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    Les Libyens ne veulent pas Kadhafi, mais les revenus du pétrole?

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    Qui contrôle quoi en Libye? Qui gère son pétrole et ses fournitures? Comment les élections à venir pourraient-elles influer sur la situation en Libye des «principaux partenaires» du pays - l'Italie et la France? Éléments de réponse.

    Ce 24 août, la France a soutenu l'initiative italienne d'organiser une conférence sur la stabilisation de la situation en Libye. Rome est considéré comme le principal partenaire sur la question libyenne, ce qui, toutefois, ne change rien au fait que la France et l'Italie soutiennent des dirigeants différents dans ce pays et sont donc rivaux de facto. Comme l'a indiqué récemment à Sputnik Michela Mercuri, auteure de La Libye inconnue, les objectifs stratégiques de l'Italie et de la France en Libye «sont complètement opposés, et tout cela à cause du pétrole».

    L'élection présidentielle prévue dans ce pays africain le 10 décembre 2018 ne permettra certainement pas de lever les contradictions accumulées entre les différents groupuscules. La dualité du pouvoir perdure dans le pays, avec d'un côté le gouvernement de Tobrouk soutenu par la France et coopérant avec l'Armée nationale libyenne (ANL) de Khalifa Haftar, et de l'autre le gouvernement d'entente nationale soutenu par l'Italie dirigé par Fayez Sarraj à Tripoli, formé avec le soutien de l'Onu. Un grand nombre de groupes autonomes existent aussi séparément.

    Le choix de Rome

    Kirill Semenov, directeur du Centre d'études islamiques à l'Institut russe du développement innovant, remarque que l'Italie soutient le gouvernement d'union nationale de Fayez Sarraj «car c'est le gouvernement légitime». Alors que Rome se méfie de Khalifa Haftar, qui flirte avec différents groupes à la réputation douteuse et entretient des liens avec l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, dont le renforcement des positions en Libye suscite la méfiance de l'Italie.

    «L'Italie a essayé de travailler avec toutes les forces en Libye, y compris certains groupes qui s'étaient rangés du côté du gouvernement d'union nationale ou sous son parapluie — les brigades de Misrata et les brigades de Zintan, qui avaient d'abord soutenu Haftar. On peut considérer comme un grand exploit de l'Italie le fait que les brigades de Zintan, qui étaient les principaux alliés de Haftar, lui aient tourné le dos. Sans les brigades de Zintan, les chances pour l'Armée nationale libyenne de reprendre le contrôle de ce territoire ont significativement chuté, voire sont devenues nulles», explique Kirill Semenov.

    L'expert souligne que sur le plan économique, Rome veut que l'infrastructure pétrolière et gazière soit contrôlée par des «forces plus ou moins responsables». Cela concerne aussi bien Greenstream que les gisements du plateau libyen à la frontière tunisienne.

    Kirill Semenov rappelle que 13 groupes de Libye occidentale ont refusé de reconnaître la «feuille de route» du processus de paix mise au point par les leaders de l'ANL et du gouvernement d'union nationale en juillet 2017 à Paris. Y compris les deux plus grands groupes: les brigades de Zintan et de Misrata.

    «Les brigades de Misrata ont des opinions identiques ou proches de celles des Frères musulmans*. En Russie, les Frères musulmans* sont considérés comme un groupe terroriste, mais pas en Occident. Il faut souligner aussi que les brigades de Misrata ont réussi à régler le problème de Daech* en Libye en reprenant la ville de Syrte. Autrement dit, ce sont les représentants de la Libye occidentale qui combattent réellement l'islam radical. En ce qui concerne les brigades de Zintan, leurs territoires n'étaient pas limitrophes de la zone contrôlée par Daech. Mais ils sont connus pour avoir capturé à l'époque le fils Kadhafi», explique Kirill Semenov.

    Que partagent Rome et Paris en Libye?

    «Avant tout, l'Italie et la France sont attirées par les hydrocarbures», affirme Kirill Semenov.

    La principale ressource libyenne est contrôlée par la Corporation pétrolière nationale de Tripoli, qui est la seule à avoir le droit d'exporter l'or noir à l'étranger. La corporation est liée à Fayez Sarraj et ce sont les Italiens qui la supervisent. Sauf qu'à Benghazi existe une autre corporation subordonnée au gouvernement de Tobrouk, dont la plupart des gisements sont contrôlés par Khalifa Haftar.

    «Dans ce litige, l'Italie est devant la France pour l'instant, parce que les hydrocarbures ne peuvent pas être exportés en contournant l'Italie. Alors que la France tente de légitimer Haftar et l'Armée nationale libyenne en organisant de nouvelles élections pour se doter au final de leviers d'influence sur les exportations et redistribuer les hydrocarbures libyens à son avantage», poursuit l'expert.

