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    En Tunisie. Image d'illustration

    Au Maghreb, une stratégie pour lutter contre les «porcs»

    © Sputnik. Natalia Seliverstova
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    Safwene Grira
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    Alors qu'en France la lutte contre les «porcs» continue, malgré des voix qui s'élèvent pour mettre en garde contre de possibles effets pervers de la campagne #balancetonporc, au Maghreb, on préfère se recentrer sur le renforcement du cadre légal, en effectuant un travail de sensibilisation sur le terrain, pour mieux lutter contre le harcèlement.

    Leila N. travaille comme femme de ménage dans la banlieue de Tunis. À peine lettrée, elle ne dispose pas d'un compte Twitter et un Hashtag comme #balancetonporc ne lui dit absolument rien. Quand il s'agit, en revanche, de s'exprimer sur «les racailles» qu'elle croise dans les transports publics de temps en temps,

    «Ça, je connais. Je suis pour qu'on balance, du coup, tous les animaux de la ferme. Pas que les porcs!»

    Au mois de septembre dernier, avant même l'apparition du fameux Hashtag, c'est dans les transports publics tunisiens que la campagne #Mayerkebch (il ne monte pas) a été lancée. Objectif, arriver à lutter contre le harcèlement dans les transports en commun, dont sont victimes 53,3% des Tunisiennes.

    «Hey mon chaton, je te cause!
    "Mais dégage, quelle sale tronche qu'elle a celle-là!"
    "Je t'attrape quand tu descends!"
    "Hey, on ne va rien faire ensemble toi et moi?"
    "Pssssst"
    Pour chacun de ces faits, vous risquez d'être interpellé!
    Le harceleur ne monte pas à bord!»

    T-shirts arborés dans les transports, discussions avec les usagers du service public, distributions de tracts, courts-métrages éducatifs et même des affiches qui habilleront les fameux bus jaunes de Tunis,

    «Tout a été mise en place pour sensibiliser les femmes sur leurs droits, pour rompre avec le silence», a déclaré à Sputnik Dalenda Largueche, directrice générale du Centre de Recherches, d'Études, de Documentation et d'Information sur la Femme (CREDIF).

    Se plaçant sous la tutelle du ministère tunisien de la Femme, de la Famille et de l'Enfance, c'est cet organisme qui a piloté, du début jusqu'à la fin, cette campagne d'un mois, en partenariat avec le ministère des Transports.

    Destinée à accompagner la nouvelle loi qui réprime le harcèlement dans les espaces publics adoptés l'été dernier, cette initiative n'a pas manqué d'être exportée dans d'autres pays arabes. Elle est «beaucoup plus utile, et mieux adaptée au contexte tunisien», que le # Metoo ou son équivalent francophone #balancetonporc, d'autant plus que l'anonymat consubstantiel à ces Hashtags est difficile à garantir dans un petit pays «où tout le monde se connaît.» Néanmoins,

    «Il y a eu des tentatives de reprendre en Tunisie cette campagne [# balancetonporc, ndlr], mais cela n'a pas trop marché. Même si c'est quelque chose de positif, dans la mesure où cela contribue aussi à rompre le silence qui entoure le harcèlement et les agressions sexuelles, on préfère ici travailler sur le présent, sur la sensibilisation des jeunes gens, plutôt que d'évoquer des faits remontant à 20 ans en arrière. Là, on est sûr d'avoir un impact plus grand!», a expliqué la responsable tunisienne à Sputnik.

    De fait, peu après le démarrage de la campagne, quelques jeunes filles ont choisi de briser le mur du silence. C'est par exemple le cas de Nesrine, une jeune fille harcelée dans les transports publics, qui a dénoncé cette agression à la police et apporté un témoignage dans les médias. Pour Largueche, il s'agit là d'un impact positif de cette approche multidimensionnelle.

    نسرين الفتاة التي كشفت عن تعرضها لعملية تحرش في قطار الضاحية الجنوبية تروي ما حدث لها بعد تنزيل الفيديو الذي تحدثت فيه عن الحادثة وما جرى مع عون الأمن الذي تعامل "سلبيا" حينها وعن اجرءات تتبع المتهم.

