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    Pour se venger de Moscou, May décrète des sanctions contre son propre pays

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    Elena Semionova
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    Le discours de la première ministre britannique devant le parlement, qui a insisté sur la «nécessité de punir la Russie», a remis au premier plan médiatique de nombreux «leaders d'opinion» russes et étrangers.

    On a une impression de déjà-vu, de flashback vers 2014. Sauf qu'à l'époque, l'hystérie pouvait s'expliquer par le fait que des sanctions étaient décrétées pour la première fois de l'histoire de la Russie postsoviétique, et elles l'étaient par les efforts communs de l'Occident uni. Dans les conditions actuelles, toute la rhétorique concernant les promesses britanniques de «punir, humilier et remettre à sa place» paraît ridicule. En analysant les tirades de Theresa May sous un angle pragmatique, il s'avère que ses agissements porteront atteinte avant tout au statut de Londres en tant que centre financier mondial, et au budget britannique.

    Voyons quelles mesures financières et économiques seront (ou pourraient) être prises contre la Russie dans le contexte d'une détérioration radicale des relations entre les deux États.

    «Nous gèlerons les actifs de l'État russe une fois que nous aurons réuni les preuves montrant qu'ils peuvent être utilisés pour créer une menace à la vie et aux biens des habitants et des citoyens du Royaume-Uni», a annoncé Theresa May. Théoriquement, en faisant appel à la logique, aux normes du droit britannique et au bon sens, avec le même mépris et vicissitude dont les autorités britanniques font preuve dans l'enquête sur l'empoisonnement de Sergueï Skripal, cette phrase peut être interprétée de manière très large.

    Par exemple, les Britanniques pourraient essayer de geler les réserves de change russes qui ont été investies dans les obligations du gouvernement britannique, en clamant qu'il est «amoral de donner de l'argent aux Russes parce qu'avec cet argent ils construiront de nouveaux chars Armata ou achèteront du poison pour tuer un nouvel espion britannique innocent».

    Il faut reconnaître que ce scénario est possible dans le contexte de la folie générale du gouvernement britannique, mais peu plausible au moins parce que le Royaume-Uni serait plus touché. En effet, dans ce cas peu d'acteurs financiers voudraient à terme acheter des obligations britanniques à cause des risques politiques accrus. Aujourd'hui, les Britanniques ont trouvé un prétexte pour accuser la Russie, et demain ils remarqueront soudainement que certains pays arabes violent les droits de différentes minorités, que la Chine «réprime les séparatistes tibétains» et ainsi de suite. La tentative de geler illégalement les actifs publics russes reviendrait, pour Londres, à mettre le feu à son propre portefeuille.

    Les médias économiques évoquent l'éventualité d'une expropriation massive de l'immobilier et des actifs financiers des Russes au Royaume-Uni, par exemple des actions dans les compagnies britanniques ou même dans les clubs de football. Ce scénario n'est pas à exclure et ce n'est pas un hasard si une certaine panique grandit parmi les Russes qui ont dépensé beaucoup de temps et d'argent pour construire leurs propres «aérodromes de secours» au Royaume-Uni.

    D'un point de vue logique, on ignore en quoi consistera le préjudice pour la Russie et les citoyens russes si Londres lançait une vaste expropriation «nationale». Dans un certain sens, ces actions seraient même utiles, simplement parce qu'elles seraient une nouvelle démonstration de la suggestion insistante de Vladimir Poutine de conserver son argent et ses actifs en Russie. De plus, en cas d'expropriation massive, le budget britannique, ainsi que les emplois bien rémunérés des agents immobiliers, des avocats et des banquiers, seraient affectés. Parce que les Arabes, les Chinois importants et d'autres investisseurs privés dans les actifs britanniques se projetteront dans la même situation et ne voudront certainement pas conserver leur argent et leurs actifs sous juridiction britannique. Si Theresa May voulait infliger un tel préjudice à l'économie britannique, cela ne serait que salué.

    Une autre punition terrible n'a pas été mentionnée par la première ministre, mais est débattue activement dans les médias d'affaires: le «delisting» (retrait) massif des compagnies russes de la bourse de Londres et une éventuelle interdiction d'investir l'argent britannique dans les actifs russes. Ceux qui présentent cette mesure comme une éventuelle catastrophe pour les compagnies russes ou pour l'économie russe sont certainement restés coincés dans les années 1990 ou le début des années 2000, quand Londres était effectivement une capitale financière mondiale, et que le placement des actions et des obligations à Londres était considéré pour les compagnies russes comme le plus efficace, voire la seule méthode possible pour avoir accès à des sommes d'argent sérieuses.

    Aujourd'hui, la situation paraît foncièrement différente. Premièrement, de nombreuses compagnies russes préfèrent garder leurs actifs et obligations à Moscou et, deuxièmement, depuis la décision du Royaume-Uni de sortir de l'UE, Londres perd rapidement son attractivité en tant que centre financier. Aujourd'hui les banques européennes, américaines et asiatiques fuient en nombre Londres au profit de Francfort ou de Paris pour garder un accès aux flux financiers européens. Si Theresa May décidait d'accélérer cette procédure, cette initiative ne pourrait qu'être encouragée. Quant aux investisseurs britanniques, à en juger par le dernier placement d'obligations de Gazprom, leur part s'élève à 7% sachant que la demande pour les instruments de dette de Gazprom dépasse 3 fois (!) l'offre.

