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    Zéphirin Diabré, le chef de file de l’opposition burkinabè (CFOP).

    L’«appui décisif» de Hollande derrière l’élection de chefs d’État africains

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    Safwene Grira
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    La France de Hollande a apporté un «appui décisif» aux chefs d’État africains membres de l’Internationale socialiste, selon le chef de l’opposition burkinabè, Zéphirin Diabré, qui estime, par ailleurs, que la France «n’est pas (toujours) neutre» quand il y a des élections au Burkina Faso.

    Zéphirin Diabré est le chef de file de l'opposition burkinabè (CFOP). Sputnik l'a interviewé à Ouagadougou, la capitale du pays. Il dresse le bilan des quatre années qui ont suivi l'insurrection populaire qui a chassé du pouvoir Blaise Compaoré. Diabré s'exprime aussi sur le poids du «système» qui a favorisé l'élection d'un ancien proche de Compaoré à la tête du pays. Marc Roch Christian Kabore qui a rejoint l'opposition en février 2014 et prit part à la chute du régime, quelques mois plus tard.

    Sputnik: Quatre ans se sont écoulés depuis la seconde révolution burkinabè. Qu'est-ce qui a changé?

    Zéphirin Diabré: Rien, sinon pire, pour ce qui est de la gestion par le gouvernement actuel. Beaucoup de choses, en revanche, au niveau de la prise conscience de la population. Il y a une maturité qui a gagné en puissance.

    Sputnik: Beaucoup s'attendaient à ce que vous soyez élu à la présidentielle de 2015, puisque vous étiez la figure de proue de l'opposition contre Blaise Compaoré. Qu'est-ce qui s'est passé?

    Zéphirin Diabré: La politique répond aussi à des paramètres locaux. Il y a notamment le poids de certaines forces sociales qui choisissent d'aider un candidat contre un autre.

    Sputnik: Des ressorts communautaires?

    Zéphirin Diabré: Pas forcément, mais les grands électeurs. Le poids de l'argent. Ça a beaucoup pesé lors de la campagne.

    Spuntik: Les réseaux de l'ancien parti au pouvoir, le CDP, auquel appartenait l'actuel président, Roch Marc Christian Kabore, avant de rompre avec Compaoré?

    Zéphirin Diabré: Tout à fait, l'actuel parti au pouvoir est constitué à hauteur de 70% par des membres du CDP [parti de Blaise Compaoré, ndlr] qui a changé de casquette. Donc, le candidat Kaboré [l'actuel président, ndlr] a bénéficié de l'appui des réseaux du CDP, composés de militants, d'organisateurs, de responsables sociaux et d'opérateurs économiques. C'est tout ça combiné qui donne une puissance de frappe à un candidat.

    Sputnik: Pendant le temps où vous étiez opposant, vous n'avez pas construit votre propre réseau? Vous êtes-vous pris au piège, en étant dans la contestation sans préparer d'initiative?

    Zéphirin Diabré: Nous sommes nés en 2010. La première élection à laquelle nous avons participé, c'est en 2012. Les élections 2014. En quatre ans, nous sommes devenus la deuxième force politique du pays. Mais en quatre ans, est-ce que vous pouvez dépasser en termes d'implantation trente ans d'implantation d'un parti au pouvoir?

    Sputnik: Vous avez parlé du poids de l'argent, c'est-à-dire?

    Zéphirin Diabré: Des opérateurs économiques choisissent un candidat. Les hommes d'affaires ont choisi dans leur grande majorité le candidat du MPP, qu'ils connaissaient sans doute mieux, avec lequel ils ont fait des affaires. Donc ils se sont dit que s'il était là, il pourrait garantir nos affaires.

    Sputnik: Donnant, donnant. De la corruption donc…?

    Zéphirin Diabré: Tout à fait! Je ne suis pas sûr qu'ils le referaient, parce que là, ils ont la gueule de bois. On parle de révolution, mais c'est plus subtil. Une élite a estimé que Blaise Comaporé était fichu.

    Elle l'a sacrifié pour continuer à faire des affaires. C'est la continuité du même système.

    Sputnik: Qu'est ce que vous appelez système au Burkina?

