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    Algérie: de quoi «le Système» est-il le nom?

    © AFP 2018 Farouk Batiche
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    Safwene Grira
    201812

    Autoritarisme, «hogra», clans, corruption, opacité, rôle de l’armée… Quelles cases faut-il cocher pour définir le «Système» à l’algérienne? Si le mot est aussi répandu là que sous d’autres latitudes, il prend en Algérie un sens particulier. Décryptage.

    Nébuleuse obscure accusée de tous les maux, concept fourre-tout honni par les gueux et laissés-pour-compte, que n'aura-t-on tapé sur le «Système», souffre-douleur universel, de la France à la Patagonie… en passant par l'Algérie. Dans ce pays d'Afrique du Nord, le Léviathan a un visage aux multiples facettes.

    «Le système est avant toute chose un système de valeurs. Celles de l'exercice autoritaire du pouvoir, de la corruption, du clientélisme et du népotisme. En fait, il est identique dans son mépris des Algériens au système de valeurs colonial, avec lequel il partage cette idée de l'immaturité supposée du peuple, qui ne devraient pas accéder à tous les droits» résume pour Sputnik Anisse Terai, ancien enseignant à Sciences Po Paris et ancien cadre supérieur de Sonatrach, la plus grande entreprise du continent africain.

    La crise du Système? C'est sa confrontation permanente avec un autre système de valeurs, celui de la majorité du peuple algérien, estime l'ancien haut fonctionnaire. Celui-là est fait d'attachement à la terre, à la souveraineté et à la liberté. Mais aussi de rejet de l'injustice, de la servitude et de la collaboration.

    Un système de valeurs «autoritaires», centré autour d'un «certain rôle» de l'armée

    Pour l'armée algérienne, la participation au jeu politique n'aurait été qu'une parenthèse historique. «Une brèche dans un cercle ouverte en 1992, qu'on a refermée en 1999», jurait, en juillet 2002, le général Mohamed Lamari, lors d'une conférence de presse inédite retransmise à la télévision. Le chef d'État-major algérien entendait ainsi répondre aux «mensonges» accusant l'Armée nationale populaire (ANP) de tirer les ficelles, en plaçant des politiciens de pacotille.

    1992, c'est la démission, substantif du verbe démettre, du Président Chadli Bendjedid. Accablé par une victoire des islamistes qu'il n'avait pas vue venir, pas plus que son entourage, le Président reçoit la visite du Général Khaled Nezzar, désigné par ses pairs pour lui «proposer» de quitter le pouvoir, en signant la dissolution de l'Assemblée nationale. Le vide institutionnel est occupé par l'armée.

    «L'arrêt du deuxième tour et l'annulation des résultats du premier tour des élections législatives en janvier 1992 ont plongé le pays dans un cycle infernal de violence de tous bords. Il a aussi réduit les libertés que le Printemps algérien avait permis. Durant cette décennie de sang (1990-1999), l'Algérie était plus que jamais lointaine de ses valeurs», regrette Anisse Terai.

    Mais la facette du Système accordant la primauté du militaire sur le politique n'est pas née pour autant en 1992, pas plus que la «brèche» ne s'est complètement refermée en 2002. La naissance est à situer, surtout, dans le Congrès de Tripoli d'août 1961, qui aboutit au coup d'État contre le Gouvernement civil provisoire.

    Plus de cinquante ans plus tard, et nonobstant les allégations du Général Lamari, on continue de croire, dur comme fer, que l'armée a voix au chapitre du Système, qu'elle désigne pour chaque présidentielle son candidat. Le candidat de l'armée, qui est celui du Système, est alors assuré de gagner. «Expliquez aux gens que lorsqu'ils disent que l'Armée est avec eux, c'est archifaux!», croyait devoir rappeler l'ancien Premier ministre Ali Ben Fliss, à l'un de ses lieutenants, pendant la campagne présidentielle de 2004 à laquelle il participait.

