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    Sommet de l’UE: la crise migratoire va-t-elle détruire l’Union à 27?

    © AFP 2018 PHILIPPE HUGUEN
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    Louis Doutrebente
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    La crise migratoire va-t-elle en entraîner la chute de l’Union européenne lors de ce sommet à Bruxelles ces 28 et 29 juin? Si elle a causé une crise politique de grande ampleur au sein de l’UE, ce n’est pas la position française, trop ambiguë, qui pourra l’endiguer. Interview de Jean-Paul Gourévitch, spécialiste des migrations.

    Ce 28 et 29 juin, les dirigeants de l'UE se réunissent à Bruxelles. Si le Brexit, les réformes de la zone euro, la question de sécurité et de défense notamment, sont débattus lors de ce sommet européen, le sujet des migrations sera au cœur des échanges, et ces derniers devraient être plus que tendus. En effet, la voix du «stop à l'immigration» défendue par les pays du Groupe de Višegrad (Pologne, République tchèque, Slovaquie, Hongrie) et l'Autriche est de plus en plus forte depuis l'avènement de Salvini en Italie. Refusant ce que les autorités de Bruxelles qualifient de «valeurs européennes» et dénonçant la léthargie de l'UE, ces nationaux-populistes mettent au pied du mur l'Allemagne et la France en particulier. Les récentes affaires de l'Aquarius et de Lifeline ont, de plus, allumé la mèche quelques jours et heures avant ce sommet en rappelant quelle était la réalité sur cette question. Alors, va-t-on assister à la fin de l'UE, tel qu'on l'a connaît aujourd'hui?

    Jean-Paul Gourévitch écrivain, essayiste et universitaire, et spécialiste des migrations, pour y travailler depuis plus de vingt années, nous livre son opinion au début de ce sommet.

    Sputnik France: Pourriez-vous résumer en quelques mots les enjeux de la crise politique entre les pays membres de l'UE qui découle de la crise migratoire?

    Jean-Paul Gourévitch: «Il y a plusieurs lectures possibles. La première, c'est qu'il n'y a pas, parmi les divers pays qui se réunissent ces 28 et 29 juin, un consensus, ni sur les objectifs, ni sur les stratégies, ni sur les moyens. Il y a un consensus très vague sur le fait d'essayer de contenir l'immigration, mais aujourd'hui non seulement les pays ne sont pas d'accord sur les moyens d'y parvenir, mais en plus certains pays ne sont pas d'accord sur le principe.»

    Sputnik France: Est-ce que les questions centrales sont celles de l'asile et des hotspots?

    Jean-Paul Gourévitch: «La question des hotspots est l'une des deux questions centrales. Il y a deux questions fondamentales: la première est l'accueil et la seconde est que deviennent les gens qui sont accueillis. Sur la seconde question, il n'y a pour l'instant aucune réponse, alors que nous avons des statistiques qui sont relativement précises, puisque l'OCDE a fait une étude sur les divers pays européens, qui a démontré que 5 ans après leurs arrivées, 35% des personnes ayant obtenu un avis favorable avaient effectivement un travail dans l'économie formelle. On peut ajouter les personnes qui ont un travail dans l'économie informelle, environ 15%. Donc c'est-à-dire que la moitié des gens qui sont accueillis n'ont pas de travail et sont donc à la charge des pays d'accueil.

    Sur le premier point, les hotspots sont effectivement l'un des points majeurs. Toute la question est de savoir où placer les hotspots et quelle en est l'efficacité. Il y a eu des propositions qui ont été faites, notamment la France a souhaité mettre des hotspots au Tchad et au Niger. C'est une proposition intelligente, mais on sait aussi que la plupart de ceux qui vont vouloir traverser la méditerranée éviteront ces hotspots, parce qu'ils savent qu'ils n'obtiendront pas l'asile. Et là-dessus, nous avons fait nous [contribuables associés, ndlr] des propositions précises qui sont de mettre une série de hotspots à la frontière des eaux territoriales des pays d'origine, notamment de la Libye, ce qui permettrait de trier ceux qui sont effectivement redevables de l'asile et de reconduire directement dans le pays d'accueil ceux qui n'en sont pas.»

    Sputnik France: Assiste-t-on à une opposition de deux blocs: le premier constitué de l'Allemagne, de la France et l'Espagne et le second mené par l'Italie, l'Autriche et les pays du V4? Pour rappel, l'Autriche prend la présidence de l'UE.

    Jean-Paul Gourévitch: «Il y a effectivement une opposition entre deux catégories de pays. La première c'est le bloc de Višegrad auquel on peut ajouter l'Autriche, mais aussi en partie, les Pays-Bas et le Danemark et aujourd'hui l'Italie. Concernant le second, c'est beaucoup moins clair. La France ne fait pas partie des pays qui sont favorables à l'accueil comme l'Espagne qui a recueilli l'Aquarius. La France a une position qui se veut équilibrée en disant "on veut bien accueillir ceux qui relèvent de l'asile politique et pas les autres". Mais on sait aussi qu'à partir du moment où quelqu'un a mis les pieds en Europe, il est très difficile de le reconduire dans son pays d'origine et là-dessus la France ne peut pas se satisfaire du taux de reconduite qui est extrêmement faible.»

