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    Mohammed VI

    Au Maroc, les dessous d’une grâce royale sélective

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    Safwene Grira
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    La grâce royale accordée à des détenus de la fronde sociale de Hoceima a été accueillie avec beaucoup de joie. Elle reste néanmoins incompréhensible pour beaucoup, qui s’étonnent de voir les principaux leaders du mouvement social croupir encore en prison. Des considérations politiques pourraient expliquer le timing et la sélectivité de la mesure.

    Au Maroc, le geste d'apaisement de Mohamed VI a fait le bonheur de Hoceima. Les rues de cette ville du Rif marocain brillaient, mardi 21 au soir, de mille feux. Dans sa clémence, le Roi a gracié 188 détenus, qui croupissaient en prison pour avoir pris part au mouvement de contestation sociopolitique qui a ébranlé la ville côtière du nord entre 2016 et 2017.

    Pour un des avocats des contestataires, Mohamed Aghnaj, joint par Sputnik,

    «Parmi les graciés figuraient 11 détenus à Casablanca, et qui écopaient de petites peines, allant de deux à trois ans de prison. C'est-à-dire, que dans tous les cas, ils auraient quitté la prison au bout de huit mois. Sinon, il y a eu beaucoup de joie, effectivement, y compris chez ceux qui sont restés encore en prison. Ils étaient solidaires avec ceux qui ont été élargis. Nous espérons seulement que cette clémence préfigure une solution durable à la crise du Rif», a déclaré l'avocat marocain à Sputnik.

    Selon Aghnaj, les bénéficiaires de la grâce avaient introduit des recours auprès du Roi en 2017. Pour Rachid Elbelghiti, figure de proue du mouvement de contestation du 11 février 2011 au Maroc, c'est l'une des raisons qui gâchent cet élargissement «incompréhensible». Dès 2017, à l'occasion de ses différentes interventions télévisées, le Roi a donné l'impression d'avoir entendu l'appel de la population. Les occasions pour rectifier le tir en accordant la grâce se sont succédé, sans toutefois que des mesures concrètes et d'envergure ne suivent.

    «À l'époque, on parlait d'un courant sécuritaire qui aurait pris la main sur la gestion de la crise, au point que seule sa perspective prévalait. C'est alors qu'est publié un rapport du Conseil national des Droits de l'homme (CNDH-institution étatique), reconnaissant des cas de torture et des dépassements à l'endroit des manifestants. La lecture purement sécuritaire s'avérant ainsi déficiente, on s'attendait du Roi qu'il rectifie le tir à la première occasion, lors du Discours du Trône du 29 juillet 2017, par exemple», se rappelle Elbelghiti, dans son entretien avec Sputnik.

    Dans ce discours commémorant le 18e anniversaire de son accession au trône, le Roi, fustigeait l'échec des partis, critiquait l'insuffisance des politiques sociales pratiquées…. En même temps qu'il rendait hommage au «courage, à la patience et à la retenue» des services de sécurité.

    Une lueur d'espoir demeurait pour que le corrigendum intervienne à l'occasion de la fête de la Révolution du Roi et du Peuple, en août de la même année. «Ce fut peine perdue», se rappelle encore Elbelghiti, pas plus d'un an plus tard, à l'occasion du Discours du Trône prononcé symboliquement depuis Hoceima, et où les revendications des manifestants se trouvaient indirectement validées par le discours royal.

    La grâce royale tombera finalement quelques semaines plus tard, à l'occasion du Eid Al-Adha, au moment où on s'y attendait le moins. Elle ne sera toutefois que partielle. Plus de la moitié des détenus, dont le nombre total avoisine les 450, furent «épargnés» par la mesure royale. Parmi ceux-ci figurent les leaders du mouvement. Ceux qui ont écopé, également, des peines les plus lourdes.

    «Dans la clémence prononcée par le roi, il y a clairement une volonté d'apaiser, partiellement, la frustration que vit le Maroc, et plus particulièrement le Rif. Toutefois, elle ne s'inscrit pas dans une volonté de trouver une solution durable à la crise du Rif et des détenus.
    Honnêtement, je ne comprends pas le message que l'on veut délivrer en excluant de l'amnistie les leaders du mouvement. S'il y a amnistie, c'est qu'on reconnaît la légitimité de la revendication, et dans ce cas, tout le monde devrait être libéré. C'est pourquoi je pense que cette grâce ne produira pas ses effets, au regard de la crise. L'État a raté une occasion de clore définitivement ce dossier», juge l'activiste marocain.