    «Eux» ce sont les proches d'Abdelaziz Bouteflika, lui-même candidat à sa propre succession. Était-il vraiment le candidat de l'armée? Ces rumeurs n'ont-elles pas plutôt été qu'une manœuvre politique de celui qui s'était fendu une fois, à l'adresse d'un journaliste suisse, d'un «dites aux généraux de me bouffer, s'ils peuvent le faire!»?

    «Le choix du chef de l'État, et le cas échéant du Président de la République, vitrine du régime, est une décision collégiale qui dépend des dirigeants du Système, issus majoritairement de l'institution militaire, dont les élections ne sont que la couverture juridique et politique.

    En cas de désaccord, ce sont les tenants de l'administration et des institutions, parmi les dirigeants, qui imposent leur candidat, comme on a pu le constater à l'occasion des élections présidentielles de 2004», analysait M. Terai, en 2014, dans la revue Diplomatie.

    Le scrutin présidentiel n'est-il, ainsi, que l'écho d'une simple cooptation par les dirigeants du Système? Cela n'a pas empêché, en tout cas, le président Bouteflika d'affirmer son leadership politique, jusqu'à démettre, en septembre 2015, le tout puissant Mohamed Médiène, alias général Toufik, patron du redoutable Département du Renseignement et de la Sécurité (DRS). L'omniprésence et la prépotence de cette structure avaient longtemps alimenté les fantasmes des Algériens. «Savez-vous pourquoi Dieu sait tout? C'est parce qu'il bosse pour le DRS» s'amusait-on à dire, jusqu'à il y a peu, en Algérie.

    La mise à la retraite de Toufik, qui semble prévaloir sur la thèse du départ volontaire, a été le dernier épisode de la restructuration du DRS, qui avait fait l'objet d'une série de scandales, d'affaires de corruption, en même temps que cette institution repoussait, sans cesse, les limites de son champ d'intervention. De l'avis d'une source bien informée, la décision de démettre Toufik, a été prise par Bouteflika, sans chercher l'aval d'autres décideurs du Système. D'abord, parce qu'étant également ministre de la Défense, le Président est le supérieur hiérarchique direct de Toufik. En outre,

    «La décision de démettre Toufik, comme la restructuration du DRS, a été la conséquence directe de la prise d'otage d'Aïn Amenas de janvier 2013, que personne n'avait vu venir. Après, il faut dire que Bouteflika n'a pas trop apprécié que Toufik s'attaque à son entourage, notamment en ordonnant des enquêtes sur la gestion de la compagnie pétrolière Sonatrach, acculant ainsi le ministre des hydrocarbures de l'époque, Chakib Khelil, à fuir le pays» a souligné une source autorisée à Sputnik.

    Pourtant, la relative neutralisation du «contre-pouvoir» militaire, pour autant qu'elle soit achevée, ne préjuge pas de l'émergence d'un contre-pouvoir civil efficient, d'après l'universitaire algérien Kamal Guerroua. En cause, deux phénomènes: «un présidentialisme exacerbé», mettant à l'écart la chambre législative à coups de décrets et d'ordonnances qui «a noyauté le Système dans le personnalisme, le culte du chef et le régionalisme». Par ailleurs, l'opposition ne s'est

    «jamais remise de ses débâcles […] vu qu'elle tourne souvent autour du pot, s'entre-déchire en écho à un simple cri de sirène et s'abstient de serrer ses rangs. […] La volonté d'étroitement contrôler [l'opposition, ndlr], de la diviser pour mieux la régenter et régner sans qu'il soit besoin de descendre du haut du piédestal du pouvoir dans l'arène des idées pour débattre de projets de société, de prospective économique et de programmes gouvernementaux a, facteur de rente aidant, primé aux yeux de la nomenclature sur le dialogue comme biais de résolution des conflits!», écrivait il y a quelques années cet universitaire algérien dans une Tribune au «Matin d'Algérie».

