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    Emmanuel Macron et Abdel Fattah Al-Sissi. Photo d'archive

    Égypte: la France complice de la «répression»… ou de la «guerre contre le terrorisme»?

    © AP Photo / Kamil Zihnioglu
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    Louis Doutrebente
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    «Égypte, une répression made in France». C’est le titre d’un rapport de quatre ONG qui dénoncent l’implication de la France dans les actes «sanglants» du gouvernement égyptien contre sa population. Mais avant même d’incriminer la France et ses ventes d’armes, que penser des agissements du régime égyptien? Éléments de réponse.

    La France, son gouvernement et ses entreprises participeraient «à la sanglante répression égyptienne des cinq dernières années».

    C'est ce que dénoncent quatre ONG: la Fédération internationale des ligues des droits de l'Homme (FIDH), Ligue des droits de l'Homme (LDH), l'Observatoire des armements et l'Institut du Caire pour l'étude des droits de l'Homme. Ces organisations, dans un rapport publié le 2 juillet, condamnent les ventes d'armes françaises à destination de l'Égypte du Président Al-Sissi. Si la France est une nouvelle fois pointée du doigt après le Yémen ces ONG —qui demandent l'ouverture d'une enquête parlementaire- dénoncent aussi le comportement du gouvernement égyptien qu'il qualifie «d'oppressif».

    Alors qu'un grand nombre d'observateurs rejoint l'analyse faite par les quatre ONG sur les actions des forces de sécurité d'Al-Sissi, Jean Maher, président de l'Organisation franco-égyptienne pour les Droits de l'Homme et cofondateur de la coordination Chrétiens d'Orient en danger, la rejette.

    Sputnik France: Quelle est votre réaction et votre opinion sur le rapport des quatre ONG qui dévoilent la participation de l'État français et d'une dizaine d'entreprises dans la répression égyptienne des 5 dernières années?

    Jean Maher: «Je trouve que cela manque d'objectivité. Malheureusement, comme d'habitude, des ONG de droits de l'Homme vont dans une seule et même direction, celle de l'avis de la confrérie des Frères Musulmans, organisation déclarée en Égypte comme terroriste. Dans le rapport des ONG, il y a plusieurs termes utilisés qui sont injustes comme "exportations mortifères" ou "régime d'oppression". Le rapport parle positivement de la révolution du 25 janvier 2011 [qui a porté les Frères musulmans au pouvoir en Égypte, ndlr], mais présente la révolution du 30 juin 2013 comme un coup d'État militaire.

    Tout est là. On dirait que ces organisations ne sont pas suffisamment informées. On dirait qu'ils ignorent que le 30 juin 2013 n'est pas un coup d'État militaire, mais le résultat d'un appel au peuple à son armée: il y avait entre 25 et 30 millions de personnes dans les rues de toute l'Égypte, chose qui ne s'est jamais produite dans l'histoire, pour réclamer la chute d'un système islamiste terroriste de Morsi. […]

    C'est la deuxième révolution après celle de 2011 que les Fréro-wahbites ont volée et confisquée aux jeunes révolutionnaires qui réclamaient la liberté. Je suis d'accord pour qu'on fasse le nécessaire pour respecter les Droits de l'Homme, mais l'Égypte a défini son ennemi: la confrérie des Frères Musulmans et les courants wahhabites et salafistes. C'est l'ennemi à combattre.»

    Sputnik France: «La guerre contre le terrorisme» est une réalité. Mais peut-elle tout justifier?

    Jean Maher: «Non! Et d'ailleurs, ce terme de "guerre contre le terrorisme" manque de précision. C'est quoi, le terrorisme? La guerre contre les organisations terroristes, oui. La guerre contre les gens qui mettent des bombes partout, oui. C'est une guerre contre les gens qui ont une idéologie de haine pour les autres, parce qu'ils ne pensent pas comme eux. Ce sont ces gens qu'il faut combattre.

    Mais certains disent que les Frères Musulmans sont des braves gens. En effet, cette organisation a utilisé la voie humanitaire pour laver la cervelle des gens: distribution de nourriture aux pauvres, des aides pour la santé. Mais entre-temps, ils leur enseignaient la haine des autres dans des écoles coraniques et dans les mosquées. Et ils formaient des personnes au combat et au maniement des armes.»

    Sputnik France: Selon l'ONG Arabic Network for Human Rights Information, au moins 60.000 prisonniers politiques ont été incarcérés depuis 2013. Là encore cela est justifié par le risque terroriste? Comment faire le tri?

