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    Un homme a agressé au couteau des passants à Paris, une opération de police en cours, 12 mai 2018

    Après l’attentat de l’Opéra, les Tchétchènes en France, «objets de méfiance»?

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    Gaëlle Nicolle
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    Pour la première fois, un terroriste d’origine tchétchène a frappé la France, samedi 12 mai. Si le problème de la radicalisation des jeunes tchétchènes est connu, l’attentat de l’Opéra montre que la diaspora en France n’est pas non plus épargnée. Plongée au cœur d’une communauté aussi complexe que discrète.

    L'attentat de l'Opéra met le projecteur sur une collectivité drapée de mystère: la communauté tchétchène en France est-elle dangereuse parce que «clanique»? Est-elle inoffensive parce que «peu structurée»? Existe-t-il une filière ayant conduit Khamzat Azimov, 20 ans, à tuer au couteau une personne et a en blesser quatre autres?

    «À mon avis, et cela n'engage que moi, Khamzat Azimov a été radicalisé et manipulé par une filière tchétchène», estime David Gaüzere, Président du Centre d'Observation des Sociétés d'Asie Centrale (COSAC).

    Et le spécialiste poursuit son analyse: «Le meurtre au hasard dans la foule a été introduit au début des années 2000 par la sphère djihadiste ouïghoure en Chine», qui sont plus tard entrés en contact avec combattant tchétchènes en Irak et en Syrie, pour former un groupe autonome, «Al-Tawid-Wal-Djihad», qui regroupe «toute la myriade russophone et ouïghoure.»«Je pense qu'il a été en contact avec une personne revenue de Syrie et formée par cette katiba», poursuit le chercheur.

    «La population tchétchène, que ce soit dans les diasporas ou en Tchétchénie, est l'une des populations du monde musulman qui aurait la proportion la plus forte de radicalisés»,

    En février 2016, Patrick Calvar, ancien directeur de la direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), déclarait devant la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat, que «7% à 8% des personnes souhaitant quitter la France pour la Syrie ou en revenir sont des Tchétchènes.»

    Fiché S depuis 2016 et inscrit au FSPRT (le fichier des signalements pour la prévention de la radicalisation islamiste), Khamzat Azimov était dans les radars des services de renseignement français, mais «"c'étaient plutôt ses relations qui avaient attiré l'attention des services que son propre comportement, ses agissements et prises de position", indique une source proche du dossier», d'après Sud-Ouest.

    Né en Tchétchénie et naturalisé français à l'âge de 13 ans, il fait partie des quelques 30.000 ressortissants d'origine tchétchène en France, chiffre qu'il est cependant difficile de déterminer avec exactitude, étant donné que les ressortissants sont avant tout de nationalité russe. L'OFRPA (Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides), estime à 15.000 le nombre de réfugiés russes en France, dont de nombreux Tchétchènes. Selon différentes analyses, la diaspora est constituée de 20.000 à 30.000 ressortissants, présent surtout à Paris, Nice, et dans l'est de la France.

    Caractéristique de la société et diaspora tchétchène

    L'hebdomadaire russe Ogonëk, qui fait partie du groupe Kommersant, avance un chiffre plus impressionnant avec «environ 60.000 personnes », soit «l'une des plus grandes communautés » en Europe. Dans un long article consacré à la criminalité en milieu tchétchène sur le continent, le journal avance qu'«en Allemagne, en Autriche et en Belgique, selon les données officielles, il y a entre 30 et 45 000 Tchétchènes».

    « Pour beaucoup d'entre eux, les pères sont morts à la guerre ou ont disparu quelque part. Ils tombent facilement sous l'influence de n'importe quel prédicateur », explique Margitta Neuberger-Essenter, directrice de la prison de Gerasdorf, en Autriche.

    La société tchétchène est en soi «clanique», décrit le chercheur David Gaüzere. Les dix principaux «teïpe» (clans), sont marqués par «une forte opposition entre ceux de la plaine», plus religieux et pro-russes, dont fait partie Ramzan Kadyrov, le président tchétchène, et «ceux de la montagne, traditionnellement rebelles et adepte de la "gazavat", la guerre sainte». Un schéma que l'on retrouve dans la diaspora.

    «Il y a une sorte de solidarité clanique très forte, et la personne qui est radicalisée, dans la communauté tchétchène, n'est pas dénoncée», explique David Gaüzere, qui juge cette radicalisation «énorme», mais «pas surprenante.»

    Une surveillance accrue du renseignement français

    Si plusieurs observateurs s'accordent à parler d'une filière tchétchène en France, Alain Chouet, coauteur de plusieurs ouvrages concernant l'islam et le terrorisme, réfute cette hypothèse.

    «Il n'existe pas actuellement à ma connaissance de "filière tchétchène" constituée qui ciblerait spécialement la France», estime l'ancien officier de renseignement français.

    Il voit dans le profil de l'assaillant «un individu radicalisé isolé qui a proclamé son allégeance à la mouvance radicale terroriste, mais n'en a pas reçu d'instruction précise, sinon de faire ce qu'il pouvait, comme il pouvait». En revanche, la diaspora tchétchène fait l'objet d'une attention particulière des services de renseignement:

    «Les très nombreux Tchétchènes ayant rejoint les rangs de l'État islamique paraissent pour l'instant rejoindre d'autres théâtres d'affrontement au Moyen-Orient, dans le Caucase ou en Asie Centrale plutôt que l'Occident, en particulier en France où ils sont devenus un objet de méfiance, étant donné la forte implication de certains membres de leur communauté dans des activités criminelles de droit commun ou des activités en relation avec le terrorisme.»

