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    In this May 14, 2006 file photo, Moroccan Army soldiers parade during celebrations to mark the 50th anniversary of the Moroccan Royal Armed Forces.

    Service militaire au Maroc, une mesure sociale… et très politique

    © AP Photo / Abdeljalil Bounhar
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    Safwene Grira
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    Le rétablissement du service militaire obligatoire vise, officiellement, à favoriser une «meilleure insertion socioprofessionnelle» de la jeunesse marocaine. D’après des experts marocains et internationaux contactés par Sputnik, ce pari social ferait partie d’un «package» plus large… et plus politique.

    La jeunesse marocaine de retour dans les casernes? Une perspective qui divise le royaume chérifien.

    Le projet de loi 44.18, instituant le retour du service militaire dans le royaume dresse contre lui une partie de la société civile: sur Facebook, ils sont près de 20.000 membres sur «le Rassemblement marocain contre le service militaire obligatoire», un groupe virtuel qui fustige cette «décision surprenante», prise au détriment d'autres mesures «prioritaires». Sur la forme, son adoption «consacre l'absence de toute démocratie, compte tenu du fait que cette question ne figure pas dans le programme politique gouvernemental que le parlement a ratifié», peut-on lire dans la rubrique «à propos» du groupe.

    La jeunesse marocaine a été prise au dépourvu par le Conseil des ministres du 20 août, présidé par le Roi lui-même, et prévoyant le rétablissement de la conscription des jeunes, hommes et femmes, âgés de 19 à 25 ans, pendant 12 mois. L'effet de surprise est à relativiser dans la mesure où l'annonce survient quelques semaines après deux discours royaux, mettant spécifiquement l'accent sur la jeunesse dans un pays, où les jeunes de 15 à 34 ans représentent 34% de la population.

    Au-delà de l'opposition «politique» sous-tendue par les initiateurs du groupe sur Facebook, le journaliste marocain Mehdi Berrada, explique pour Sputnik ce qui divise la rue marocaine sur cette question.

    «Les jeunes concernés, qui ont entre 19 et 25 ans, ne savent pas ce qui va leur arriver une fois engagés, si le service militaire va apporter une réponse à leurs problèmes. Il faut rappeler qu'un jeune sur quatre au Maroc, entre 15 et 25 ans, ne fait rien de sa vie: ni école, ni formation, ni travail. Il y en a, aussi qui vont encore plus loin, en se disant prêts à offrir une année au pays, devenir réserviste et le défendre éventuellement. Ils se demandent, seulement, si le pays va le leur rendre après.», résume Mehdi Berrada.

    Jean-Claude Felix Tchicaya, chercheur au sein du groupe d'Études sur l'Afrique de l'Institut de Prospectives et Sécurité en Europe (IPSE), partage ce scepticisme. Il émet toutefois l'hypothèse que les casernes puissent abriter des centres de formation qui donneront aux jeunes des outils au bout de leur conscription. Ce serait tout le sens à donner à l'amélioration de «l'insertion dans la vie professionnelle et sociale», l'objectif affiché par le texte du projet de loi.

    «Pour cela, on attendra de voir le volet budgétaire. D'où est-ce que cet argent va sortir, et quelle manne financière va le soutenir? Cela déterminera, aussi, le plan organisationnel de la chose, et interrogera la capacité des formateurs militaires et professionnels à se mettre en mouvement», précise le chercheur français.

    La question du budget est d'autant «légitime» que le service militaire obligatoire avait été justement supprimé, en 2006… pour des considérations budgétaires, se rappelle encore Achraf Tribak, directeur du centre de recherches Hespress à Rabat. Or, le Maroc s'inscrit, aujourd'hui, dans une perspective d'augmentation de son budget de défense, pour atteindre, en 2022, 3,9 milliards de dollars, contre 3,5 en 2018, d'après l'institut britannique Strategic Defense Intelligence (SDI). D'autre part,

    «La suppression du service militaire n'obéissait pas exclusivement à des considérations budgétaires. Certes, la crise économique mondiale a affecté le Maroc, tout comme elle a touché d'autres pays. La suppression du service militaire intervenait, toutefois, après les attentats terroristes de Casablanca de 2003. On a craint, à l'époque, que des jeunes sortant des casernes après y avoir appris la manipulation des armes ne soient plus facilement recrutés pour perpétrer des attentats terroristes», précise l'analyste marocain à Sputnik.

