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    Purge massive sur Twitter: et si la «censure» n’était pas le vrai problème?

    © Sputnik . Alexandre Kryazhev
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    Maxime Perrotin
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    La suspension de milliers de comptes Twitter en France, dans la nuit du 30 au 31 juillet, a échauffé la twittosphère. Depuis quelques mois, le réseau social supprime des millions de comptes au nom de la lutte contre les faux profils. Pour autant, derrière cette mesure salutaire, une manœuvre plus intéressée pourrait-elle se cacher?

    Le grand coup de balai de Twitter continue. Le 31 juillet au matin, de nombreux utilisateurs ont ainsi eu la mauvaise surprise de voir leur popularité au sein du réseau social amputée de quelques dizaines à quelques milliers d'abonnés.

    Face à certains politiques qui s'interrogent sur une possible «censure», qui plus est en ces temps de polémique autour de «l'affaire Benalla», l'évènement a rapidement été tourné en dérision par la presse française. Les titres rappellent notamment la volonté de Twitter, affichée depuis plusieurs mois, de lutter contre les faux comptes, demandant un numéro de téléphone en guise de garantie d'avoir bien affaire à un humain et si possible bien intentionné.

    Une noble décision, pourtant accompagnée de son lot de surprises: si «les explications sont là et nombreuses» comme insistent certains médias, parmi les comptes temporairement suspendus, on retrouve celui de l'universitaire, spécialiste de la Russie et chroniqueur économique chez Sputnik, Jacques Sapir.

    ​​Bien que celui-ci n'ait pas de numéro de téléphone portable et mette un point d'honneur à ne pas communiquer des «informations personnelles» à des sites en ligne, ce qui peut expliquer cette mésaventure, on peut toutefois s'étonner que le compte d'une personnalité publique française ait pu être touché par cette «vague» de contrôles et suspensions de fils Twitter.

    «Cela pose la question de la gestion des algorithmes: selon quels critères? […] Nous ne connaissons pas la politique de Twitter —malgré certaines demandes qui lui ont été adressées- pourquoi et comment Twitter organise ses filtres,»

    remaque, à notre micro, Yannick Harrel. Ce spécialiste en cybersécurité rappelle notamment que l'entreprise californienne est «sur la sellette» aux États-Unis. «Twitter est sous le feu d'une pression qu'on peut qualifier de politique et d'une pression qui est elle-même financière,» insiste-t-il. En effet, à la pression financière que subit Twitter qui, —comme Facebook- a récemment connu une forte baisse de la valeur de son titre en bourse (-17%, le 27 juillet) suite à une fréquentation en berne, s'ajoute la pression politique exercée par le Congrès des États-Unis, sur fond d'accusations à l'encontre de la Russie de s'être ingérée dans le processus électoral américain lors des présidentielles de 2016.

    Un point que les médias français n'ont pas jugé bon de rappeler, contrairement à leurs homologues outre-Atlantique, comme le Washington Post qui début juillet révélait l'ampleur de cette chasse aux comptes «faux» ou «douteux» lancée en octobre 2017, soit au même moment où Twitter rendait sa copie aux sénateurs américains concernant l'activité d'«agents russes» et de robots sur son réseau durant la campagne présidentielle.

    Selon les informations du quotidien américain, confirmées par Twitter, le réseau social a ainsi procédé à plus de 70 millions de suspensions de comptes pour les seuls mois de mai et juin 2018- soient 1 million par jour- plus de deux fois plus qu'au lancement des opérations en octobre 2017. Une cadence appelée à se maintenir au mois de juillet.

    Mais derrière cette bonne volonté —officielle- de faire le ménage sur ses serveurs et proposer un environnement plus sain à ses utilisateurs, Yannick Harrel, soupçonne des motifs moins avouables:

    «Cela veut dire qu'ils vont bénéficier d'une base de données, de numéros de téléphone personnels, dont on ne sait pas —ou peut entrevoir- l'usage qu'ils peuvent faire, c'est-à-dire notamment sur des demandes commerciales. Mais on peut aussi entrevoir que sur une demande bien particulière des pouvoirs publics, ils peuvent être amenés à délivrer ces numéros de téléphone.»

