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    Quand quelques sous-doués passent le Bac en Algérie, tout le pays est privé d’Internet!

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    Safwene Grira
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    Les autorités algériennes ont décidé de couper Internet pour éviter la fraude lors des épreuves du Baccalauréat, qui démarrent mercredi. Très contestée par les internautes, cette décision «technique» pourrait également obéir à des ressorts politiques.

    Chape de plomb numérique, intermittente, mais intégrale, en Algérie. Pour tacler l'ingéniosité sans ingénuité de quelques «sous-doués passant le Bac», le gouvernement algérien a décidé de couper l'Internet sous le pied des fraudeurs. La suspension prend effet du 20 juin jusqu'au 25 juin compris, pendant la première heure de chaque épreuve. L'objectif est de contrer les «faux retardataires», qui arrivent dans les centres d'examen après avoir consulté les sujets ayant fuité, quelques instants plus tôt, sur les réseaux sociaux. Une solidarité nationale un peu trop chère payée pour les quelque 20 millions d'internautes algériens qui ne passent pas le Bac cette année. Un minimum d'attention au calendrier des épreuves est désormais requis, pour se frayer une connexion entre la philo et la physique-chimie.

    ​Mesures prises par l’Etat #Algerie-n pour assurer le bon déroulement du #bac
    2017: coupure des réseaux sociaux
    2018: coupure d’internet
    2019: instauration d un couvre feu
    2020: les candidats seront déportés et isolés in guezzam
    2021: l’organisation du bac est confiée aux chinois

    ​Du progrès en l'air, faut-il reconnaître tout de même, puisque la suspension était appliquée plus sévèrement lors des deux précédentes sessions. Assouplie, la mesure n'en demeure pas moins controversée. Bon nombre d'internautes seront privées de flâneries sociales sur Facebook ou Twitter. Les opérateurs économiques s'en trouveront, quant à eux, encore plus lésés. Le communiqué d'Algérie Télécom a précisé que cette suspension ne concerne pas ceux d'entre eux «disposant de liaisons spécialisées, assurant un service d'intranet».

    Un cas de figure qui est loin de concerner tous les opérateurs économiques, puisque l'abonnement «entreprises» est «excessivement cher» (10.000 DA/mois (73 euros) pour 2 mégas) de sorte que seules les banques et les grandes entreprises seront épargnées, d'après Akram Kharief, un journaliste algérien qui a particulièrement suivi la question. À en croire le site Algérie 360, la suspension d'Internet aurait même perturbé l'enregistrement des voyageurs à l'aéroport d'Alger.

    La mesure a, en tout cas, fait bondir le fournisseur d'accès à Internet qui a saisi l'Autorité de régulation de la poste et des télécommunications (ARPT) à laquelle s'est substitué l'opérateur Algérie Télécom en acceptant «une injonction illégale» du ministère de tutelle, puisqu'il s'agit d'une démarche qui «ne respecte pas la notion de continuité des services régissant le secteur des télécommunications, car ne pouvant en aucun cas être interrompus, mais néglige aussi tous les utilisateurs autres que les personnes concernées par l'examen du Baccalauréat», a dénoncé Lotfi Nezzar, directeur général du fournisseur d'accès à Internet, SLC, dans des propos rapportés par son propre site d'informations, Algérie Patriotique.

    En 2016, à la suite de fraudes massives ayant entaché les épreuves du Baccalauréat, des dizaines de fonctionnaires du ministère de l'Éducation nationale avaient été arrêtés pour leur responsabilité présumée dans «des fuites». Pour cette session, le ministère de l'Éducation affiche une détermination sans faille, pour un «zéro faute». La suspension d'Internet vient se rajouter, en effet, à une panoplie d'autres mesures destinées à assurer le bon déroulement de l'épreuve et le traitement équitable des élèves. Des détecteurs de métaux ont été installés à l'entrée des quelque 2.108 centres d'examen, pour interdire les objets électroniques. Un système de brouillage aurait même été mis en place dans les centres d'impression de sujets, d'après la ministre de l'Éducation nationale, Nouria Boughabrit.

    Des précautions jugées manifestement insuffisantes, d'où la décision de suspendre Internet. «Radical», le silence numérique imposé serait aussi politique, à plus d'un titre.

    «C'est la troisième fois qu'on use de ce procédé, sachant qu'on avait, à chaque fois, une année pour trouver des solutions alternatives, moins radicales. Un brouilleur installé dans chaque centre d'examen aurait suffi à juguler le risque de fuites», a relevé Akram Kharief.

    Mais les ressorts de la «brutalité» fustigée par des médias et internautes algériens ne se réduiraient pas qu'à un présumé manque de coordination. D'autant plus que la décision de suspension s'est faite en coordination entre le ministère de l'Éducation et celui des télécommunications. En 2017, le Président de la République, Abdelaziz Bouteflika, a court-circuité son ministre de l'Éducation en organisant une session spéciale pour les retardataires du Bac. «Une prime au paresseux» sévèrement critiquée à l'époque par le syndicat des enseignants. En 2013, il accordait une «grâce» à plus de 3.000 élèves accusés de fraude et interdits à ce titre de repasser l'examen du Baccalauréat par le ministère de l'Éducation nationale.

    «Il n'est pas difficile, dès lors, d'imaginer pourquoi la ministre de l'Éducation a opté pour une solution extrême. Pallier, en amont, aux cas de triche parce que les sanctions ne sont jamais sûres et on peut se faire recadrer à tout moment par un Président qui est dans une dynamique de bon prince contre méchant vizir», a décrypté Akram Kharief.

    C'est que les exemples de recadrages présidentiels, parfois à la limite du désaveu, ne manquent pas. Sur la question des partenariats publics-privés, les quotas d'importations ou l'augmentation des timbres fiscaux sur les documents administratifs, Bouteflika a assené des coups d'arrêt nets à toutes sortes de projets ou mesures impopulaires ou controversées.

    «Dynamique de bon prince contre méchant vizir», ou simplement une «dynamique électorale»? Bouteflika est plébiscité par son parti, le FLN. Mais le mystère plane toujours sur les intentions du Président algérien de se représenter à un cinquième mandat.

    Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur.

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    Tags:
    fraude, examen, réseaux sociaux, Internet, Abdelaziz Bouteflika, Algérie
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