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    Mossoul en ruines

    La France dans le terrain miné de la reconstruction de l’Irak

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    Gaëlle Nicolle
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    Alors que la communauté internationale se penche, depuis le Koweït, sur la reconstruction de l’Irak, quelles sont les chances de la France? Dans un marché de 88 milliards de dollars, Paris tente d’assurer sa présence; mais pour elle comme pour d’autres, les dés semblent pipés, estime Samir Aïta, président du Cercle des économistes arabes à Paris.

    Hier l'Irak, aujourd'hui le Koweït. Le ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian s'est rendu, ce mardi 13 février, à Koweït City, où se tient une réunion de la coalition antijihadistes menée par les États-Unis. En parallèle, se déroule jusqu'au 14 février une conférence internationale pour la reconstruction de l'Irak, où bailleurs de fonds, secteur privé et humanitaires viennent mettre à plat les besoins du pays.

    «Investir en Irak aujourd'hui reste à la fois un pari et une chance et nos entrepreneurs ont besoin de garanties solides en matière de sécurité physique, juridique et environnementale. Je crois qu'elles leur ont été données», a fait savoir le ministre français, les yeux brillants devant le chantier irakien, aussi courtisé que titanesque.

    Sur les 88 milliards dont a besoin l'Irak, la France a accordé un prêt de 430 millions d'euros à Bagdad l'année dernière, qui devrait financer des projets dans le secteur de l'eau, de l'énergie et de la restauration des filières agricoles, via l'Agence française de développement (AFD). Ces projets pourraient porter sur 25 à 50 millions d'euros, a-t-on précisé de source diplomatique française (AFP). Un prêt modeste au regard des besoins, mais qui, au vu des contraintes budgétaires actuelles, paraît considérable.

    «La France se positionne… un peu. Avec une "petite goutte d'eau", pour garder de bonnes relations à l'Irak», estime Samir Aïta, président du Cercle des économistes arabes à Paris.

    Dans ce pays où tout est à reconstruire, le secteur BTP semble en première ligne:

    «[Pour] les entreprises liées à la construction, comme Lafarge, les entreprises qui concerne la métallurgie, les matériaux de construction, etc., il y aura dans les 5 ou 10 prochaines années, l'Irak sera un grand chantier. Il y a des opportunités à saisir, mais avec des difficultés importantes».

    L'Irak, deuxième membre de l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) en termes de production et d'exportation de pétrole brut, est naturellement un pays de cocagne potentiel pour les acteurs de ce marché. Le ministre du Pétrole, Jabbar al-Louaïbi, a d'ailleurs appelé les investisseurs étrangers à saisir d'énormes opportunités d'investissement dans le secteur pétrolier et gazier, où une douzaine de milliards de dollars sont nécessaires immédiatement, conformément au plan de reconstruction irakien:

    «La France lorgne aussi vers le secteur pétrolier. Si j'ai un conseil à donner, la France devrait s'intéresser au secteur du gaz associé. L'Irak brûle plus de 70% du gaz qui sort naturellement avec le pétrole… et ça, c'est du gâchis. L'Irak n'a pas la capacité d'implanter des usines de retraitement pour que ce gaz serve à produire de l'électricité. Aujourd'hui, malgré toute sa production pétrolière, les coupures d'électricité sont très fréquentes, partout en Irak, y compris à Bagdad.»

    Les voisins du Golfe «pourraient s'intéresser au secteur agricole pour investir, faire des produits agricoles pour le marché irakien, en compétition avec les Turcs», avec qui commerce actuellement l'Irak. Samir Aïta rappelle que

    «l'agriculture est née pour l'humanité en Irak et aujourd'hui l'Irak n'a pas de suffisance alimentaire. Le pays importe tous ses produits alimentaires, essentiellement de la Turquie, de l'Iran, et à hauteur de 30%, de la Syrie en guerre. C'est tout le paradoxe de la situation irakienne aujourd'hui».

    L'économiste ne manque pas souligner un autre paradoxe: Les États-Unis, bien qu'à la tête de la coalition militaire contre l'EI, et responsables de l'invasion de 2003 qui a conduit à la situation catastrophique actuelle de l'Irak, s'octroie le luxe de ne pas dépenser un kopeck. Comme le souligne La Dépêche, les 88,2 milliards de dollars demandés par l'Irak, «c'est moins de 1/9e des 770 milliards de dollars qu'auront dépensé militairement les États-Unis en Irak depuis 2003, avec à la clé l'effondrement du pays et pour "couronnement" trois ans de destructions supplémentaires ajoutées par le groupe État islamique».

    « L'Irak se trouve devant un paradoxe: il a besoin d'un État fort ou d'une sécurité forte pour assurer que ces investissements se fassent, et ce sont ces mêmes Américains, qui ne participent à rien, qui veulent, eux, garder la mainmise sur le secteur sécuritaire en Irak, sachant que c'est probablement eux qui conduisent, qui gèrent un peu les troubles qui se font en Irak, parce que ça profite à leurs entreprises», explique Samir Aidi: «Toute les explorations pétrolières, et la production pétrolière sont protégées par des sociétés de sécurité américaine. C'est un marché énorme.»

    D'après le Koweït, 2.000 entreprises et hommes d'affaires devraient se rendre à la conférence. Autant d'investissement potentiel à qui il faudra garantir stabilité et prospérité… alors que le pays est considéré comme l'un des pays les plus corrompus au monde. À cet effet, pour attirer les investisseurs privés, une plateforme de données a été mise en place, censée garantir la transparence de la reconstruction.

    La lutte contre la corruption, «c'est le défi le plus important pour le gouvernement irakien», poursuit M. Aïta:

    «Les Américains ont détruit l'État irakien. L'État se reconstruit petit à petit, mais difficilement, dans une "démocratie" laissée à des bagarres de tribus, des communautés religieuses et autres, donc instables. La décentralisation qui n'arrive pas à se faire. […] La réorganisation de l'État irakien, pour une gestion transparente et sans corruption, et ce problème sécurité partout, est un défi énorme, qu'il y ait des investissements étrangers, ou pas».

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    Tags:
    France, Irak
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