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    Affaire d’espionnage: prudence suisse contre fougue anglaise…

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    Maxime Perrotin
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    La tentative de rapt d’un citoyen turco-suisse par un commando turc, avec le soutien de leur ambassade, met la Suisse en émoi. En cause, et malgré les éléments à charge contre eux rassemblés par les services suisses, la passivité apparente de Berne. Il est vrai que les Suisses ont en matière d’espionnage le sang moins chaud que les Anglais.

    Le cliché sur la lenteur suisse se vérifie parfois, aux dépens de nos voisins helvètes. Comment expliquer autrement que des agents turcs, soutenus par leur ambassade, aient pu fomenter l'enlèvement d'un citoyen turco-suisse sous les yeux des services de sécurité helvètes et tout de même échapper à la justice?

    L'affaire fait grand bruit dans le pays depuis les révélations du quotidien zurichois Tages-Anzeiger, jeudi 15 mars sur cet enlèvement manqué. Une violation patente de souveraineté d'autant plus embarrassante que dans la foulée fut annoncée la prochaine visite du conseiller fédéral suisse, Ignazio Cassis, en Turquie.

    «Ce n'est finalement que récemment […] que nous avons les coudées franches», réagit à notre micro Alexandre Vautravers, expert en terrorisme, résolution des conflits et droit international, chercheur associé à l'Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE) et au Geneva Centre for Security Policy (GCSP).

    Pour lui, ce manque de réactivité des autorités suisses peut s'expliquer par le «manque d'outils» en matière de lutte contre l'espionnage dont auraient souffert les autorités et les Services de renseignement de la confédération jusqu'à une votation populaire de 2016, entrée en vigueur en septembre 2017.

    «Non seulement c'est un manque d'outils, mais c'est aussi- je pense- une période assez sensible au moment où le peuple doit se prononcer. Une affaire comme celle-ci qui sortirait provoquerait beaucoup de remous et ne serait pas propice à la sérénité.»

    Les faits remontent à juillet 2016. Nous sommes alors au lendemain du coup d'État avorté en Turquie, son Président, Recep Tayyip Erdogan, remplit les prisons du pays de tous les partisans supposés de l'imam Fethullah Gülen, ce prédicateur réfugié aux États-Unis depuis 1999. Erdogan accuse en effet son ancien allié d'être le principal instigateur de la tentative de putsch. Des dizaines de milliers de personnes- aux premiers rangs desquels des magistrats et des membres de l'armée- sont ainsi arrêtées dans un gros «ménage», selon les propres mots de Bekir Bozdag, ministre turc de la Justice sur lequel dirigeants et médias européens se montreront peu bavards.

    C'est donc l'un de ces gülénistes, un homme d'affaires helvético-turc, qui est visé par le MIT [les services secrets turcs, ndlr] en Suisse. Dans un cimetière zurichois, trois agents turcs tentent de convaincre l'un de leurs compatriotes, entrepreneur endetté et proche de leur cible, de verser du GHB —également surnommée «drogue du violeur»- dans sa nourriture pour l'anesthésier et le kidnapper. Le tout en échange de dizaines de milliers d'euros.

    Mais ce que les comploteurs ne savent pas, c'est que leur conversation est écoutée par le Service de renseignement de la Confédération (SRC). Également sur les lieux, ses agents constatent le flagrant délit, photos à l'appui, sur lesquelles ils reconnaissent deux «membres de haut rang» de l'ambassade de Turquie à Berne: son attaché presse, Haci Mehmet Gani, ainsi que son second secrétaire, Hakan Kamil Yerge.

    Pourtant, ce n'est que huit mois plus tard, en mars 2017, après l'aval du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE), que les enquêteurs suisses commencent à agir. Entre temps, depuis novembre, M. Yerge est rentré en Turquie. Quant à M. Gani, qui s'attarde en Suisse, il finira par faire de même après avoir été prévenu par l'entrepreneur qu'il avait approché de l'intérêt que lui portent les autorités de son pays d'accueil. Il rentrera précipitamment en Turquie, au mois d'août 2017, après une cérémonie expédiée dans le jardin de l'ambassade et dont le SRC ne perdra pas une miette.

    Pendant tout ce temps, les requêtes échangées entre le DFAE et le Ministère public de la Confédération (MPC), qui a ouvert une enquête pour espionnage politique et préparation d'enlèvement, soulignent que dans le cadre de telles activités, les deux suspects ne sont pas protégés par l'immunité diplomatique et qu'ils peuvent donc faire l'objet d'une procédure judiciaire.

