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    Pourquoi de plus en plus de Français s’établissent-ils au Québec?

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    Jérôme Blanchet-Gravel
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    Lors de la dernière finale de la Coupe du Monde, un nombre record de Français ont célébré la victoire des Bleus au Québec. Depuis 2005, leur nombre a presque doublé dans la Belle Province. Mais pourquoi autant de Français s’établissent-ils au Québec? Sputnik a analysé la situation.

    Chaque année, entre 3.000 et 4.000 Français s'établissent au Québec comme résidents permanents. Selon les chiffres du Consulat général de France à Québec, le nombre de Français inscrits sur les registres consulaires de Montréal et Québec a presque doublé depuis 2005. Depuis cette période, les listes sont passées de 45.890 à 80.900 personnes, un total auquel il faut ajouter de nombreux non-inscrits. Les étudiants et les détenteurs de permis temporaires s'ajoutent aussi à ce nombre.

    À Montréal, les Français étaient 57.000 à voter à la dernière élection présidentielle, mais ils seraient en tout entre 120.000 et 150.000. Dans la ville et la région de Québec, les citoyens français sont moins nombreux, mais ils représentent tout de même le premier groupe d'immigrants devant les Colombiens et les Marocains.

    Entre 120.000 et 150.000 Français à Montréal

    Les Français sont devenus si nombreux au Québec qu'une blogueuse d'origine française se demandait déjà, en 2013, s'il n'y avait pas trop de ses compatriotes dans la métropole!

    Un chroniqueur de La Presse, Mario Girard, demandait aussi en blaguant, il y a un an, si les Français n'étaient pas maintenant «10 millions» sur le Plateau-Mont-Royal, un quartier branché de la métropole. Mais qu'est-ce qui motive tant les Français à venir s'établir dans la Belle Province?

    Déjà trop de Français au Québec?

    Sans surprise, le fait que le Québec soit une province francophone représente l'un des premiers facteurs expliquant le phénomène. Malgré le recul de la langue française à Montréal, un phénomène observé par de nombreux experts, le fait d'immigrer dans un pays dont on maîtrise déjà la langue est un net avantage. La langue des affaires est l'anglais à Montréal, mais cela n'empêche pas les Français de se sentir chez eux sur le plan linguistique. Et ce, malgré la différence des accents!

    Les liens culturels et historiques sont très forts entre la France et le Québec, le Canada ayant bien sûr été fondé par la France avant d'être conquis par l'Angleterre. Une relation privilégiée dont l'intensité a pu varier dans l'Histoire récente, mais qui a toujours été maintenue par les gouvernements français et québécois. Depuis son essor dans les années 1960, il faut dire que le mouvement souverainiste québécois a beaucoup contribué à revaloriser l'héritage français dans un Québec beaucoup plus influencé par la culture anglo-américaine.

    La langue et le travail: des incitatifs de premier plan

    Ces liens privilégiés ont permis de conclure en 2008 un accord bilatéral France-Québec qui facilite l'échange de travailleurs. Depuis la signature de l'Entente en matière de reconnaissance mutuelle des qualifications professionnelles, 64 arrangements de reconnaissance réciproque sont entrés en vigueur, ce qui permet à des citoyens français de travailler au Québec et à des Québécois de travailler en France.

    Un accord pour favoriser l'échange de travailleurs

    Aujourd'hui, ces arrangements concernent entre autres les professions de médecin, d'ingénieur, d'avocat, d'architecte et d'urbaniste. Depuis 2011, l'accord facilite aussi l'embauche d'infirmières françaises au Québec, et inversement. En mai dernier, cinq hôpitaux du Québec annonçaient qu'ils se tournaient de nouveau vers la France pour combler leurs postes vacants.

    Le grand besoin de main d'œuvre au Québec favorise l'arrivée de Français dans la Belle Province. Par exemple, la demande de personnel est criante dans le domaine de la restauration. Pour preuve, un restaurateur de la Ville de Québec était récemment forcé de fermer ses portes durant une journée normalement très rentable en raison de la pénurie. Selon les chiffres du Journal de Montréal, pas moins d'un demi-million d'emplois seraient à pourvoir au Québec d'ici 2019. Une situation qui inquiète les milieux économiques. Chaque année, le Québec entreprend des démarches à l'étranger pour relever ce défi, et la France semble répondre à l'appel.

