'autre restant les imposantes réserves de capitaux dont ils ont la gestion. À titre d'illustration, RDIF dispose de l'équivalent de 10 milliards de dollars de fonds mobilisables, 4 milliards du côté de son homologue français, qui met en avant la force de frappe colossale, décuplée ces dernières années, de ces «partenaires incontournables, passés en 15 ans de 1.500 à 7.500 milliards de dollars d'actifs sous gestion.»

    «Quand on parle des fonds souverains, on dit toujours que ce sont des deep pockets- des poches extrêmement profondes —ils le sont en réalité. Ils ont des capacités d'investissement qui sont beaucoup plus importantes que celles d'un système bancaire ou d'une banque centrale normale»,

    précise Renaud Bouchard, pour qui ce nouvel accord «gagnant-gagnant» passé entre CDC IC et RDIF- même doté d'une enveloppe modeste- reste «extrêmement important», alors même que les sanctions européennes à l'encontre de la Russie viennent d'être reconduites par Bruxelles.

    Des sanctions interdisant notamment les échanges financiers avec des banques d'État russes et leurs filiales, des entreprises d'armement et d'énergie. Des mesures particulièrement handicapantes pour un pays comme la France, qui en 2016 restait le premier investisseur étranger en Russie (14 milliards d'euros), comme le soulignait en septembre de la même année Pavel Chinsky, le directeur général de la Chambre de commerce et d'industrie franco-russe (CCI France-Russie).

    «Lors du premier trimestre de cette année [2016], la France a investi 708 millions d'euros dans l'économie russe, plus que l'Allemagne, 311 millions d'euros, et les États-Unis, 115 millions d'euros.»

    «Il y a un moment donné où vous avez toute une partie de l'activité industrielle européenne, française en particulier, mais je pense aussi aux allemandes, qui commence à être particulièrement fatiguée d'une politique atlantiste qui les empêche de travailler. […] On dit toujours que l'UE est un nain politique et un géant économique, c'est effectivement le cas», souligne Renaud Bouchard, qui ajoute que «personne ne peut plus supporter, on voit bien que c'est quelque chose qui est totalement dicté…»

    D'autant plus que, si les Américains veillent au grain quant au respect par les Européens des sanctions décrétées à l'encontre de la Russie, eux aussi battent pendant ce temps-là leurs propres records d'investissements sur le territoire russe, comme le souligne Renaud Bouchard:

    «Quand vous voyez […] les menées américaines pour empêcher- menacer- des gros groupes industriels autrichiens ou allemands de rétorsions économiques, on se rend bien compte que ce sont des méthodes de voyou et qui vont finalement finir par être totalement contournées, parce qu'il y a un moment donné, les économies de marché et les marchés eux-mêmes n'ont que faire des sanctions économiques qui sont imposées justement à des pays européens, alors que l'auteur de ces sanctions s'en libère et ne le respecte pas lui-même.»

    Des menaces américaines qui paralysent les banques européennes bien plus que les mesures énoncées par Bruxelles, comme ce fut le cas pour Yamal LNG, le projet gazier de Total dans le Grand Nord russe. Le nom respect d'un embargo américain est un délit passible d'une très lourde amende, pour peu que l'accusé ne soit pas Américain, Renaud Bouchard rappelant l'affaire de la BNP, devenue un cas d'école en la matière. En 2014, la banque française avait été condamnée à verser près de 9 milliards de dollars aux autorités américaines.

    Pour les grandes banques européennes, la perspective de perdre leur licence bancaire aux États-Unis et ainsi de leur accès aux marchés cotés en dollars sonne comme une mise à mort. L'accord CDC IC et RDIF représente donc un moyen de contourner les sanctions américaines, selon le spécialiste de la géopolitique des fonds souverains:

    «En utilisant, justement, ces véhicules d'investissement financier que sont les fonds souverains, cela va nous permettre très probablement de tourner l'obstacle principal qui est présenté par le système d'extraterritorialité de la législation américaine, qui interdit en réalité à chacune des entreprises européennes de pouvoir commercer avec la Fédération de Russie.»

    Pour illustrer la portée de cette extraterritorialité du droit américain, à l'encontre les intérêts tant russes qu'européens, notre expert évoque les inquiétudes du président de la chambre de commerce franco-russe, Emmanuel Quidet, concernant de possibles sanctions américaines en cas de vente à la Croix-Rouge iranienne d'hélicoptères Kamov 226. Des hélicoptères, certes, de conception russe, mais motorisés par le français Safran.

    Si les fonds souverains semblent échapper à l'arme de dissuasion massive qu'est l'extraterritorialité du droit américain, il n'est pas question pour autant de parler d'un «pied de nez» à Washington, même si «l'idée est là» de l'aveu de notre expert. Celui-ci précise que «c'est simplement, en réalité, une torsion et des relations économiques et financières de gré à gré d'État à État.»

    «On reste quand même, d'une certaine manière, deux pays qui sont souverainement indépendants et économiquement capables de faire valoir leurs droits et de nouer des relations bilatérales très solides.»

    Des relations franco-russes «extrêmement anciennes» qui ont le vent en poupe et que Renaud Bouchard salue, évoquant les difficultés rencontrées ces dernières années dans la coopération industrielle entre la France et la Russie. Une page que semble résolu à tourner le nouvel exécutif français, et pas simplement en multipliant les gestes à destination des PME.

    «Je sais, par un contact extérieur, que les Russes ont été agréablement surpris de l'offre que leur a fait Bruno le Maire, lorsqu'il a invité l'aérospatial russe à rejoindre le lanceur réutilisable Ariane 6. Les seuls à être sceptiques, comme par hasard, c'est en France, parmi les industriels. […] Vous avez par exemple des groupes comme Saturn et Saliout qui sont des géants industriels dans l'aérospatial, qui sont extrêmement attentifs à ce genre d'ouverture qui leur est donnée.»

    Comme le souligne Renaud Bouchard, les fonds souverains prennent, dans l'Extrême-Orient russe, une part considérable au développement des infrastructures, citant l'exemple du fonds souverain sino-russe, Russia-China Investment Fund, intervenant sur les projets pouvant renforcer le commerce bilatéral entre les deux puissances continentales, la fameuse Route de la soie. Pour notre expert, «il va falloir se réveiller très sérieusement», saluant au passage une certaine finesse dans l'approche de Bruno le Maire de ses partenaires russes.

    «Il a quand même trouvé le temps de faire une partie d'échecs avec monsieur Arkadi Dvorkovitch —le vice-Premier ministre- très proche de monsieur Vladimir Poutine. Il y a la diplomatie du panda pour les autres avec les Chinois et la diplomatie des jeux d'échecs qui sont une spécialité russe.»

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    Tags:
    coopération, sanctions, France, Russie
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