    Zéphirin Diabré: Les forces politiques économiques sociales qui se coagulent et qui, pendant les 27 ans de règne de Compaoré, ont profité du régime.

    Sputnik: Aujourd'hui, y a-t-il un cadre législatif pour réglementer les comptes de campagne?

    Zéphirin Diabré: Non.

    Sputnik: Est-ce une revendication que vous portez?

    Zéphirin Diabré: C'est la [question de la, ndlr] mise en application qui se pose, parce que nous sommes un pays informel. Dans les autres pays où tout se fait par une comptabilité oui, mais ici?

    Sputnik: Donc, ça ne sert à rien de poser le cadre législatif?

    Zéphirin Diabré: Si, si. Puisqu'il y a la corruption, donc ça sert à attirer l'attention.

    Sputnik: Donc, est-ce que c'est une revendication que vous avez portée?

    Zéphirin Diabré: Je sais que dans le nouveau code électoral, la question s'est posée. On a dit qu'il faut qu'on surveille le financement des campagnes. Mais même en Europe, tout le monde sait qu'on n'arrive pas toujours à contrôler ces flux-là.

    Sputnik: Oui, mais ça commence toujours par poser un cadre, non?

    Zéphirin Diabré: Tout à fait. Il faut surveiller. Par exemple, on a fait en sorte que les publicités soient interdites lors de la dernière présidentielle. Ça, ce n'est pas mal.

    Sputnik: Mais en tout cas, ce n'est pas quelque chose à l'ordre du jour…

    Zéphirin Diabré: C'est un débat. Parce que c'est quand même important. Pour le financement, c'est compliqué. Cela suppose d'avoir une comptabilité régulière, qu'on cesse de sortir l'argent d'une manière informelle, pour qu'on puisse tracer les fonds.

    Sputnik: Mais vous, vous n'entendez pas être le porte-voix de ce combat?

    Zéphirin Diabré: Oui, tout à fait. Bien que je n'aie pas de proposition précise, parce que l'environnement sociologique est assez spécifique. Mais on peut y réfléchir.

    Sputnik: Vous vous êtes récemment prononcé pour le référendum constitutionnel, qui va coûter six milliards de CFA…

    Zéphirin Diabré: La démocratie n'a pas de prix.

    Sputnik: Tout de même, la population se sent peu concernée par ces projets institutionnels. Elle ne voit pas toujours le lien avec le développement.

    Zéphirin Diabré: D'abord, il faut savoir qu'il s'agit d'une promesse de campagne (de Kabore). Il faut bien que les gens sachent ce qu'ils veulent. Si vous élisez un candidat, il faut qu'il applique son programme. Mais c'est vrai que les exercices de renforcement de la démocratie ne suscitent pas l'enthousiasme. Le développement ne suit pas. Mais ce n'est pas non plus une raison pour ne pas résoudre les questions institutionnelles.

    Sputnik: Il y a des problèmes institutionnels aujourd'hui au Burkina?

    Zéphirin Diabré: Oui, puisqu'il y a ce besoin de passer à une autre Constitution. Moi aussi j'estimais que la Constitution a des insuffisances.

    Sputnik: Réduire les pouvoirs du Président?

    Zéphirin Diabré: Entre autres choses, oui.

    Sputnik: Mais vous ne pensez pas qu'on a besoin au Burkina Faso d'un leadership fort?

    Zéphirin Diabré: Ce n'est pas à moi de le dire, mais aux Burkinabè. Mais le leadership n'est pas lié aux pouvoirs constitutionnels. Le leadership dépend plutôt de la personnalité et de la capacité à diriger une nation. On ne peut pas le réduire à une somme de pouvoirs que l'on vous donne.

    Sputnik: Est-ce que vous pensez que le Burkina Faso a tiré le meilleur parti de la multipolarité, ou bien est-il resté prisonnier des vieux paradigmes de la coopération classique Nord-Sud?

    Zéphirin Diabré: Le Burkina a manqué d'imagination. Il n'a pas assez bien vendu son insurrection. C'était pourtant une étape historique que tout le monde nous a enviée. Il n'a pas pu engranger de bénéfices de cela, contrairement à un pays comme la Tunisie. Pour le reste, on n'a pas imaginé une autre manière de voir l'économie. Mais cela n'est pas étonnant puisque le schéma classique renvoie à ceux qui nous ont formés.