    Le maintien en détention des figures les plus médiatisées de la crise de Hoceima (à l'instar de Nasser Zefzafi ou du journaliste Hamid El-Mahdaoui), de même que l'intervention de l'amnistie au moment où l'on s'y attend le moins, pourrait, toutefois, accréditer une autre thèse. Celle de la «discrétionnarité» d'une monarchie se refusant d'être l'otage des pressions.
    «Une lecture très plausible», approuve Elbelghiti «qui s'accorde avec la logique psychologique du Makhzen (l'appareil étatique traditionnel marocain), qui estime ne devoir rien à personne, n'être en mesure de subir aucune pression médiatique, internationale, ou populaire, fût-elle légitime». Plus généralement, Rachid Elbelghiti estime que le timing et la sélectivité de cette grâce augurent d'une nouvelle ère dans l'histoire des institutions politiques marocaines.

    «Nous sommes dans une forme de consécration des bases de la royauté exécutive, qui remet pied sur les plates-bandes dont elle s'est délestée après la pression populaire de 2011. Aujourd'hui, elle avance à pas sûrs et confiants, s'appuyant sur plusieurs affluents, dont l'appareil sécuritaire, sans demander l'avis de la rue», analyse Rachid Elbelghiti.

    Emmanuel Dupuy, président de l'institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE), préfère inscrire cette mesure «dans un cadre plus large où le Roi a déjà gracié un certain nombre de personnes, d'une part, le tout lié à une tradition de clémence que le roi a voulu honorer, d'autre part». Ce spécialiste du Maroc livre son analyse en deux temps de la grâce royale. À travers cette amnistie partielle, il s'agit, selon l'analyste français, d'apaiser les revendications populaires, tout en évitant de mettre les forces politiques et l'appareil sécuritaire en porte-à-faux.

    «Amnistier carrément l'ensemble des détenus aurait été perçu comme un désaveu pour certains responsables politiques qui n'ont pas caché leur hostilité à l'endroit du mouvement de protestation, mais aussi aux forces de l'ordre qui étaient en première ligne. C'est finalement une forme d'arbitrage subtil, consistant pour le Roi à se placer de nouveau au-dessus de la mêlée, en parlant avec autorité aux différentes parties, sans les heurter frontalement, mais pour éviter aussi qu'elles se heurtent frontalement elles-mêmes», analyse Emmanuel Dupuy.

    Au-delà de cette manœuvre d'équilibriste, ménageant «partisans de la fermeté et société bouillonnante», l'État marocain profiterait, toujours selon Dupuy, du procès en appel qui se tiendra à Casablanca en octobre prochain, pour porter un autre message, à l'international cette fois-ci.

    «Il y a une stratégie médiatique en préparation de la part du pouvoir marocain pour contrecarrer la grande campagne menée au niveau des médias internationaux, en faveur des activistes de Hoceima. Les maintenir en détention jusqu'à ce qu'ils se présentent à leurs procès, permettra de montrer que la Justice fonctionne de façon indépendante dans ce pays, qui n'est pas la propriété privée d'un souverain qui saperait, selon son bon vouloir, en intervenant, en Deus ex-machina, les institutions du pays», conclut Emmanuel Dupuy, président de l'IPSE.

    Le tout, en guise de bonus, devrait satisfaire l'autorité judiciaire, qui aura ainsi toute latitude pour exercer sa fonction. Une perception à peine mise à mal par la loi marocaine qui «autorise le Roi à faire acte de grâce à tous les stades de la poursuite», précise à Sputnik l'avocat Mohamed Aghnaj. En 2017, l'activiste Salma Zayani, a bénéficié d'une clémence royale alors que son affaire n'a pas encore été portée devant les tribunaux.

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    Tags:
    Aïd al-Fitr (Uraza Baïram), Mohamed VI, Casablanca, Maroc
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