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    Un pari à 22 milliards sur un krach boursier. Les européens en première ligne?

    © AP Photo / Michael Probst
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    Maxime Perrotin
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    Le monde va-t-il au-devant d’un krach financier majeur? Si tout le monde le pense, les salles de marchés les premières, reste à savoir quand il surviendra. Ray Dalio, connu pour avoir anticipé la crise de 2008, vient de miser 22 milliards de dollars sur un krach dans les 12 à 18 prochains mois. Retour sur des prédictions peu réjouissantes.

    Que peuvent bien avoir en commun le géant anglo-néerlandais de l'agroalimentaire Unilever, l'assureur allemand Allianz, le concepteur italien de vêtements de ski Moncler ou encore le pétrolier français Total? Ces entreprises ont toutes fait l'objet d'opérations de vente à découvert (ou «shorting»- le but étant de vendre un titre boursier emprunté à un moment où sa valeur est haute en espérant pouvoir le racheter moins chers plus tard) de la part du plus grand fonds spéculatif du monde, l'américain Bridgewater Associates.

    Si l'information en soi n'a rien d'exceptionnel, le montant de l'opération ainsi que la réputation de Bridgewater dans le monde de la finance changent la donne. Ainsi, d'après les informations de l'agence Reuters, le montant total des récentes prises de position du fonds d'investissement américain contre des entreprises du vieux continent avoisinerait les 21,6 milliards de dollars.

    Notons toutefois que malgré le fait que certaines informations soient accessibles grâce à la législation européenne, qui suite à la crise financière de 2008, oblige au-delà d'un certain seuil les acteurs des marchés à tenir informés leurs régulateurs de leurs opérations de ventes à découvert, la réelle étendue des prises de position du hedge fund US dans les entreprises du vieux contient demeure inconnue. Refusant de commenter les opérations de trading de Bridgewater, un investisseur de Pure Alpha (le fonds vedette de la société), se contentera de répondre à l'agence de presse britannique qu'ils avaient considérablement réduit leur exposition aux marchés actions européens cette année.

    Bien qu'il le comprenne «fondamentalement», Pierre Sabatier, président fondateur du cabinet indépendant de prospectives économiques et financières PrimeView, estime ce pari «risqué».

    «Il faudrait voir la nature de cette prise de position. Aujourd'hui, une prise de position tactique, ce n'est pas très difficile, on aurait pu l'avoir sur l'Europe comme aux États-Unis, tout simplement parce qu'après une hausse des marchés actions de 45% depuis le mois de juin 2016 sans aucune respiration, la probabilité de connaître une respiration d'au moins 5% […] est très forte.

    La question de fond c'est: est-ce que c'est un pari qui sous-tend un changement de paradigme —l'environnement de marché change fondamentalement et du coup maintenant tout le monde va se mettre à "shorter" les marchés ["vendre à découvert"]- ou est-ce que c'est un pari tactique qui vient simplement d'un excès accumulé jusque-là et qui va être corrigé?»

    Quant à la réputation de Bridgewater, son fondateur et directeur n'est autre que Ray Dalio. Ce milliardaire philanthrope, quelque peu excentrique, est devenu une véritable célébrité dans le monde de la finance depuis qu'il a su anticiper la crise de 2008. Un fait d'armes qui lui permit de hisser son fonds spéculatif au sommet en termes de profitabilité, détrônant Georges Soros.

    Bridgewater est aujourd'hui un titan qui pèserait près de 160 milliards de dollars d'actifs. Pour ces raisons, ce «big-short» de Ray Dalio sur des valeurs européennes interpelle bon nombre d'investisseurs et d'acteurs des marchés financiers, qui s'interrogent sur les motivations qui expliquent un tel positionnement.

    Car l'Europe traverse une embellie économique. D'ailleurs, comme le souligne Bloomberg, le positionnement adopté par Bridgewater vis-à-vis des entreprises européennes ne fait pas consensus parmi les fonds spéculatifs. L'agence de presse financière met ainsi en avant les cas de Renaissance Technologies et de Kenneth Griffins, qui ne sont «short» que pour respectivement 42 millions et «moins de 2 milliards» de dollars sur les entreprises européennes pour relativiser l'inquiétude suscitée par Ray Dialo. Une inquiétude pourtant partagée par une partie de la presse française, pour qui les dés sont jetés: l'Europe va au-devant d'un krach!

    «Trop tôt», estime cependant Pierre Sabatier, qui souligne la bonne forme des marchés, tous secteurs économiques confondus. Des marchés soutenus tous azimuts par les banques centrales et ayant du mal à satisfaire la demande.

    «Pour qu'il y ait un krach, il faudrait qu'il y ait restriction de liquidités, aujourd'hui il y a énormément d'argent qui vient s'investir sur le marché […] aujourd'hui la problématique des marchés financiers, c'est que finalement il y a peu d'offre de papier, d'offres capables de capter l'épargne disponible et il y a beaucoup d'épargne à investir.»

