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De nouveaux drames au Yémen? Alors que le pays est en guerre depuis 2014, les forces gouvernementales, appuyées par la coalition, prennent d’assaut en cette mi-juin, la ville portuaire d’Hodeïda, point stratégique pour les rebelles Houthis et pour l’aide humanitaire. Et Paris pourrait participer à cette nouvelle tragédie.

«Le Yémen vit une catastrophe humanitaire depuis le début de cette guerre commencée en 2014. Ce pays s'est enfoncé dans la guerre. Et [l'encerclement, ndlr], par des Émirats arabes unis et de l'Arabie saoudite, de la ville d'Hodeïda, et l'assaut probable sur le port, principal passage de l'aide humanitaire, va rajouter de la catastrophe à la catastrophe.»

Patricia Lalonde,  chercheuse à l'Institut prospective et sécurité de l'Europe (IPSE), députée européenne et membre d'une délégation de l'UE qui œuvre pour les négociations en vue de résoudre ce conflit, tire la sonnette d'alarme. En effet, le Yémen, qui subit «la pire crise humanitaire du monde», selon l'ONU, pourrait connaître une nouvelle tragédie avec l'engagement d'une nouvelle bataille dans la ville d'Hodeïda. Peuplée de 600.000 habitants, cette ville portuaire est tenue par les forces Houthis, en rébellion depuis 2014 face au gouvernement yéménite. Ce dernier, qui a reçu le soutien de la coalition menée par l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, a lancé une offensive sur ce point stratégique pour les opposants au régime.
Mais si ces affrontements sont terribles, déjà des dizaines de morts depuis le 14 juin, cette bataille pourrait entraîner une nouvelle catastrophe humanitaire si le port d'Hodeïda était touché. En effet, près de 70% de l'aide humanitaire destinée aux 22 millions de Yéménites débarque par ce port de la mer Rouge. Cependant, pour le moment, les combats ne touchent pas le port, mais l'aéroport de la ville. Jusqu'à quand?

«Nous ne sommes pas en train de nous approcher du port [et] nous n'avons pas l'intention de détruire l'infrastructure. Nous sommes dans une zone proche de l'aéroport, mais pas du port. Le port est totalement en dehors des opérations, aujourd'hui.»

Si, lors d'une conférence de presse à New York, le ministre yéménite des Affaires étrangères, Khaled Alyemany répète que la zone visée et touchée est celle de l'aéroport, il ajoute une incertitude quant aux opérations à venir. Réuni jeudi 14 juin, le Conseil de Sécurité, qui s'inquiète pour les civils, a juste demandé expressément que le port reste ouvert. Mais cette pression diplomatique sera-t-elle suffisante? Impliquée dans cette mission, Patricia Lalonde semble en douter:

«Je sais que James Matthis a appuyé les efforts du représentant des Nations unies sur place, il pousse beaucoup, lui aussi, à une négociation. Mais tout cela est contradictoire, c'est la carotte et le bâton: on agite le bâton et de l'autre côté on essaye de pousser le jeu des négociations. Donc on est un peu dans le brouillard sur ce qu'il se passe à Hodeïda.»

«Le brouillard»! Consciente que les Etats impliquées dans ce conflit ont de nombreux intérêts dans cette guerre, la députée au Parlement européen dénonce l'action de la coalition Arabie saoudite —Émirats arabes unis: «ce n'est pas à coups de bombes que l'on va y arriver». Et par cette critique, Patricia Lalonde s'en prend aussi aux alliés de ces belligérants et à ses fournisseurs d'armes, notamment la France.

«C'est évident que la France a des relations très étroites avec l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, beaucoup plus étroites qu'avec l'Iran (proche des Houthis), donc c'est évident qu'on ne regarde que d'un côté dans cette affaire-là. C'est difficile de résoudre un conflit quand vous êtes de mèche qu'avec une seule partie du conflit.»

Dénonçant le rôle de partenaire de Paris, Patricia Lalonde ajoute:

«Il faut que la France, pour qu'elle arrive à trouver une solution, à pousser pour un accord, doit parler à l'autre camp, aux Houthis, aux Iraniens. On ne peut pas discuter qu'avec les Émirats et l'Arabie saoudite dans cette affaire.»