    Sputnik France: Vous considérez que la position de la France, celle d'Emmanuel Macron est assez isolée sur la scène européenne?

    Jean-Paul Gourévitch: «Elle a voulu être une position de synthèse entre les deux blocs, celui de l'Espagne et en partie seulement de l'Allemagne —puisqu'à Berlin il y a une opposition entre la chancelière et son ministre de l'Intérieur- et celui de l'Italie et des autres. Et cette position centrale est un petit peu battue en brèche, parce que les pays qui n'ont pas pris complètement position, comme la Belgique et la Suède, sont des pays qui attendent de voir venir, ce ne sont ni des pays qui sont prêts à accueillir en masse les migrants, et pas non plus des pays qui refusent systématiquement l'entrée des migrants. Donc la position de la France est une position très difficile et qui risque effectivement de ne pas être majoritaire.»

    Sputnik France: Que pensez-vous du discours d'Emmanuel Macron «pseudo ferme»: pas d'accueil des bateaux des ONG qui font le jeu des passeurs, mais la France peut accueillir certains migrants de ces bateaux?

    Jean-Paul Gourévitch: «C'est toute l'ambiguïté de la position de la France. On a d'un côté un discours qui se veut ferme pour donner des gages à des pays comme l'Italie. Et de l'autre côté des actes qui sont beaucoup moins fermes dans la mesure où, une fois que les migrants sont arrivés sur le sol, même s'il y a un tri qui est possible, il n'y a qu'une infime partie des migrants qui seront reconduits dans le pays d'origine. Donc la position française est fragilisée par le fait qu'on a d'un côté un discours ferme et d'un autre côté, une action qui est molle.»

    Sputnik France: L'Union européenne peut-elle exploser à cause de la question migratoire? Pour Merkel et Macron lors de leur rencontre le 19 juin dernier, cette question ne peut se régler qu'à trois ou quatre, et pour les autres comme l'Italie, la solution est nationale.

    Jean-Paul Gourévitch: «Cela fait une vingtaine d'années qu'on dit que la question migratoire est la question la plus importante actuellement pour l'unité de l'Europe. Nous avons une Europe, où chacun des pays à sa propre façon d'agir, ce qui fait que les migrants pratiquent ce que Collomb appelle le "benchmarking", que madame Loiseau a appelé le "shopping de l'asile" et que nous avons appelé il y a plusieurs années de cela, le "shopping migratoire", c'est-à-dire, choisir le pays où il y a le plus d'avantages et le moins d'inconvénients, ce qui est tout à fait logique.

    Donc, tant qu'il n'y aura pas un accord entre les pays de l'UE sur des définitions et des positions fermes sur qui veut-on accueillir, qu'est-ce qu'on veut en faire, et y a-t-il la possibilité d'offrir à ceux que l'on accueille un véritable travail, une véritable insertion, il y a effectivement un risque d'implosion de l'Europe quelles que soient les menaces de ceux qui dispensent l'argent sur les pays qui sont réticents à l'accueil.»

    Sputnik France: Ce qui ressortira de ce sommet sur la question des migrations peut-il détruire la coalition allemande et donc provoquer la chute d'Angela Merkel?

    Jean-Paul Gourévitch: «Je ne suis pas spécialiste des problèmes internes de l'Allemagne. Mais je dirais simplement une chose qui est assez frappante. C'est que plus les médias jouent la carte immigrationniste, plus la population dans sa majorité adopte des positions de rejet. Et de ce point de vue là, on a une sorte de théorème qui pourrait se résumer ainsi: plus le discours des médias pousse à avoir une attitude ouverte, plus en fait la population a une attitude fermée.»

    Sputnik France: Selon vous, vers quoi se diriget-on alors que ce sommet ne se terminera que ce vendredi 29 juin?

    Jean-Paul Gourévitch: «La simple étude des positions des uns et des autres laisse entendre qu'il risque d'avoir des accords à minima sur le fait de renforcer Frontex, de continuer la lutte contre l'immigration irrégulière et les passeurs, sans qu'il y ait de véritables idées nouvelles.

    Je crois que ce dont manque l'Europe aujourd'hui, c'est des idées neuves sur la question. Et c'est pourquoi j'ai personnellement insisté pour qu'on mette en avant deux choses qui me paraissent deux clés du problème migratoire: inverser le rapport entre accueil et intégration et prendre la mesure du fait qu'une fois la personne arrivée en Europe, elle a toute chance d'y rester et d'aller dans le pays où elle aura le plus d'avantages et le moins d'inconvénients et donc mettre les centres de tri le plus près possible du lieu de départ, dans la mesure où l'on ne peut pas les mettre dans le lieu de départ pour des pays comme la Libye, qui sont aujourd'hui déstabilisés.»

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    Tags:
    crise migratoire, sommet, migration, Union européenne (UE)
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