    Dans ce contexte, les élections législatives et locales ne constituent pas un outil de changement du Système dont pourrait tirer profit l'opposition. Sans être frauduleuses, elles se présentent comme un vecteur politique de certaines «valeurs» du Système: le clientélisme et la corruption.

    «Ainsi, les nouveaux riches et les hommes d'affaires dont les fortunes ont été mal acquises (contrebande…) sont à la recherche de protections et de patrons pour faire prospérer leurs activités et préserver leur accès à la rente. Ils sponsorisent ou associent à leur business hommes politiques et militaires, qui leur offrent en contrepartie les couvertures nécessaires. Lors des scrutins électoraux, ils profitent non seulement de l'influence de leurs parrains/associés, mais en plus, ils mettent la main à la poche pour doter la campagne de leur poulain (ou parfois la leur!) de moyens importants et vont même parfois jusqu'à acheter des voix.», soulignait Anisse Terai dans la revue Diplomatie.

    Le revirement de 1978, et les nouveaux visages du système

    Le socialisme de Boumediene (1965-1978), et ses éléments de langage vantant les valeurs du travail et de l'austérité, laissera place, sous Chadli Bendjedid (1979-1992), à une politique de libéralisation, d'incitation aux investissements, et d'avantages accordés aux détenteurs de capitaux. Grand bousculement de la société algérienne et de sa classe moyenne, avec l'émergence d'une nouvelle élite politico-financière.
    C'est l'émergence de nouveaux acteurs du Système.

    C'est aussi l'éclatement de la bulle de la corruption, et l'exacerbation de la «Hogra» (mépris des laissés-pour-compte), manifestation la plus honnie de l'injustice et de l'exclusion du Système, qui «éclatera dans la face du pouvoir», avec la montée des islamistes, à la fin des années 80.

    ​Plus particulièrement, la rente pétrolière constitue l'une des facettes les plus juteuses du Système. Celle alimentant le plus «la Hogra», également. Certes, les temps où le DRS faisait office, dans l'opacité totale, de contrôleur exclusif de gestion de la rente, sont aujourd'hui révolus. Ceux de «la mafia politico-financière» qui lui succéda dans les années 80, un peu moins. Pour autant, cette manne continue, aujourd'hui, de profiter à une minorité de privilégiés, au détriment de la grande majorité des Algériens. Si ce n'est, occasionnellement, «pour acheter la paix sociale, au lieu d'opérer des réformes structurelles», résume pour Sputnik Lyes Hakem, cadre du parti Rassemblement pour la Culture et la Démocratie (RCD). C'était le cas en janvier 2011, alors que le soulèvement des Tunisiens battait son plein, quand le président Bouteflika décida de baisser les prix du sucre et de l'huile, et dans la foulée, de mener des réformes politiques.

    Le président Abdelaziz Bouteflika annonçant, le 15 avril 2011, son intention d'engager des réformes institutionnelles.

    Les privatisations des entreprises publiques constituent aussi le théâtre privilégié de luttes au sein des sphères du pouvoir pour «disposer» des biens à privatiser, au profit des milieux d'affaires qui font partie des clans respectifs ou alors qui vont leur prêter allégeance. Ce qui assurerait un certain soutien, notamment financier, à l'occasion de la course à la succession du Chef de l'État et de la présidentielle 2019, pour laquelle rien n'est encore joué.

    Cet autoritarisme au cœur du Système n'est pas, pour autant, synonyme de musellement. Les Algériens jouissent d'une liberté d'expression sans égale dans la région, si ce n'est dans la Tunisie voisine depuis 2011. Le multipartisme, comme la liberté d'expression, avaient été arrachés, au prix du sang, par le soulèvement de 1988.

    Fiers, mais bienveillants, les Algériens aiment toujours à rappeler à leurs voisins de l'Est leur précursion printanière.

     

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    Tags:
    politique, corruption, Algérie
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