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    Le Premier ministre algérien Ahmed Ouyahia

    Algérie: «cacophonie générale» vs «instrumentalisation de l’opposition»

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    Safwene Grira
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    Sur les subventions, les privatisations ou les produits interdits à l’importation, les déclarations de responsables algériens appellent de plus en plus des recadrages, voire des démentis. «Simple» manque de coordination? Ballons d’essai? Surinterprétation médiatique? Ou surenchère de l’opposition liée à la prochaine échéance présidentielle?

    Le Premier ministre algérien Ahmed Ouyahia «passe son temps à corriger les déclarations de ses ministres», titrait récemment, non sans sarcasme, un journal électronique algérien.

    «Ces jours-ci, j'entends dire que l'État va supprimer les subventions [sur l'essence et les produits de première nécessité, ndlr]. C'est un mensonge. Une déclaration d'un responsable, interprété par des médias, et sur lequel ont rebondi des marchands de la politique (sic) pour dire: l'Etat va vous affamer», a déclaré Ouyahia lors d'un rassemblement de militants de son parti, le Rassemblement national démocratique (RND), le 16 février.

    Le «responsable» auquel fait allusion Ahmed Ouyahia n'est autre que son propre ministre des Finances, Abderrahmane Raouia. Dans une déclaration donnée le 10 février, Raouia avait évoqué la possibilité de réduire les subventions qui creusent le déficit du budget de l'État.

    ​La réduction des subventions et une thématique récurrente dans ce pays pétrolier qui patauge dans la crise financière depuis l'été 2014, date où le prix du baril a été divisé par deux. Les rumeurs sur la levée des subventions se font, depuis, persistantes, au point que certains observateurs y voient souvent des ballons d'essai pour tester les réactions des populations concernées, voire à les y préparer psychologiquement. Pour Saïd Lakhdari, président du groupe parlementaire du Front de Libération Nationale (FLN-parti au pouvoir),

    «l'État algérien ne renoncera jamais au principe des subventions. Par contre, une tendance se dessine aujourd'hui pour que les subventions ciblent, désormais et prioritairement, les plus nécessiteux», a-t-il déclaré à Sputnik.

    ​Sauf que le «recadrage» du ministre des Finances n'est pas le premier du genre. Il s'inscrit, bien au contraire, dans une longue série d'infirmations ou de démentis. À la mi-janvier, la présidence algérienne rappelait au Premier ministre Ahmed Ouyahia que le dernier mot en matière de privatisations revenait au seul président de la République. La communication laconique visait un document signé le 23 décembre dernier, intitulé Charte sur le Partenariat public privé (PPP) était signée par le gouvernement algérien, le patronat et la Centrale syndicale.

    «Auparavant, Ouyahia avait corrigé le ministre du Commerce, Mohamed Benmeradi, qui avait indiqué qu'une centaine de produits allaient être interdits à l'importation», alors qu'il s'agissait de près d'un millier, rappelle, pour sa part, un média algérien.

    Plus récemment, la société nationale d'hydrocarbures, Sonatrach, a démenti toute intention, de privatiser ce joyau de l'industrie pétrolière. L'évocation d'une «cession d'actifs» dans une interview accordée par un haut-responsable du groupe avait carrément jeté un pavé dans la marre. «Une information relayée dans certains médias», précisait le communiqué apportant le démenti.

    ​Relevant que dans ce cas, comme dans celui des subventions, «l'interprétation des médias a été pointée», une journaliste algérienne approchée par Sputnik a indiqué que «la surinterprétation est

    "Une accusation fréquente dans la bouche des politiciens quand ils sont en porte-à-faux. Quand l'État est en difficulté, c'est nous qui sommes le bouc émissaire", a résumé à Sputnik cette journaliste spécialisée dans les rubriques économiques.

    Tout en soulignant que les médias peuvent, par moments, "commettre des bévues", la même source relève qu'un "système politique qui pratique souvent la rétention de l'information", provoque inéluctablement ce genre de malentendus, "qui ne sont pas la règle générale", insiste-t-elle.

    "Très souvent, les autorités compétentes nous informent, quand on les sollicite sur un dossier, qu'elles ne sont pas autorisées à s'exprimer. Comme on est obligés de faire notre travail, on a recours à des experts qui nous décortiquent l'information en question. Et cela ne plaît pas souvent aux autorités, quand l'analyse servie n'est pas en accord avec leur vision des choses", a ajouté la journaliste économique algérienne.

    Pour Lyes Hakem, président de la section européenne du Rassemblement pour la Culture et la Démocratie (RCD-opposition), ces "contradictions" sont symptomatiques d'un "malaise général", et d'une "crise profonde" de gouvernance.

    "On est dans une cacophonie généralisée! Les décisions se prennent dans un coin de table. Et c'est valable pour tous les domaines, l'éducation, le travail, la santé… les couacs du gouvernement et les contradictions ne datent pas d'aujourd'hui. Personne ne peut dire ce que fait l'autre. Il n'y a pas de coordination entre les ministères ni avec la Présidence. On prend une décision aujourd'hui, pour revenir dessus après."

    En pointant "le système" en place, Hakem exclut que ces "couacs" soient le fruit d'une course au pouvoir exacerbée par l'approche de l'échéance présidentielle. C'est pourtant bien de cela qu'il s'agit, selon le président du groupe parlementaire du Front de Libération Nationale (FLN-parti au pouvoir). Dans une déclaration à Sputnik, Saïd Lakhdari accuse l'opposition de se prêter à ce jeu.

    "Le Premier ministre est dans son rôle de clarifier les choses aux citoyens, quand il y a une mauvaise interprétation, tout comme le Président de la République, d'ailleurs. Sinon, il ne faut pas oublier qu'on est à une année de la présidentielle. L'opposition n'arrive pas à trouver de solutions concrètes à proposer. Elle s'emploie, dès lors, à exploiter la moindre virgule, le moindre point ou mot mal placé, ou mal interprété, pour créer ces polémiques", accuse Lakhdari, dans une déclaration à Sputnik.

    "Ces manœuvres sont liées aux échéances politiques de l'année prochaine. Elles vont donc se poursuivre et le pays aura besoin de forces à même de s'opposer à ces manœuvres", abondait dans le même sens Ahmed Ouyahia lui-même, dans une autre déclaration publique le week-end dernier.

    L'antagonisme serait, toutefois, loin de se limiter aux "manœuvres" de l'opposition, de l'avis d'observateurs de la vie politique algérienne, qui invoquent le "recadrage" de Ouyahia lui-même, par la présidence sur l'affaire des privatisations.

    "Il y a des luttes au sein des sphères du pouvoir pour ‘disposer' des biens à privatiser, au profit des cercles d'affaires qui font partie des clans respectifs ou alors qui vont leur prêter allégeance. Ce qui assurerait un certain soutien, notamment financier, à l'occasion de la course à la succession du Chef de l'État et des élections présidentielles à venir",

    avait alors estimé Anisse Terai, économiste algérien et ancien enseignant à Sciences Po Paris. C'est toujours à l'aune de cette échéance qu'il conviendrait également d'analyser les récentes tentatives de "quadrillage de l'action du Premier ministre", selon cet expert algérien;

    Ce serait dans ce contexte que le Front de Libération nationale (FLN), parti historique algérien, au pouvoir avec le Rassemblement national démocratique de Ouyahia, avait entamé une démarche "parallèle" sur les PPP, avec les mêmes partenaires… sans le gouvernement.

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    Tags:
    premier ministre, ministre, opposition, médias, Abderrahmane Raouia, Ahmed Ouyahia, Algérie
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