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    «L’Afrique a besoin d’une nouvelle "nuit des Dix-mille"»

    CC BY 2.0 / Christine Vaufrey / Bye bye Burundi...
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    Safwene Grira
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    Génocides de Tutsis et de Hutus au Burundi ou au Rwanda, affrontements ethniques entre Pokomos et Ormas au Kenya, Bambara et Peuls au Sahel, ou Bantous et Pygmées en RDC…Aux ressentiments ethniques, l’anthropologie comparée oppose…les mariages collectifs ! Explications…

    En France, malgré la pause technique imposée par l'affaire Benalla, la Constitution amendée est En Marche. Du nouvel habillage, certains contours se distinguent déjà. La suppression du mot « race », par exemple, dans le nouvel article premier. Le racisme est, ainsi, à jamais tu, alors que le communautarisme, affluent et confluent, fait ravage. La recette est applaudie dans l'hémicycle, même si elle ne suscite pas toujours l'euphorie à l'extérieur.

    L'Afrique, qui n'a pas inventé le racisme, ni les tensions ethniques, est toujours à la quête de sa propre recette. Du Rwanda, théâtre du dernier génocide du XX° siècle, au Darfour, en passant par l'immensité de la République démocratique du Congo, le Mali ou le Niger, les affrontements communautaires et violences ethniques sont souvent le fruit d'une réalité complexe.

    Sans préjudice de ressorts complexes, postcoloniaux, politiques, économiques, et de plus en plus climatiques, l'anthropologue tunisien et spécialiste de la Grèce antique, Youssef Seddik,

    rappelle à Sputnik que le destin de toute ethnie est de se voir réduire à sa valeur culturelle, pour se fondre dans la citoyenneté. Entre temps, il recommande un voyage dans les temps antiques.

    Nous sommes en 508 avant Jésus-Christ, et la Grèce est gouvernée par la dynastie des Alcméonides. Clisthène, un grand réformateur, met alors en place une mesure révolutionnaire, qui jettera les jalons de la démocratie athénienne. Désormais, la délimitation territoriale ne coïncidera plus avec les zones d'influence des tribus, mais se fera sur des bases de délimitations géographiques, avec des entités administratives appelées « dèmes ». Objectif, atteindre l'isonomie. «La règle d'égalité », ou « égalité de tous devant de tous devant la loi », comme on dirait aujourd'hui.

    « C'était une réforme révolutionnaire en ce qu'elle a été à l'origine de la démocratie. On voit cela avec le glissement, ensuite, du mot dème en grec, « Démos », qui n'est plus une circonscription administrative et politique mais devient le peuple, détaché de la notion de tribu. On retrouvera « le Démos », ensuite, dans « démocratie ». Cette réforme a imprégné de manière turbulente la démocratie grecque jusqu'à la période hellénistique, c'est à dire Philipe II, le père d'Alexandre….et Alexandre lui-même», détaille Youssef Seddik, à Sputnik.

    L'accession d'Alexandre au pouvoir, deux siècles plus tard, à l'âge de 20 ans, finira par asseoir définitivement les réformes clisthéniennes. Seulement, Alexandre cultivait pour son pays, d'autres ambitions que l'isonomie: La conquête du monde, l'Egypte, le Proche-Orient et surtout la Perse médique qui n'a pas cessé, un millier d'années durant, de guerroyer contre la Grèce. La défaite de Darius mit fin aux Guerres médiques. Alexandre épouse, par amour, Roxane, la femme de son rival et fit de Suse, la capitale alternative d'Athènes. Conseillé par son entourage, fait de théoriciens de la gestion des territoires et d'experts des pouvoirs politiques de la région, Alexandre décide de faire un pas supplémentaire, et définitif, vers la suppression des ethnies, dont la confrontation a longtemps empoisonné les relations entre Médiques (Perses) et Grecs.

    «En se rappelant la réforme du dème de Clisthène, Alexandre entreprit de supprimer cette notion d'ethnies qui causaient des guerres, et mêmes des affrontements à l'intérieur de ses propres troupes, entre Macédoniens, Epiriens, Attiques, etc. Il a, alors, organisé un très grand mariage qui est connu, dans l'histoire hellénistique, sous le nom de «la nuit des Dix —mille». Un mariage simultané en une seule nuit, de 10 000 Macédoniens avec 10 000 femmes perses. Ce fut une nuit mémorable, telle que racontée par les historiens, où il a donné la dot pour chaque couple, en leur fournissant habitats et ameublements. Je crois que c'est le début de la citoyenneté, qui est basée sur la coexistence entre deux humains sans qu'il y ait référence à leur origine génétique. C'était de l'anti-communautarisme avant la lettre», compare l'anthropologue tunisien.

    C'en était fini, depuis, avec le communautarisme dans la région, même si l'héritage d'Alexandre a été aussitôt dépecé en petits royaumes, « toujours sur une base administrative!» rappelle Youssef Seddik, qui estime que la démarche ayant conduit aussi bien aux dèmes qu'à « la nuit des Dix-mille », peut être transposable ailleurs, et constituer, par exemple, « une issue pour l'Afrique».

    «Cela peut servir de modèle dans cette Afrique où des mariages mixtes sont, d'ailleurs, de plus en plus organisés, dans les grandes villes africaines. La logique du dème et de la nuit des Dix-mille pourraient aboutir à l'abandon de cette délimitation des territoires africains en sultanats qui parfois sont plus forts que l'Etat, qui peine à asseoir sa pleine autorité dans beaucoup de pays africains», a conclu Seddik en mettant en garde, toutefois, contre l'écueil des lectures primaires ramenant les affrontements communautaires au seul facteur ethnique.

    Quid encore d'autres dissensions, de type religieux, sévissant, par exemple, en Centrafrique ou en Egypte? La nuit des Dix-mille pourrait-elle être de quelque secours? Youssef Seddik est catégorique «Certainement pas par les temps qui courent»

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    Tags:
    politique, racisme, Burundi, Rwanda, Afrique
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