    Pour illustrer son propos, le spécialiste en cybersécurité rappelle que certains comptes très suivis sont sous pseudonyme, estime que «certains individus aimeraient connaître l'identité» de ceux qui se cachent derrière:

    «Ces suspensions permettent, d'une part, de faire le ménage- ça, c'est la version officielle —mais la version officieuse c'est de collecter à moindres frais une somme considérable de données vraiment sensibles que sont les numéros de téléphone personnels des personnes concernées. Et cela permet, in fine, de deviner qui est derrière un compte anonyme, un pseudonyme. Je pense par exemple à Maître Eolas, de la sorte on peut deviner qui est derrière le personnage.»

    Comme le précise Yannick Harrel, la politique générale de Twitter reste floue et ce ne sont pas les vagues explications fournies par l'entreprise concernant le ciblage des comptes à l'activité jugée «suspecte» qui vont rassurer. Une meilleure information des utilisateurs à laquelle le spécialiste appelle l'entreprise californienne à travailler, notamment afin d'éviter les spéculations autour d'une éventuelle «censure», comme celles observées ces deux derniers jours en France.

    «De ce fait, permettre à certaines personnes qui disposent d'un auditoire, qui disposent d'une notoriété, qu'elles ne soient pas indûment frappées par des mesures qui pourraient passer justement pour de la censure politique, scientifique, culturelle, technique ou autre, ce qui serait extrêmement dommageable,»

    précise le spécialiste. Un point sur lequel revenait justement Jacques Sapir auprès de notre rédaction. L'universitaire s'inquiète notamment de voir se mettre «subrepticement» en place, en Occident, «une restriction générale à la liberté d'expression» derrière «des mesures en apparence techniques» ou encore directement par voie parlementaire au nom de la lutte contre les Fake-news.

    «Cette restriction est très gênante, car elle survient sans aucune explication et pénalise les personnes qui, comme moi, n'ont pas de téléphone portable ou ne souhaitent pas diffuser leur numéro de portable. De plus, cette restriction survient alors que mon compte était très actif, à la suite de l'affaire Benalla.»

    Censure ou pas, on ne peut pas reprocher à ce membre étranger de l'Académie des Sciences de Russie d'être échaudé. Pour rappel, cette suspension temporaire de son compte Twitter (@Russeurope) survient alors qu'en septembre dernier son blog éponyme était fermé par son hébergeur, Open Édition (liée au CNRS) au prétexte de l'avoir transformé en «tribune politique partisane». Pour lui le constat est inquiétant:

    «Je pense que l'on peut considérer certaines des nouvelles règles d'utilisation de Twitter comme une censure déguisée. Aucun compte de devrait pouvoir être bloqué sans avertissement et sans que Twitter ne donne une raison valable, fût-elle technique. Il ne devrait pas y avoir d'obligation de donner son numéro de téléphone, qui relève de la vie privée.»

    Un avis dans lequel Yannick Harrel, qui insiste sur la nécessité de «conserver un bon équilibre entre la liberté d'expression et la diffamation», rappelant le long chemin qu'il a fallu parcourir afin de parvenir à ce même équilibre. Un équilibre aujourd'hui menacé, la balance tendant, selon lui, vers «plus de contrôles, plus- sous couvert de vérifications- de suspensions, de suppressions de voix qui pourraient apparaître comme dissonantes.»

    «Il faut être relativement alerte sur ce point-là. Je me réfère tout simplement à RSF, qui a adressé de nombreuses mises en garde à des démocraties occidentales pour des lois qui sont relativement conséquentes en matière de liberté d'expression et qui sous couvert d'assurer l'ordre public, permettent —un petit peu- d'asseoir un pouvoir, qui est un pouvoir au profit d'une minorité, mais qui tient justement à conserver les rênes du pouvoir.»

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