    Les positions italiennes pourraient être ébranlées

    Même si les autorités italiennes ont démenti début août qu'elles appelleraient à reporter la date des élections en Libye, Kirill Semenov pense que Rome restera opposé à leur déroulement. Toutefois, indépendamment de la position des capitales européennes, les perspectives de ce vote sont assez floues car en Libye-même suffisamment de forces sont opposées aux élections.

    «Si les élections avaient lieu, la question serait alors de savoir si les résultats seront reconnus, et combien d'électeurs y participeront. Il faut effectivement un certain consensus national mais, par exemple, les Berbères ont déclaré qu'ils ne reconnaîtraient aucune élection tant que leurs exigences ne seraient pas prises en compte. Alors que les représentants de la Libye occidentale pensent que ce scrutin est un complot entre Sarraj et Haftar pour légitimer Haftar et son Armée nationale libyenne et, par conséquent, laisser les groupuscules libyens occidentaux en dehors de la vie politique. C'est pourquoi, par exemple, les brigades de Zintan, qui étaient jusque-là des acteurs autonomes, peuvent à présent conclure une alliance avec les brigades de Misrata. Ce serait une alliance assez sérieuse qui ne saurait être ignorée», estime l'expert.

    Ce dernier pense que les élections en Libye pourraient ébranler les positions de l'Italie, car l'un des éventuels scénarios serait la légitimation de l'ANL et de Haftar, ainsi que le maintien de Sarraj — mais à un poste purement nominal.

    «Rome a conscience du fait que ces élections pourraient initier une nouvelle phase de guerre civile car une partie des forces pourrait ne pas reconnaître les résultats, ce qui provoquerait une nouvelle étape de confrontation et entraînerait une nouvelle vague migratoire.»

    En parlant des migrants

    Lev Dengov, chef du groupe de contact pour la Libye auprès du ministère russe des Affaires étrangères, a déclaré en août 2017 que «l'Italie, confrontée au problème de réfugiés africains en provenance de Libye, se sent abandonnée à son propre sort par ses alliés». Les nouvelles autorités italiennes sont du même avis. La solution semble être un consensus entre les principaux belligérants en Libye, c'est pourquoi, d'après Kirill Semenov, Rome promeut l'idée «la trêve d'abord, les élections ensuite».

    «L'Italie tente de travailler sur le terrain avec les forces qui cherchent vraiment à régler le problème migratoire. Ce sont les brigades de Misrata et de Zintan, et la garde présidentielle de Sarraj. Chacun de ces acteurs a la possibilité de stopper les flux migratoires qui passent par son territoire.»

    Kadhafi viendra remettre de l'ordre

    Kirill Semenov souligne que l'idée répandue selon laquelle «avec Kadhafi régnait l'ordre» et qu'il «ne laissait pas passer les migrants» est «en partie vraie».

    «Simplement, les migrants suivaient un autre itinéraire redevenu populaire — via l'enclave espagnole Ceuta. La Libye actuelle est devenue plus commode pour eux dans ce sens: il y a de nombreux groupes que l'on peut payer. Mais d'un autre côté, l'itinéraire via la Libye est le plus dangereux et la plupart des migrants préfèrent tout de même l'itinéraire par le Maroc, via les enclaves espagnoles. Bien sûr, Kadhafi jouait un certain rôle. Il y avait une stabilité, le pouvoir était peut-être dictatorial, mais Kadhafi contrôlait tout», explique l'expert.

    En mars 2018, le fils de l'ancien dirigeant libyen Saïf al-Islam a déclaré vouloir se battre pour le pouvoir à la prochaine présidentielle. Mais, comme le remarque l'expert russe, il ne s'est pas encore manifesté comme une personnalité autonome.

    «On ignore qui est derrière lui, au nom de qui il parle — lui-même ou si quelqu'un lui dicte ce qu'il doit dire. On ignore où il se trouve et quelle est sa liberté de déplacement.»

    Nostalgie — non, pétrole — oui

    Est-ce que la population libyenne ira voter pour une personnalité liée à Kadhafi par nostalgie de la stabilité? L'expert pense que la plupart des Libyens n'ont pas la nostalgie de l'ancienne Libye. La Libye n'est pas la Syrie, ce sont les positions des cités-États qui sont fortes, comme les brigades de Zintan et de Misrata, et au final tous les groupes veulent obtenir leur part des ventes pétrolières.

    «Le problème de la Libye, c'est le problème de la redistribution des revenus pétroliers. Tout tourne autour de cela. C'est plus important que les paradigmes idéologiques ou d'autres facteurs du même acabit», conclut Kirill Semenov.

    *Organisation terroriste interdite en Russie

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