    En effet, ce n'est pas la première fois que des ressortissants originaires de Tchétchénie, République autonome du Caucase rattachée à la Russie, sont impliqués dans une affaire de terrorisme en France. En 2015 par exemple, six hommes originaires de Tchétchénie, dont deux détenteurs de la nationalité française et quatre réfugiés politiques, ont été mis en examen et écroués dans une enquête sur une filière d'envoi de jihadistes en Syrie.

    Le crime organisé comme source de financement

    Peut-on faire le lien entre la grande criminalité tchétchène et le terrorisme? Oui, d'après une source policière. Pour David Gauzere, «la base de ces réseaux djihadistes en Tchétchénie reposent sur des réseaux mafieux, reposent sur des clans et pour les finances, ces personnes ont souvent recours à la criminalité organisée», qui s'articule autour de la contrefaçon, de la revente de véhicules volés, etc. «Le lien est assuré, il n'y a pas de doute là-dessus», estimant néanmoins qu'«il y aurait une action à mener au niveau de l'étude des financements de l'arrivée de ces communautés.»

    Réactions officielles et indignations

    La France a-t-elle manqué de vigilance dans l'accueil des réfugiés tchétchènes? C'est ce que pense Alexandre Orlov, ancien ambassadeur de Russie en France de 2008 à 2017, pour qui «il y a parmi les familles des gens qui ont des passés un peu douteux». Et d'ajouter: «les autorités donnaient à ces familles [tchétchènes] l'asile trop facilement.»

    Pendant plusieurs années, la France a servi de terre d'asile pour de nombreux Tchétchènes. Mais la tendance semble s'inverser. D'après un article de RFI, publié en russe, une douzaine de Tchétchènes seraient sous la menace «d'expulsion ou d'extradition», suite à l' l'instauration, en 2015, de l'état d'urgence, qui donne aux autorités la possibilité de recourir plus facilement aux expulsions de personnes pouvant «constituer une menace pour l'ordre public», et même lorsque les «vérifications nécessaires» ne sont pas réalisées.


    Côté tchétchène, on nie toute responsabilité dans la radicalisation de Khamzat Azimov. Le président de la République tchétchène, Ramzan Kadyrov a affirmé que «toute la responsabilité» de l'attaque au couteau revenait à la France. «Il n'a fait que naître en Tchétchénie, mais il a grandi et a formé sa personnalité, ses opinions et ses convictions au sein de la société française. Je suis sûr que s'il avait passé son enfance et son adolescence en Tchétchénie, son sort aurait été différent», a-t-il réagi dimanche sur la messagerie Telegram.

    Une enfance qui aurait débuté durant la Deuxième Guerre que traversa la Tchétchénie, au début des années 2000, après celle des années 1990, période durant laquelle s'est développé, au sein des indépendantistes tchétchènes, un courant djihadiste.

    «Depuis 1991, avec "l'indépendance", ils ont eu besoin de trouver une pureté perdue qui pour eux ne pouvait exister que dans l'Islam, ouvrant le chemin à une radicalisation de plus en plus forte», explique David Gaüzere.

    Si, effectivement Kadyrov n'arriva à la tête de la Tchétchénie qu'en 2007, la portée de son discours ne s'arrête pas aux frontières de sa république. En janvier 2015, il avait lancé un appel à manifester à Grozny, la capitale, contre la publication de caricatures du prophète Mahomet dans Charlie Hebdo et déclarait alors «Ceci est une manifestation contre ceux qui insultent la religion musulmane.»
    Le message de Kadyrov est de plus en plus radical et « a des conséquences dans la diaspora », explique David Gaüzere, qui regrette « le déni » de Kadyrov et son manque de volonté « à coopérer avec les autorités françaises pour faire face au front commun du terrorisme». En tant que président,

    « Il sait pas mal de choses sur djihadosphère dans sa république» et a déjà « coopéré avec les [services, ndlr] Russes en Syrie, justement en les informant sur la place des réseaux tchétchènes djihadistes »

    Côté français, on renvoie aussi la balle, et la posture du président tchétchène est jugée «insupportable» par le ministre français des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian. «Nous n'avons pas de leçons à recevoir d'un dictateur qui ne respecte pas le début du commencement de l'État de droit dans son propre pays et qui par ailleurs sait très bien qu'il y a des milliers de Tchétchènes qui combattent du côté des rangs de Daesh».

    «Cette personne était-elle intégrée?», s'interroge David Gaüzere. «Elle était en milieu tchétchène, les personnes interpellées étaient membres de la même communauté à Strasbourg. Elle avait des activités […], mais il y avait toujours le rapport communautaire.»

    Réaction d'un tchétchène en France

    «On n'est pas dangereux, faut pas généraliser», s'insurge Rouslan, un jeune tchétchène arrivé en France en 2002. Il condamne «les gens qui partent faire la guerre en Irak et en Syrie» et que «les jeunes Tchétchènes sont beaucoup sur Facebook», où ils sont enrôlés: «c'est ça le problème».

    «On est citoyens de la France. On est partis parce qu'il y avait la guerre, les morts. On veut vivre comme tout le monde. Malheureusement, parmi nous, il y a des gens comme ce jeune homme.»

    Malgré les fortes disparités au sein de la communauté tchétchène, et l'absence d'organisations culturelles fortes, selon notre témoin, la communauté ne laisserait pas un jeune se radicaliser sans réagir, assure-t-il:

    « Parmi les Tchétchènes, il y a beaucoup de gens très différents. Des pro-Kadyrov, des anti-Kadyrov, des pro-Poutine, des anti-Poutine, beaucoup de gens différents…. Mais en cas de problèmes, on est tous soudés.»

     

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    Tags:
    attentat, Tchétchène, Paris
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