    Опубликовано Tunisia News 29 сентября 2017 г.

    «Notre travail s'adresse à trois catégories de personnes: la victime, les témoins de l'agression, mais aussi l'agresseur lui-même, qu'on cherche à pousser à se repentir en suscitant chez lui un sentiment de honte», poursuit Dalenda Largueche.

    C'est le cas de «Harcha», personnage fictif d'un court-métrage réalisé par cet organisme. Dragueur invétéré, Harcha se remet subitement en question après une vive réaction de la part d'une de ses victimes, agressée sous les yeux indifférents, puis réprobateurs, d'autres usagers témoins de la scène.

    En Tunisie, comme dans d'autres pays du Maghreb, la lutte pour l'autonomisation des femmes, notamment celles se trouvant en milieu rural, rejoint ce travail en profondeur, «dans la mesure où elles sont en première ligne quand il s'agit de subir les différentes formes de violence, dont le harcèlement. Encore que toutes les femmes soient concernées par ce phénomène», a ajouté Largueche.

    En Algérie, où l'on approuve que l'on balance des porcs en Europe, on considère également que le contexte local nécessite un travail d'une autre nature.

    «Moi je suis pour qu'on fasse du rentre-dedans, parce qu'il faut choquer pour avancer. Mais la prudence n'est pas une mauvaise chose dans le contexte algérien. Par exemple, lors de la discussion d'une loi sur les violences faites aux femmes, il y a eu un tollé à l'Assemblée nationale. Des députés ont quitté la salle!», se rappelle Nassima Amina Hanifi, une activiste dans la société civile algérienne approchée par Sputnik.

    Le projet de loi dont des députés de la majorité «conservatrice» contestaient certaines dispositions est resté bloqué au Sénat. Il aura fallu qu'une femme se fasse tuer parce qu'elle refusait d'obtempérer aux sollicitations de son agresseur, qu'il y ait de larges manifestations à Alger, pour que la loi soit finalement adoptée. «Une loi très chèrement payée», commente l'activiste algérienne.

    Dans ce contexte, on préfère, comme en Tunisie, se recentrer sur le travail de fond, de sensibilisation dans les écoles, en cherchant à associer les différentes administrations concernées, «Un moyen plus consensuel et à long terme, plus efficace», selon Hanifi,

    La même logique prévaut au Maroc, où la campagne tunisienne, «la première dans le genre dans le monde arabe», a été exportée. Ici le slogan c'est plutôt «Ne me harcèle pas, les transports c'est pour toi et moi».

    ​D'après un responsable au ministère marocain de la Femme, contacté par Sputnik, mais non habilité à s'exprimer dans les médias, «il existe au Maroc deux orientations qui vont en parallèle. L'une consistant à enrichir sans cesse le cadre légal visant à protéger les femmes, le deuxième à multiplier les campagnes institutionnelles dans le sens de la sensibilisation».

    Pour Ayoub Mouzaïne, écrivain et journaliste marocain, la campagne #balancetonporc n'a pas pris au Maroc pour des raisons qui tiennent à la spécificité culturelle du pays.

    «On comprend dès lors que pour la tribune paraphée par des femmes qui mettaient en garde contre les dérives du Hashtag #balancetonporc, on en n'en est pas encore là», a-t-il déclaré à Sputnik.

    Un texte récemment signé par une centaine de femmes, dont l'actrice Catherine Deneuve et la journaliste Élisabeth Levy, prenait le contre-pied de #balancetonporc, en proclamant «le droit d'importuner, indispensable à la liberté sexuelle».

    Contactée par Sputnik, Samia Bouslama Letaief, membre du comité directeur de l'Association des Femmes Tunisiennes pour la Recherche sur le Développement (AFTURD), reconnaît qu'

    «Il peut y avoir des abus dans la lutte contre le harcèlement, certes. Mais cela ne fait rien! Car ces abus sont incomparables en nombre et en gravité avec ceux que subissent les femmes tous les jours.»

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