    En fait, si la Première ministre britannique voulait punir les investisseurs britanniques en les privant d'accès aux investissements russes très convoités, alors une fois de plus il ne faudrait pas s'en faire.

    Le gouvernement britannique pourrait même persuader son tribunal de «pardonner» l'Ukraine qui refuse de rembourser sa dette à la Russie pour les obligations remontant à l'époque de Viktor Ianoukovitch. Un appel est en cours sur cette affaire actuellement. Si le gouvernement britannique voulait vraiment troquer la réputation de Londres, forgée depuis des siècles, de centre financier dans le champ juridique duquel toutes les transactions se déroulent de manière relativement honnête contre la possibilité d'attaquer la Russie, cela infligerait un préjudice plus important au Royaume-Uni qu'à la Russie. Au pire des cas, la Russie perdrait 3 milliards de dollars. Alors que Londres perdrait la possibilité de desservir les futurs placements des obligations de pays politiquement instables pour des centaines de milliards de dollars. Le service des flux financiers mondiaux, pour le Royaume-Uni, représente à peu près la même chose que le transit gazier pour l'Ukraine.

    Autrement dit, c'est une sorte de pilier pour toute l'économie. Si, pour montrer son «implacabilité envers la Russie», la première ministre britannique était prête à faire exploser le «tube financier» qui alimente une grande partie de l'économie britannique et est le seul avantage concurrentiel du Royaume-Uni sur la scène mondiale, alors on pourrait seulement se réjouir du fait que Londres a définitivement perdu sa perspicacité d'antan.

    Toute autre sanction économique plus sérieuse, comme le débranchement de la Russie du système SWIFT ou le blocage du gazoduc Nord Stream 2, n'est certainement pas envisageable dans le contexte des capacités du gouvernement britannique parce que cela nécessite une implication effective de l'UE.

    Si les dirigeants de l'UE n'ont pas voulu bloquer Nord Stream 2 pour aider le président américain Donald Trump à régler ses problèmes politiques intérieurs au détriment de l'UE et de la Russie, alors les chances sont pratiquement nulles que les gouvernements allemand et français acceptent d'infliger un grave préjudice à leur économie pour aider Theresa May à améliorer sa popularité nationale.

    Il faut savoir que l'humiliation du Royaume-Uni et de Theresa May personnellement est une sorte de sport politique européen, qui connaît en ce moment un pic de popularité. Le Royaume-Uni a déjà été contraint de verser des dizaines de milliards d'euros en tant que «dédit pour la sortie de l'UE» et les négociations sont encore loin d'être terminées. Les tentatives de la Première ministre de devenir d'office le «leader du monde libre» que tout le monde doit chouchouter et financer seront bloquées de manière typiquement européenne. C'est-à-dire qu'elle bénéficiera d'un grand soutien dans les discours, mais d'aucun soutien matériel concret.

    Sans compter que la riposte russe aux agissements britanniques sur le plan économique et diplomatique pourrait être très douloureuse. Même la réorientation de n'importe quel flux financier lié à l'activité économique extérieure russe vers d'autres juridictions serait déjà un bon signal. Ainsi, on pourrait considérer comme tel le communiqué de l'agence de presse Reuters selon lequel Gazprom fermera son bureau de Londres, ce qui conduira à la «perte de centaines d'emplois bien rémunérés». Le service de presse du géant gazier russe a précisé que «pour l'instant» aucune décision n'a été prise, mais, comme on dit, «un arrière-goût est resté».

    En juin 2017 déjà, l'agence de presse Bloomberg avait publié une analyse intitulée «Pourquoi le Royaume-Uni doit être très poli avec la Russie et la Norvège».

    L'article rapportait que de facto, le Royaume-Uni était vulnérable face aux caprices de la météo et du climat, ainsi que face à la conjoncture des marchés gaziers extérieurs. De plus, «c'est très probablement la Russie qui devra boucher les trous» dans les importations gazières britanniques. Les pronostics de Bloomberg sont devenus réalité cet hiver quand il s'est avéré que la moitié des importations britanniques de gaz naturel liquéfié (GNL) provenaient de Russie: les Britanniques fiers doivent acheter le «GNL frappé par les sanctions» de l'Arctique russe.

    Dans l'ensemble, l'équilibre des forces entre Moscou et Londres a foncièrement changé ces 17 dernières années. En choisissant la voie de la confrontation réelle, Londres portera en grande partie atteinte à lui-même et manifestement, Theresa May se limitera aux attaques qui seront très criantes du point de vue médiatique mais insignifiantes du point de vue des conséquences économiques réelles.
    Il fut un temps où le Royaume-Uni était effectivement grand. Mais cette époque est révolue.

    Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur de l'article repris d'un média russe et traduit dans son intégralité en français.

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    Tags:
    Theresa May, Royaume-Uni, Russie
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