    Sputnik: La France, les États-Unis…?

    Zéphirin Diabré: Oui, je vois que là on va un peu vers la Chine. C'est une sorte de retour aux sources (Les relations entre le Burkina Faso et la Chine ont repris, en mai 2018, à la faveur de la rupture des relations entre Ouagadougou et Taipei, ndlr)

    Sputnik: Mais il n'est pas difficile, pour vous, de vous libérer du paradigme traditionnel? Il ne peut y avoir, des pressions, par exemple, pour ne pas sortir du vieux carré traditionnel?

    Zéphirin Diabré: On ne demande l'avis de personne. D'ailleurs, la part de la France est moins significative qu'on ne le pense. Prenons le secteur bancaire. La première banque est burkinabè, la deuxième et la troisième sont africaines. La première banque française n'arrive qu'après. Pareil pour l'industrie ou les entreprises ici.

    Sputnik: Où le poids de la France se manifeste-t-il au Burkina Faso?

    Zéphirin Diabré: En économie, ce poids est moins important que ce qu'on a tendance à penser. Sur le plan militaire, il y a une aide, une coopération. Sur le plan politique, sans aucun doute, peut-être, que de temps en temps, le gouvernement de la France ne doit pas être neutre quand les élections se passent ici. Par exemple, je sais que beaucoup de chefs d'État de la sous-région, qui ont été élus dans l'ère Hollande, ont bénéficié d'un appui décisif parce qu'ils étaient socio-démocrates, et membres de l'internationale socialiste.

    Sputnik: Dans le processus d'élection?

    Zéphirin Diabré: Bien-sûr.

    Sputnik: Vous pensez que c'est le cas du Président Kaboré aussi?

    Zéphirin Diabré: Je n'ai pas de preuve, mais je sais que ça s'est passé quand Hollande était au pouvoir. Et tel que je connais les gens de gauche, les socio-démocrates membres de l'Internationale socialiste ont tendance à favoriser les membres de l'Internationale, comme au Mali ou au Burkina.

    Sputnik: Vous n'avez pas encore annoncé votre candidature pour la prochaine élection?

    Zéphirin Diabré: Non. Je trouve indécent, alors que nous sommes en train d'enterrer nos morts, victimes du terrorisme, alors qu'il y a la famine qui frappe, que des gens ne pensent qu'à annoncer leur candidature. Pourquoi est-on aussi pressé?

    Sputnik: Vous parlez du président Kabore qui a annoncé ces jours-ci sa candidature?

    Zéphirin Diabré: Il faut faire son travail d'abord. La moitié du mandat n'est pas la fin du mandat. Mais cela veut dire qu'on est obnubilé (par la réélection), ou qu'on a peur de quelque chose. S'il est pressé pour annoncer sa candidature aujourd'hui, c'est que, peut-être, au sein de sa propre formation, on entend des voix qui se demandent s'il est le meilleur candidat du parti. Il est alors obligé d'annoncer sa candidature pour couper court à ce débat.

    Sputnik: Vous êtes économiste de formation, et avez été enseignant chercheur à Harvard. Quelles faiblesses structurelles ont en commun toutes les économies africaines?

    Zéphirin Diabré: Il y a d'abord, la capacité d'imaginer une trajectoire, à s'y maintenir sur le long terme. On a trop de révolutions et de nouvelles idées chaque fois. Des pays comme la Malaisie ou Singapour ont su le faire. Chez nous, en revanche, dès qu'il y a un changement, même au sein d'une direction, on efface et on recommence. On n'a pas de trajectoire. C'est un point qui caractérise beaucoup d'économies africaines. Le deuxième aspect, c'est la prédation. La différence entre la corruption en Afrique et en Asie est remarquable. Je ne sais pas comment ils ont fait, mais ils arrivent à allier la corruption et le développement. Nous, notre corruption est contre le développement. En Asie, il y a la corruption, mais ils arrivent à avancer tout de même. Alors que nous, c'est la corruption sans qu'on n'avance.

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    Tags:
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