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    Emmanuel Macron. Photo d'archive

    Macron en Inde: entre emballement médiatique et modestes réalités

    © Sputnik . Sergei Guneev
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    Louis Doutrebente
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    «Macron joue gros en Inde», «Inde, nouvelle terre de conquête pour Macron», «l’Inde compte sur l’aide de Macron pour contenir la Chine». La presse française s’emballerait-elle une nouvelle fois pour Jupiter? Si les contrats commerciaux sont à espérer, la visite du Président semble primordiale pour développer la relation franco-indienne. Analyse.

    La visite en Inde pour 3 jours (9 au 12 mars) d'Emmanuel Macron suscite de nombreuses interrogations et quelques surenchères d'optimisme en France. Si la presse légère scrutera avec attention si le Président essayera de concurrencer Justin Trudeau sur le terrain vestimentaire, les fins observateurs se pencheront davantage sur les futurs contrats entre les deux pays (énergie, transports, armement, diplomatie).

    Rappelant que la France et l'Inde ont des relations anciennes et stables, que Jacques Chirac avait déjà amorcé un premier partenariat d'envergure avec l'Inde et que le Premier ministre indien, Madame Narendra Modi s'est rendu rapidement en France pour féliciter Emmanuel Macron de sa victoire aux dernières présidentielles, Jean-Luc Racine, chercheur sénior au think tank Asia Centre, considère qu'il faut relativiser les enjeux de cette visite. Présenté parfois comme une visite décisive pour que l'Inde estime la France comme son partenaire privilégié en Europe, le chercheur spécialiste de l'Inde rappelle que:

    «Dans les trois pays qui comptent [en Europe, ndlr], il y a bien sûr le Royaume-Uni, quels que soient les résultats à terme du Brexit, il y a l'Allemagne qui est le principal partenaire économique européen et il y a la France, qui vient derrière l'Allemagne assez nettement.»

    Notre expert souligne tout de même que «les choses augmentent en capital, que ce soit le commerce bilatéral ou les investissements» entre les deux pays. L'Élysée a confirmé cette évolution positive en annonçant plus 30% des exportations françaises en 2017. Mais ces échanges commerciaux restent tout de même assez limités, puisque l'Inde reste le 18e client pour la France et son 20e fournisseur. Malgré ce mauvais classement, le camp français se veut optimiste concernant de futurs contrats entre les deux pays: «il y aura des annonces» à la suite de la visite du Président, selon l'Élysée.

    Le secteur nucléaire et EDF sont bien entendu en haut de la pile, l'Inde souhaitant installer six réacteurs nucléaires à l'ouest du pays pour répondre à la demande toujours plus forte d'une population en croissance continue. Le président d'EDF, qui accompagne le Président, garde espoir d'être choisi par New Delhi, mais ils auront fort à faire avec la concurrence des États-Unis, du Japon et de la Russie.

    La SNCF et le secteur des transports sont aussi sur le qui-vive, malgré la perte du contrat de construction de la grande ligne ferroviaire reliant Bombay à Ahmedabad aux profits des Japonais.

    Cependant, et contrairement à l'Allemagne, la France a un domaine d'intérêt tout particulier en Inde, la vente d'armements et d'équipements militaires. Rappelant que Dassault est présent en Inde depuis les années 50 et que la marine indienne s'était équipée de six sous-marins Scorpène avec transferts de technologie et une partie «fait en Inde» répondant aux desiderata de la politique de Narendra Modi, Jean-Luc Racine, confirme la possible vente de 200 hélicoptères français à «l'aviation de la marine indienne, qui ont besoin de renouveler leur flotte», pour cause de vétusté et de superpuissance chinoise voisine. Mais notre chercheur se veut prudent:

    «Le cœur des négociations d'armement, c'est quand même le prix, les garanties données en particulier de fournitures de pièces détachées autant que besoin est. Donc, s'il y a un accord sur des facilités maritimes, cela peut rajouter à la bonne atmosphère, mais on sait par expérience que les négociations de contrats militaires sont des choses très compliquées, très longues, surtout en Inde.»

    Si la France pouvait espérer il y a encore quelques mois que cette visite permettrait d'annoncer une vente de 36 Rafale supplémentaires à l'Inde, plus grand importateur d'armes au monde, le très bien informé Michel Cabirol estime que Dassault Aviation va devoir patienter.

    Mais revenons sur ces «facilités maritimes» évoquées précédemment par Jean-Luc Racine.

    En effet, on peut lire ci et là, que la France partagerait avec l'Inde ses bases militaires. Si cette information est présentée ainsi dans la presse notamment par Europe 1 —le JDD, elle est largement erronée:

    «L'histoire des bases, il faut faire très attention au vocabulaire. Dans le jargon on dirait plutôt que l'Inde pourrait bénéficier de facilitées portuaires dans des bases françaises. Des facilitées, cela veut dire, ses navires de guerre peuvent accoster et refaire les provisions nécessaires. Et cela, c'est déjà un type d'accord.»

    Ainsi Jean-Racine rappelle qu'on ne peut parler de partage, mais plutôt de facilités, notamment logistiques, contrairement à l'accord passé avec les Seychelles, qui dessine peut-être «l'esquisse d'une base future». Mais de souligner que ce partenariat est loin d'être anodin, surtout dans la stratégie indienne pour contrer autant que faire se peut la superpuissance chinoise:

    «La France est présente, à la fois dans l'océan Indien et dans l'Océan Pacifique, ce qui est à noter dans le cadre du nouveau concept Indo-Pacifique qui maintenant est partie prenante des grandes analyses géopolitiques aussi bien à New Delhi qu'à Washington.»

    Enfin, si de nombreux autres enjeux seront débattus lors des discussions entre Emmanuel Macron et Narendra Modi, comme celui du terrorisme, des nouvelles technologies et du numérique, ainsi que les problématiques climatiques, pouvant rapprocher les deux États, un élément de politique internationale, décisif pour les ambitions mondiales indiennes, pourrait permettre à la France d'être le réel partenaire privilégié de l'Inde en Europe,

    «La France est un membre permanent du Conseil de Sécurité de l'ONU, comme la Grande-Bretagne, mais pas comme l'Allemagne, et pour beaucoup de questions importantes pour New Delhi, qui peuvent être des questions assez symboliques, comme la réforme de ce Conseil, la France a depuis longtemps soutenu une démarche indienne [d'être un nouveau membre permanent, ndlr].»

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