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    Accord maintenu? Nouvel accord? Macron et l’UE en grand danger sur le nucléaire iranien

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    Louis Doutrebente
    Nucléaire iranien (2018) (38)
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    Floue, alambiquée, embarrassée… les qualificatifs ne manquent pas à propos de la position de la France sur le dossier du nucléaire iranien. Si Macron a une nouvelle fois réaffirmé que tous devraient appliquer l’accord de 2015, l’intransigeance américaine et la géopolitique du Moyen-Orient affaiblissent la position française et européenne. Analyse.

     Déclarations choc de Mike Pompeo à ses alliés israéliens et saoudiens les 28 et 29 avril, entretiens téléphoniques entre Macron et Rohani le 29 avril, entre Macron et Poutine le 30 avril, l'accord sur le nucléaire iranien est au centre de toutes les attentions. Certaines positions sont claires: Téhéran, soutenu par Moscou et Pékin, veut appliquer l'accord de 2015 sans renégociation, Washington, Riyad et Tel Aviv veulent l'enterrer. Et la France? Et l'Union européenne?

    Si les positions des différents protagonistes ne semblent pas avoir foncièrement évolué ces dernières semaines, une mise au point du discours tenu par Paris s'impose alors que les déclarations intransigeantes et parfois véhémentes des chancelleries se multiplient.

    Depuis sa prise de fonction, Emmanuel Macron n'a cessé de rappeler que l'accord nucléaire signé entre l'Iran et les 5+1 (États-Unis, Chine, Russie, Royaume-Uni et France + Allemagne) en juillet 2015 devait être maintenu et appliqué. L'argument est simple: même imparfait, cet accord vaut mieux que rien. Si durant des mois cette appréciation positive de l'accord n'a pas changé, Emmanuel Macron a «lâché» le 24 avril dernier l'idée d'un «nouvel accord». Alors que doit-on comprendre?

    Tout d'abord, et rappelons-le une nouvelle fois, la France affirme que l'accord de 2015, connu sous l'acronyme JCPOA et qui n'a pas la valeur d'un traité international, ne doit pas être remis en cause et doit être appliqué. Mais, à l'instar de ses homologues européens, comme Theresa May et Angela Merkel, Emmanuel Macron se retrouve dans une situation délicate vis-à-vis de son puissant allié américain qui veut sortir du JCPOA et propose donc un nouvel accord. Si son contenu est encore très flou, ce «nouvel accord» aurait comme base le JCPOA et comprendrait en plus des mesures pour contenir le développement militaire et géopolitique de l'Iran.

    Le locataire de l'Élysée tient ce discours depuis le début de son mandat: en septembre 2017, devant les Nations unies, puis à Riyad en novembre 2017 durant de sa visite urgente lors de la crise libanaise, et finalement encore dernièrement à Washington face à Trump, et la liste n'est pas exhaustive. Ainsi, les critiques quant au revirement du Président Macron sur la question sont illégitimes et infondées.

    Cependant, conscient que sans les États-Unis, le JCPOA ne peut guère tenir et porter ses fruits, la France s'est positionnée elle-même en porte-à-faux.
    Plusieurs raisons expliquent la fragilité de la position française. Tout d'abord, pour sauver l'accord, il faut contenter Washington et Donald Trump qui ne cesse de dénoncer un texte «horrible» et «néfaste». Et si le Président américain choque les puristes de la diplomatie par ses tweets et ses déclarations quelque peu burlesques, sa cohérence politique n'est pas à remettre en question: il avait promis durant sa campagne de dénoncer le JCPOA validé par son prédécesseur Obama, et il le fait.

    Allié quasi indéfectible d'Israël et de l'Arabie saoudite, les États-Unis ne peuvent favoriser un ennemi et un concurrent de premier ordre au Proche et Moyen-Orient. Et malgré le fameux «en même temps» d'Emmanuel Macron, la politique étrangère de la France ces dernières décennies s'inscrit dans le sillage américain.

    De plus, Téhéran et Washington, toujours en lien avec Tel Aviv et Riyad, ont des objectifs et des attentes bien différents concernant la Syrie et le déroulement de la guerre actuelle. Et là-encore, Paris semble avoir choisi son camp.

    Nonobstant un alignement régulier sur la politique américaine, Emmanuel Macron souhaite se démarquer de la faiblesse internationale de son prédécesseur et ses convictions européennes le poussent à défendre les intérêts de l'Union. En effet, s'ils sortent de l'accord, les États-Unis rétabliront les sanctions contre l'Iran et donc empêcheront la France et ses partenaires européens de développer leurs activités industrielles et commerciales.

    Se voulant pragmatique, Emmanuel Macron a donc choisi une position de l'entre-deux et a évoqué lors de sa rencontre avec Donald Trump le 24 avril dernier la proposition d'un «nouvel accord». Mais si, pour le moment, elle ne peut assouplir la fermeté américaine, cette idée a surtout été totalement rejetée par Hassan Rohani. En effet, le Président iranien a stipulé à son homologue français que l'accord de 2015 «n'est en aucune manière négociable»:

    «L'accord nucléaire ou tout autre sujet sous son prétexte n'est en aucune manière négociable», l'Iran «n'acceptera aucune restriction au-delà de ses engagements.»