    Protestations au Caire, 2011.
    © AFP 2018 FILIPPO MONTEFORTE
    Jean Maher: «Il n'y a aucune preuve de ces chiffres que font circuler les Fréristes. Et je ne pense pas qu'il y ait des "prisonniers politiques", encore une fois un terme utilisé par les Fréristes depuis 2013. Je pense plutôt que ce sont des prisonniers qui sont jugés selon la loi égyptienne parce qu'ils ont commis un crime d'une façon ou d'une autre.

    Plusieurs pourraient avoir été des tueurs, donc doivent être amenés à la justice. Et c'est la loi égyptienne qui déterminera s'ils doivent être innocentés ou condamnés. Je trouve que les rapports de ces ONG sont injustes, inexacts. Ils manquent de précisions et d'objectivité.»

    Sputnik France: Quatre ONG demandent une enquête parlementaire sur les livraisons d'armes françaises à l'Égypte. Dans le contexte qui est celui de l'Égypte, que pensez-vous du rôle d'un pays vendeur d'armes, et de la France en particulier?

    Jean Maher: «Je pense que la France a fait la meilleure opération en vendant des armes à l'Égypte. Tout d'abord, parce que l'Égypte est l'élément de stabilité dans la région et la France l'a compris après avoir pris du temps. La France a maintenant un pays solide, sur pied, sur lequel elle peut compter. Donc c'est une bonne opération pour la stabilité de la région et pour la paix dans le monde.

    De plus, c'est une très bonne opération entre les deux pays, parce que, dans le passé, l'Égypte choisissait ses sources d'armes parmi l'une des deux superpuissances, soit l'ex-URSS, soit les États-Unis. Et la France n'avait pas de place depuis la crise du canal de Suez en 1956.

    Le régime égyptien a prouvé qu'il voulait garder son indépendance vis-à-vis des superpuissances. Il a diversifié les sources d'achat d'armements. Et la France était gagnante parce que cela a débloqué la vente des Rafales, et plusieurs pays après le contrat passé entre la France et l'Égypte ont décidé d'acheter ces avions. Donc tant mieux pour la France et pour l'économie française. Cela permet aussi à la France de jouer un rôle plus important dans la région du Moyen-Orient.»

    Sputnik France: Pour conclure et préciser davantage votre pensée, l'action de ces ONG, selon vous, n'a pas lieu d'être?

    Jean Maher: «Un de leurs rôles est de dénoncer tout ce qui est oppressif dans le monde. C'est le rôle de toutes les organisations des Droits de l'Homme, auquel j'adhère. Je ne peux pas leur jeter la pierre. Mais il faudrait que ces ONG écoutent les deux sons de cloches. Jusque-là, elles n'ont pris qu'un seul [celui tenu par les Frères Musulmans, ndlr], et qui a, en plus, été repris par la presse. C'est dommage, parce qu'en donnant une fausse image, loin de la réalité du terrain, elles ne font pas du bien à la France, pays de la démocratie.

    Il est temps que cette fausse image qui court depuis 2013 soit démontée. Si elles le souhaitent, je suis prêt à coopérer, à les accompagner dans les prisons en Égypte, organiser des rencontres à très haut niveau pour qu'elles réalisent ce que fait le régime actuel dans sa lutte contre les terroristes.»

    Sputnik France: Est-ce qu'actuellement, le régime égyptien instaure tout de même une répression?

    Jean Maher: «Non, le mot répression est complètement à proscrire. Bien que la situation des Droits de l'Homme ne soit pas aujourd'hui idéale, on est loin de parler d'oppression ou de régime oppressif comme le décrit le rapport de ces ONG. Il faut faire des améliorations.

    J'ajouterai que la difficulté est immense en Égypte et dans le monde. Malheureusement, aujourd'hui, des terroristes terribles peuvent se cacher derrière des ONG humanitaires et des gens qui prétendent être des défenseurs des Droits de l'Homme. C'est très compliqué de les trouver, en Égypte comme Europe. C'est le plus grand problème aujourd'hui dans le monde. Ces personnes sont dissimulées à nos côtés; elles se montrent comme des anges, mais elles veulent détruire le monde, instaurer le chaos, sans vous le dire. Donc cette guerre est extrêmement difficile à mener parce que l'ennemi est invisible.»

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    Tags:
    terrorisme, Egypte, France
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