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    © AFP 2018 Chris J Ratcliffe
    Deux suspects, qui rappelons-le, 18 mois après les faits, sont hors de portée des juges suisses en Turquie. La révélation de l'affaire tourne à la levée de boucliers l'indignation générale. «Le moment est venu de réagir» déclare Peter Regli, ancien chef du SRC, interrogé par nos confrères de la RTS. Il fustige une «opération agressive» d'un «État totalitaire» contre la souveraineté suisse. Le quotidien Le Matin, dresse un parallèle avec l'enlèvement du journaliste Berthold Jacob à Bâle par la Gestapo en 1935, tandis que Carlo Sommaruga, Conseiller national PS/GE se dit «scandalisé» et souligne l'attitude ambivalente d'Ankara en matière de diplomatie, qui «s'offusque lorsqu'on émet des critiques, comme étant des atteintes à la souveraineté, se permet de venir en Suisse pour tenter de kidnapper un ressortissant suisse.» Rappel de l'ambassadeur suisse à Ankara, suspension des négociations autour de l'accord de libre-échange, refus d'assouplir le régime des visas pour les Turcs font partie des mesures fortes réclamées par le conseiller national en réponse au viol turc de la souveraineté suisse.

    Cependant, du côté de l'exécutif, la réserve semble de mise, malgré la fermeté apparente du ton. La secrétaire d'État aux Affaires étrangères helvétique, Pascale Baeriswyl insiste sur le fait que la Suisse ne tolère «sous aucun prétexte» ce type de pratiques «absolument inacceptables»… avant de tempérer ses propos par un «si ces allégations étaient avérées» et d'exclure toute possibilité de sanctions à l'égard d'Ankara. Une prudence justifiée selon Alexandre Vautravers:

    «C'est l'une des traditions de la diplomatie suisse, on fait attention à ce que l'on dit et effectivement tous les faits ne sont pas avérés.»

    Notre expert tient à souligner l'impossibilité pour le DFAE «de se prononcer sur la substance de cet évènement tant que l'enquête n'aura pas abouti». Un fait qu'a d'ailleurs rappelé, elle-même, Pascale Baeriswyl aux journalistes de la RTS: «à partir du moment où le Conseil fédéral autorise le MPC à mener ses investigations, nous ne prenons plus d'instruments diplomatiques ou de mesures diplomatiques, parce que ce serait interférer dans une procédure judiciaire.»

    Une réponse particulièrement mesurée des autorités suisses, malgré les éléments accumulés par leurs Services. Le contraste avec l'affaire Skripal est saisissant: en quelques jours, sans attendre les conclusions de l'enquête sur l'empoisonnement présumé de cet ex-agent double russe à Salisbury, Londres accuse Moscou d'être à l'origine de l'empoisonnement via l'agent innervant A-234. Le Foreign Office n'hésitera même pas, devant la presse, à directement incriminer le Président russe.

    Une différence d'attitude, entre Londres et Berne, qui ne surprend pas Alexandre Vautravers. L'expert remet en avant les disparités des traditions diplomatiques entre les deux pays, mais souligne également la présence en Suisse de communautés «non négligeables» turque et kurde. Une prudence toute suisse, à laquelle notre expert fait d'ailleurs honneur, malgré le flagrant délit constaté par les services de renseignement de son pays.

    «Il y a de bonnes raisons d'être très prudent et de ne pas- si j'ose dire- sauter sur une conclusion avant qu'une véritable enquête ait pu avoir lieu.»

    Alexandre Vautravers tient notamment à souligner le caractère «assez tendu» des relations entretenues entre Ankara et Berne, notamment depuis l'éclatement du conflit syrien, avec en toile de fond le départ pour le théâtre syrien d'Européens radicalisés et l'arrivée massive de réfugiés- et terroristes infiltrés parmi eux- dans l'espace européen, auquel la Suisse reste attachée via l'espace Schengen et de traité Dublin.

    Par ailleurs, en mars 2017, soit au moment même où la Justice helvétique entamait son enquête sur cette affaire de tentative enlèvement, les relations entre Ankara et Berne traversaient un épisode houleux, avec entre autres l'annulation d'un déplacement du ministre turc des Affaires étrangères, Mevlüt Cavusoglu, sur fond de campagne électorale turque. Les Suisses ont-ils estimé qu'il était inutile de jeter de l'huile sur le feu?

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    Tags:
    ambassade, espionnage, Recep Tayyip Erdogan, Royaume-Uni, Turquie, Suisse
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