    Ce «nouvel accord» a donc été dénoncé par le principal intéressé mais aussi par ses alliés russe et chinois. Le Président Macron s'est donc entretenu ce lundi 30 avril avec Vladimir Poutine et ce qui ressort pour le moment de leur discussion semble confirmer que ce «nouvel accord» n'est pas une option envisagée par le Kremlin:

    «Les Présidents russe et français se sont prononcés en faveur du maintien du Plan global d'action et son respect rigoureux.»

    La position définie par Emmanuel Macron placerait donc la France dans une drôle de situation: non satisfaisante pour l'Arabie saoudite, Israël et les États-Unis, mais aussi inconcevable pour la Chine, la Russie et l'Iran.

    De plus, l'idée de maintenir l'accord de 2015 tout en négociant un «nouvel accord», idée plus que confuse dans les faits puisqu'aucun détail n'a été annoncé à moins de deux semaines de l'ultimatum américain (prévu le 12 mai), semble avoir pris chez ses partenaires européens. En effet, lors d'une rencontre téléphonique entre Angela Merkel, Theresa May et Emmanuel Macron, le discours s'est affiné:

    «Ils ont discuté de l'importance de l'accord nucléaire iranien […] comme le meilleur moyen de neutraliser la menace d'un Iran doté de l'arme nucléaire, s'accordant sur le fait que notre priorité en tant que communauté internationale restait d'empêcher l'Iran de développer une arme nucléaire.»

    S'ils ont réaffirmé leur attachement au JCPOA, les trois dirigeants européens, concernés au plus haut point par l'accord 5+1, contestent la position américaine mais se font des relais de la communication anti-iranienne tenue par les États-Unis et ses alliés:

    «Ils sont convenus que des éléments importants n'étaient pas couverts par l'accord, mais que nous devons y répondre: les missiles balistiques, ce qui arrivera à l'expiration de l'accord et l'activité déstabilisatrice de l'Iran dans la région.»

    Emmanuel Macron avait évoqué un «nouvel accord». Si ce dernier lie l'application de l'accord de 2015 à l'hégémonie iranienne dans la région du Moyen-Orient, à son programme de missile balistique ou à encore son développement nucléaire après 2025, il n'a pas de raison d'être. Mais pour autant, ces sujets seront au cœur des échanges diplomatiques avec Téhéran si l'accord de 2015 continue à être appliqué.

    Cependant, et malgré leur désaccord sur l'application du JCPOA, notons qu'à l'instar de Washington et de Tel Aviv, Berlin ne s'est pas fait prier pour affirmer que l'accord actuel «n'est pas suffisant», considérant le JCPOA comme «une première étape». Mais une étape à respecter.

    S'ils semblent donc s'accorder, la France, le Royaume-Uni et l'Allemagne  font aussi le grand écart. Pour contenter leur allié américain, les ministres des Affaires étrangères de Paris, de Londres et de Berlin  avaient proposé le 16 avril dernier, de nouvelles sanctions à l'encontre de l'Iran. Si les trois principales puissances militaires européennes sont parvenues à convaincre certains, d'autres se sont ouvertement montrés hostiles.

    Ainsi, la position de la France, partagée par le Royaume-Uni et l'Allemagne, ne contenterait ni leurs plus proches partenaires, ni les autres pays signataires. Mais c'est peut-être cela aussi la diplomatie européenne.

    Cette diplomatie à 28 États ne pourra être crédible, qu'à partir du moment où elle fera un choix, où elle s'imposera, comme le rappelait en octobre 2017 Thierry Coville, chercheur à l'Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS): «Je considère que l'Union européenne doit d'abord penser a elle-même et avoir une politique étrangère enfin indépendante de celle des États-Unis. Cette crise est un moment de vérité pour la politique étrangère européenne.»

    La réponse est attendue le 12 mai prochain. C'est en effet à cette date que le Président Trump — qui n'a pas encore pris sa décision d'après son conseiller à la sécurité nationale John Bolton — annoncera la sortie ou non des États-Unis de l'accord nucléaire iranien dont dépendent la stabilité au Moyen-Orient et les échanges économiques, notamment avec les puissances européennes.

    Si l'heure de vérité n'a donc pas encore sonné, notons pour conclure que, pour le moment et si chacun campe sur ses positions, Donald Trump apparaît comme le grand vainqueur dans ce dossier. En effet, en sortant de l'accord initial, Trump contente son électorat et ses alliés au Moyen-Orient, affaiblit les autres protagonistes de cet accord: l'UE et notamment la France sur la crédibilité internationale et le commerce, et la Russie et la Chine, proche de l'Iran puisqu'au sein même de cette République islamique, les opposants à cet accord et à l'actuel Président iranien restent puissants et pourraient déstabiliser le pouvoir modéré d'Hassan Rohani.

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    accord, armes nucléaires, Hassan Rohani, Emmanuel Macron, Vladimir Poutine, Téhéran, Moscou, Europe, Chine, États-Unis
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