Discuter avec l'Iran? Une nouvelle fois, le pays des mollahs est au centre de l'attention dans cette autre guerre du Moyen-Orient. Trustant, chaque année, les premières places des plus grands acheteurs mondiaux d'armes, l'Arabie saoudite évoque en permanence l'implication de l'Iran dans la guerre au Yémen, qui selon Riyad, soutiendrait les rebelles Houthis, zaïdistes (courant chiite), face au gouvernement sunnite. Mais cette implication iranienne, dénoncée en permanence par l'Arabie saoudite et ses alliés, reste très floue. Si Riyad affirme la plupart du temps que les missiles Houthis qu'elle intercepte sont de conception iranienne, elle oublie de préciser leur date de fabrication: proviennent-ils des stocks de l'armée yéménite ou de l'Iran? Le côté vétuste des vecteurs Houthis laisse en tout cas planer un doute sérieux quant à leur provenance directe des arsenaux de Téhéran, ce qui n'empêche donc pas Riyad de dénoncer son rival chiite. Mais alors Paris dans tout cela?

Si, comme lors de la réception du prince héritier saoudien MBS en avril dernier, Emmanuel Macron évite directement de mêler l'Iran au conflit yéménite, ses diatribes répétées sur «l'hégémonie régionale iranienne» renforcent les justifications de l'Arabie saoudite pour s'impliquer dans cette guerre qui, rappelons-le, a fait plus de 10.000 morts, 50.000 blessés, 3 millions de déplacés internes, plus d'un million de cas de choléra et autour de 400.000 enfants de moins de 5 ans atteints de malnutrition, selon l'AFP.

Mais ce n'est pas seulement la communication macronienne et son «en même temps», souvent impénétrables, qui gênent Patricia Lalonde:

«C'est évident que de vendre des armes à l'Arabie saoudite actuellement, c'est grave. Nous avons beaucoup de débats au Parlement européen sur cette question et les ventes d'arme ont été très critiquées, de tous les bords politiques d'ailleurs. En plus, il y a un embargo sur le Yémen. Finalement, on est un peu complice, et on est complice de beaucoup de choses.»

Ambigu sur le rôle iranien dans la guerre au Yémen, le Président a appelé ce mardi 12 juin, «à la retenue». Emmanuel Macron a donc fait savoir à Mohammed Ben Zayed, Prince héritier d'Abou Dhabi, qu'il était important de «protéger les populations civiles.» Un rôle pour le moins limité? Concrètement, cela y ressemble. Cependant, l'Élysée rappelle que Paris va recevoir le 27 juin une conférence humanitaire internationale pour le Yémen.

Malheureusement, la «belle annonce» est mal reçue depuis le début de cette offensive à Hodeïda, parce que cette réunion est coparrainée par MBS et l'Arabie saoudite. Ainsi, des ONG humanitaires ont-elles interpellé Macron, «l'implorant» de faire pression sur ses alliés arabes. De plus, dans une lettre ouverte, cette quinzaine d'organisations a précisé qu'il était «inconcevable de maintenir» cette conférence si l'assaut était mené…

Si la communication sur le rôle de la France sur le plan humanitaire semble sombrer ces dernières heures, Paris a de plus dû répondre aux révélations du Wall Street Journal, qui affirmait ce 14 juin que la France avait accepté, contrairement aux États-Unis, d'apporter une assistance en matière de déminage aux forces de la coalition. Le ministère des Armées a répondu:

«Il n'y a pas d'action militaire française aujourd'hui dans la région de Hodeïda, et la France ne fait pas partie de la coalition qui est engagée sur ce théâtre. La France a toujours souligné que la ville portuaire de Hodeïda est un des accès-clefs du Yémen pour acheminer les biens commerciaux et humanitaires aux populations civiles. L'actualité sur le terrain nous convainc de la nécessité que la communauté internationale prête une attention toute particulière à la question de l'accès humanitaire. C'est le sens de la conférence humanitaire que la France a proposé d'organiser le 27 juin. Une action de déminage des accès au port d'Hodeïda après la fin des opérations militaires est donc actuellement à l'étude. Elle aurait pour but de faciliter l'acheminement, en sécurité, de l'aide humanitaire à la population de la ville. Le président de la République s'est entretenu cette semaine avec Mohammed Ben Zayed, Prince héritier d'Abou Dhabi. Il a évoqué avec lui la situation politique et militaire au Yémen, et notamment à Hodeïda, et a appelé les parties prenantes à la retenue et à la protection des populations civiles.»

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Tags:
guerre, Yémen
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