    Une abondance d'argent, une production qui n'est plus en mesure de satisfaire l'accélération de la demande, le tout sur fond d'endettement record des ménages. Des éléments clairement annonciateurs d'une fin de cycle économique comme l'expliquait Ray Dailo dans une note publiée sur Linkedin le 12 février,

    «C'est pourquoi il n'est pas inhabituel de voir des économies fortes s'accompagner d'une chute boursière et des prix d'autres actifs, ce qui est curieux pour les gens qui se demandent pourquoi les actions diminuent quand l'économie est forte et ne comprennent pas comment cette dynamique fonctionne,» relevait-il.

    Face à cet emballement des prix- «tout est cher» comme le relève Pierre Sabatier- les Banques centrales seront forcées de relever leurs taux directeurs afin de couper court à une inflation galopante, une fin de «l'argent facile» inversant la tendance sur les marchés.

    Une perspective qui, si elle ne réjouit pas les banques, ferait les beaux jours des fonds baissiers qui- comme Bridgewater- ont commencé à sortir de leur torpeur depuis l'été dernier, de plus en plus de leurs clients partageant une vision pessimiste de l'évolution des marchés actions à court et moyen terme.

    Si leurs détracteurs ne veulent pas croire au fait que le marché actions soit à son plus haut, pointant du doigt la «banalité» d'un tel argument, les fonds qui essuient des résultats négatifs dus à leurs «short» (les pertes étant sans limites dans un tel cas) brandissent la carte de la patience, expliquant qu'avant de se retourner, le marché actions pourrait encore connaitre une nouvelle poussée.

    Cependant, Ray Dailo montre une certaine inquiétude face à cette crise qui s'annonce. Selon lui, les sociétés sont aujourd'hui bien moins armées qu'en 2008. Tout d'abord économiquement parlant, avec des Banques centrales qui ont conservées depuis la dernière crise des taux directeurs particulièrement bas et qui ont eu largement recours au quantitative easing (opérations de rachat d'obligations, de titres douteux, afin de soutenir ou garantir les banques). Ainsi, les autorités monétaires auront moins de leviers sur lesquels jouer afin de restimuler l'économie en cas de décrochage. Puis, socialement parlant, avec un fort écart entre riches et pauvres susceptible de provoquer de fortes tensions dans la population.

    Paradoxalement, le dirigeant de Bridgewater se montre plus confiant concernant les niveaux de vulnérabilités des économies, dû aux mesures de contrôles mises en place par les marchés et les gouvernements depuis 2008-2009.

    Cependant, ce positionnement de Bridgewater contre des valeurs européennes annonce-t-elle un krach financier en Europe? En réalité, celles-ci pourraient viser un tout autre marché. En effet, si les analystes s'accordent de plus en plus sur l'imminence d'une crise, tous pointent du doigt les États-Unis, ce qui est également le cas de Pierre Sabatier qui souscrit- dans ce cadre- à l'horizon de 12-18 mois avancé par Ray Dalio.

    «Aux États-Unis, on est proche d'une fin de cycle, du fait des niveaux de dettes émises, qu'elles soient publiques, mais plus encore privées à travers les crédits à la consommation que les ménages souscrivent. Une grosse partie de la croissance générée jusque-là est financée à crédit. Plus on s'approche de la fin de cycle, plus la probabilité pour que la distribution de crédits reste aussi importante que par le passé et continue de soutenir la croissance va diminuer.»

    Par ailleurs, comme le souligne le Financial Time, «dans de nombreux cas» les entreprises «shortées» par Bridgewater «ont une exposition beaucoup plus économique au reste du monde qu'en Europe». En clair, si Ray Dailo mise contre certaines entreprises européennes, ce n'est pas par rapport à leur place sur le marché européen, mais plutôt à leur dépendance vis-à-vis du marché américain ou international.

    Le journal financier reprend ainsi l'exemple de Moncler, le fabricant de doudounes, celui-ci réalise en effet près de 40% de son chiffre d'affaires en Asie contre 14% en Europe. Un profil d'exportateur que l'on retrouve chez d'autres entreprises qui ont attisé l'intérêt du fonds spéculatif américain, comme Airbus. Un cas sur lequel revient Pierre Sabatier, soulignant l'appréciation de l'euro par rapport au dollar.

    «C'est une entreprise qui est amenée à souffrir d'un euro plus fort que par le passé, c'est le premier pari qu'ils font»

    Au sommet de ce panel européen de sociétés visées par Bridgewater, la moitié du DAX allemand (pour 7,3 milliards), ainsi que des entreprises françaises (4,5 milliards) ou encore italiennes (3 milliards).

    Parmi elles, si on retrouve des «blue-chips» (en référence à leurs cotations et grande qualité) on retrouve la Deutsche Bank, qui fait face à un nombre record de procédures juridiques ou également des banques italiennes, comme Intesa Sanpaolo. Des banques italiennes «gangrénées par les créances douteuses» comme le rappelle Pierre Sabatier, s'attardant sur certaines spécificités de l'économie italienne.

    «Au moindre ralentissement économique, les premiers à souffrir sont —de manière évidente- l'Italie, en plus de l'hétérogénéité de la zone euro —qu'on a déjà largement commentée par le passé.»

    L'expert souligne toutefois que jouer contre certaines banques de la zone euro revient à jouer contre la Banque centrale européenne (BCE) et son panel d'outils monétaires. Pour lui, peu de chance que la BCE lâche les banques italiennes.

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