    Pénurie de main d'œuvre au Québec

    La maîtrise du français et le besoin de main d'œuvre n'expliquent toutefois pas tout. Selon des Français vivant au Québec interrogés par Sputnik, le climat politique en France les aurait aussi incités à quitter l'Hexagone. Les raisons invoquées pour partir sont surtout économiques, mais certains témoignages font voir un sentiment d'insécurité face à une immigration qui semble mal gérée par l'État français.

    L'insécurité culturelle: le tabou des exilés

    Par exemple, selon Sébastien de Crèvecoeur, un Français de 30 ans vivant à Montréal, il existe trois catégories principales de Français au Québec. Premièrement, ceux qui sont venus s'établir pour des raisons strictement économiques. Deuxièmement, ceux qui sont partis à la fois pour le travail ou les études et pour fuir un sentiment d'insécurité culturelle. Troisièmement, ceux qui vont au Canada pour embrasser son multiculturalisme et fuir un autre climat politique, celui qui est vu comme hostile aux immigrés maghrébins et africains. Sébastien de Crèvecoeur estime qu'il appartient à la deuxième catégorie:

    «Je suis venu à Montréal pour faire une maîtrise à l'École des hautes études commerciales.Mais j'ai aussi quitté la France principalement parce que l'état de déliquescence y est tel que je ne supportais plus de voir mon pays littéralement disparaître sous mes yeux. On peut dire que j'ai quitté la France parce que la France s'est quittée. Pour pouvoir retrouver la France en moi, il fallait que je sois loin d'elle.»

    Bruno Griscelli, un Français de 50 ans qui vit au Québec depuis cinq ans, nuance toutefois cette vision. Établi d'abord au Québec pour le travail, il critique davantage la politique de multiculturalisme du Canada qu'il ne blâme le climat politique en France. Dans sa perspective, le climat serait même devenu pire au Canada que dans son pays d'origine! «En France, il y a de graves problèmes d'intégration, c'est certain, mais le gouvernement ne les encourage pas. Ici, au Canada, on a l'impression que c'est le gouvernement fédéral qui encourage les immigrés à ne pas s'intégrer.»

    Le climat politique en France pousse-t-il les gens à partir?

    Sputnik s'est aussi entretenu avec David Ouellette, le directeur du Centre consultatif des relations juives et israéliennes de Montréal (CIJA). Il croit que l'antisémitisme explique en bonne partie l'arrivée de Français juifs à Montréal. Pour 2018 seulement, 140 familles juives françaises étaient attendues dans la métropole. En 2016, l'Agence juive en France évaluait à 5.000 le nombre de Juifs ayant quitté la France pour Israël. Le Québec deviendra-t-il un autre refuge pour cette communauté?

    M.Ouellette estime que le sentiment d'insécurité que vivent de nombreux Juifs en France n'est pas le seul facteur à prendre en compte (la langue et le travail restent importants), mais qu'il n'est pas négligeable. Il rappelle que plusieurs attentats terroristes commis en France ces dernières années ont revêtu un caractère antisémite. De plus, il souligne que des Juifs sont aujourd'hui parfois agressés en France sur la base de leur religion. Récemment, le meurtre de Sarah Halimi à Paris, une femme juive de 65 ans, témoignait effectivement de la montée du sentiment antisémite. Une affaire mise en lumière par la journaliste Noémie Halioua dans un livre paru aux éditions du Cerf.

    Antisémitisme en France: un autre facteur négligé

    David Ouellette ne se fait toutefois pas d'illusions quant à l'Eldorado que peut représenter le Québec pour certains Juifs de France. Il met en garde contre la présence de prédicateurs islamistes à Montréal qui tiendraient ouvertement des propos antisémites dans certaines mosquées. En mars 2017, RT avait été la première chaîne d'informations à dévoiler qu'un imam jordanien appelait au meurtre des Juifs dans une mosquée de Montréal. Une information qui avait été reprise par les grands médias nationaux.

    Quoi qu'il en soit, l'arrivée de Français au Québec est un phénomène qui ne semble pas près de s'arrêter. Si elle s'intensifiait encore davantage, l'immigration française pourrait même ralentir l'anglicisation du Québec, au grand bonheur de nombreux Québécois.

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    Tags:
    travail, immigration, francophonie, Angleterre, Montréal, Québec, Canada, France
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