    À d'autres menaces, d'autres mesures. Si le Maroc s'est mis relativement à l'abri du spectre terroriste, sa jeunesse est aujourd'hui en proie à d'autres maux, de l'aveu même des autorités. «Chômage, délinquance, trafic de substances illicites, immigration clandestine», énumère, de son côté, Achraf Tribak estimant qu'«à défaut pour les secteurs de l'enseignement et de l'emploi d'avoir pu contenir la masse grandissante des jeunes, l'Etat envisage d'autres options».

    «Des rapports nationaux et internationaux, avec à l'appui des chiffres effrayants sur l'état de la jeunesse marocaine, ont convaincu l'Etat qu'à défaut de trouver des solutions, cette jeunesse alimentera d'incessantes contestations sociales», ajoute-t-il.

    Des contestations sociales, le Maroc en connaît depuis un moment. De Jérada, à Zagora, en passant, plus particulièrement, par Hoceima, cette ville du Nord frondeur marocain, le Rif. En 2016, la mort d'un vendeur de poisson, broyé avec sa marchandise confisquée, dans une benne à ordures, avait précipité un mouvement social «inédit», se rappelle encore Mehdi Berrada. «On n'a pas vu ça depuis le 20 février 2011 [un mouvement politico-social en écho au Printemps arabe, ndlr]. La gestion de cette crise par les autorités montrait clairement que le Maroc n'était pas prêt à voir ce scénario se renouveler». Dès lors, dans la psychologie du régime,

    «Il s'agit à travers le service militaire de remettre la jeunesse dans les rangs. L'envoyer au service militaire contribuera à lui inculquer les valeurs de la hiérarchie, du patriotisme et du vivre-ensemble, la mettre dans une dynamique positive, sans compter les choses que tous les jeunes appelés vont apprendre dans les casernes. Pour ce qui est de la formation professionnelle, toutefois, il faut attendre l'adoption du texte définitif de la loi», poursuit Mehdi Berrada.

    Le journaliste explique que cette mesure doit être lue comme faisant partie de tout un «package», à l'adresse de la jeunesse marocaine, et dont les derniers discours du Roi ont fixé les grandes lignes: formation professionnelle, réforme du système d'orientations avant le Bac, mesures incitatives à la création de petites entreprises, etc. Ce «pari social à plusieurs tiroirs» qui, selon cette expression de Felix Tchicaya, affermirait la citoyenneté en même temps qu'il endiguerait la grogne sociale, à condition de faciliter concrètement la réinsertion professionnelle, pourrait également obéir à des considérations régionales et internationales.

    «Cette mesure intervient à un moment où le dossier du Sahara revient en force dans l'agenda de l'ONU et du Conseil de sécurité. Alors qu'on retourne aux négociations, le Polisario poursuit ses escalades guerrières, avec un soutien de l'Algérie. Cette loi s'inscrit, dès lors, dans une volonté de mobilisation générale à l'échelle de toute la société pour adresser un message aux adversaires et à la communauté internationale disant que le Maroc peut compter sur son armée, ses appelés et ses réservistes», estime Achraf Tribak.

    Chez les internautes opposés au service militaire obligatoire, cette considération revient, néanmoins, très peu dans les débats. En dépit de nombreuses exemptions prévues, ces jeunes dénoncent la relégation de leurs priorités au second plan: l'accès à l'éducation, à la santé, et au travail, et plus généralement, la lutte contre la précarité.

    Pour le moment, la pétition lancée par ces jeunes a recueilli l'assentiment d'un certain nombre d'organisations de la société civile. Ils seront à peine 1220 personnes, en revanche, à avoir apposé leur signature sur le site Change.org. Ils espèrent atteindre plusieurs milliers de signatures quand le projet de loi sera débattu au Parlement, en octobre prochain. Le procès de plusieurs dizaines d'activistes de Hoceima, exclus d'une récente amnistie royale, se tiendra au même mois. Tout un symbole.

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    Tags:
    projet de loi, société civile, service militaire, jeunesse, Facebook, Inc, Maroc
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