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    Idlib. Photo d'archive

    Le Corf: «si on n’aide pas les Syriens, demain il y aura 30.000 nouveaux djihadistes»

    © REUTERS / Ammar Abdullah
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    Maxime Perrotin
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    La tension monte à Idlib, dernière région aux mains des djihadistes. Chefs d’État et médias occidentaux évoquent déjà le «massacre» qui serait à venir, Moscou craint une nouvelle provocation. L’humanitaire Pierre Le Corf, revient avec nous sur cette situation dont les Aleppins continuent à être témoins et victimes.

    «On est maintenant connecté à la plus grosse zone de combats en Syrie»,

    résume à notre micro Pierre Le Corf, fondateur de l'association humanitaire WeAreSuperHeroes, basée à Alep et de passage à Paris. Comme tant d'autres, celui qui a vécu de l'intérieur la bataille d'Alep ne cache pas son inquiétude quant à l'imprévisibilité de la tournure des évènements à Idlib.

    En effet, non seulement la seconde ville du pays subit toujours les pilonnages des djihadistes, depuis cette province limitrophe où ils avaient été évacués par convoi, mais les forces turques sont également à deux pas de ce qui était la capitale économique syrienne: «de là où je travaille, avec des jumelles on peut voir un drapeau noir et un drapeau turc qui flottent,» relate l'humanitaire.

    «Il y a de très grosses forces de la coalition, les Turcs ont envahi jusqu'à Hama ils sont arrivés jusqu'à Manbej, où ils sont bloqués par les Américains, donc c'est une zone ultra explosive en ce moment.»

    Des forces turques qui s'ajoutent à celles de nombreux autres belligérants du conflit syrien, aujourd'hui présent dans la région. En effet, alors que la bataille d'Idlib se profile, «chaque camp fourbit ses armes». Face à la mobilisation de l'aviation russe et des troupes syriennes, les médias arabes et occidentaux sortent de leur torpeur pour prophétiser le «coût horrible», le «grand massacre» auquel mènerait la reprise du «dernier bastion des rebelles», «une bataille comme aucune autre», soulignant que l'ONU appelle à «éviter un bain de sang

    Face à l'inéluctable, les chefs d'État ne sont pas en reste de déclarations alarmistes, l'offensive mènerait à «un massacre», aurait déclaré le 4 septembre Recep Tayyip Erdogan. Le même jour Donald Trump tweetait que «des centaines de milliers de personnes pourraient être tuées». Dimanche, c'était le Pape François qui mettait en garde contre les risques d'une «catastrophe humanitaire,» au cours de la messe dominicale, appelant tous les acteurs impliqués à «faire valoir les instruments de la diplomatie, du dialogue et de la négociation

    Les Syriens, Russes, Turcs et Américains ou encore Iraniens, ne sont pas les seuls «acteurs impliqués» militairement à Idlib. Tenant la province, les fameux «rebelles» sont unis sous la bannière d'Hay'at Tahrir Al-Sham (HTS), une alliance de groupes djihadistes dominée par d'anciens membres d'Al-Qaeda —ceux-là mêmes qui ont revendiqué avoir abattu un chasseur-bombardier russe Su-25 en février- et qui viennent d'être ajoutés par Ankara à sa liste de groupes terroristes. Hay'at Tahrir Al-Sham revendique plus de 70.000 djihadistes dans ses rangs.

    Autres acteurs, plus discrets, les Français et même les Italiens présents dans le Nord syrien afin d'épauler les Kurdes, cibles de l'opération turque «bouclier de l'Euphrate.» En somme, Idlib s'annonce être un théâtre militaire particulièrement complexe dans lequel les Occidentaux pourraient être tentés de jouer leur va-tout, craint l'humanitaire.

    «Cela va être plus qu'une bataille, c'est la dernière occasion pour les forces occidentales- dont mon pays, la France- pour intervenir en Syrie, trouver une justification pour pouvoir créer un conflit plus majeur. […] Le jour où la bataille d'Idlib sera terminée, la coalition- l'Europe et les États-Unis- aura perdu la guerre en Syrie, ce sera terminé.»

    Des propos de Pierre Le Corf, tenus la veille de la déclaration de Jean-Yves Le Drian, reconnaissant que Bachar al Assad avait «gagné la guerre», sans toutefois avoir gagné la paix. À l'occasion de cet acte final des opérations militaires en Syrie, particulièrement complexe, le jeune humanitaire craint que les Occidentaux puissent tenter leur va-tout en profitant d'une nouvelle attaque chimique supposée, ne faisant qu'ajouter encore plus de chaos.

    En avril, suite à une vidéo et des photos relayées par les Casques blancs, des frappes avaient été menées sur le sol syrien par Washington, Londres et Paris au prétexte de réagir à une attaque chimique menée par Damas sur les populations civiles de la Ghouta. Rapidement, les témoignages recueillis sur place par des journalistes anglo-saxons, dont Robert Fisk, grand reporter (il est le journaliste britannique le plus décoré et a interviewé plusieurs fois Oussama Ben-Laden) et correspondant depuis 32 ans au Moyen-Orient, notamment pour The Independent, avaient remis en cause la thèse d'une attaque chimique.

    Parmi les témoignages, celui du médecin de la clinique souterraine où les Casques blancs avaient tourné les images à l'origine de cette centaine de missiles tirés sur la Syrie par les forces coalisées.

    «Les patients, dit-il, étaient atteints, non pas par du gaz, mais par un manque d'oxygène dans les tunnels et les caves remplis de débris dans lesquels ils vivaient, lors d'une nuit où des bombardements intensifs, associés à de forts vents, avaient soulevé une tempête de poussière et de sable», relate Robert Fisk.

    Cependant, en tant que journaliste pour un média russe, relayer ce type de témoignages remettant en cause la sincérité de ceux des Casques blancs est considéré comme une «intox de la Russie» par nos confrères français. «Certains se sont engagés dans une campagne de désinformation visant à remettre en cause la responsabilité bien établie du régime de Damas dans les attaques chimiques visant la population syrienne dont celle de Douma en avril dernier», avertit même le Quai d'Orsay, lundi 3 septembre, tout en réitérant sa «préoccupation», vis-à-vis des risques «d'une attaque chimique menée par le régime syrien» à Idlib.

    «C'est la seule possibilité aujourd'hui, pour les groupes armés, de justifier une attaque frontale contre la Syrie,»

    insiste Pierre Le Corf, inquiet- depuis avril- que puisse avoir lieu une nouvelle manipulation, «suffisamment crédible» pour permettre aux chancelleries occidentales de se réinviter militairement dans un conflit qui perdure depuis plus de sept ans.

    «Cela serait vraiment une idée folle et bête, de la part de la coalition, d'attaquer frontalement la Syrie […] Mais, honnêtement, on n'est sûr de rien.» Ajoute-t-il.

    Le volontaire humanitaire estime que ce type d'actions va à l'encontre même des objectifs poursuivis par les chancelleries occidentales en Syrie, aboutissant même à leur exact opposé, à savoir renforcer la position de la Russie ou de l'Iran. Pour autant, Pierre Le Corf tient à mettre les points sur les «i», son témoignage ne doit être considéré que comme celui d'un témoin de terrain.

    «Si demain je parle des terroristes, des bombardements, de ce qui arrive, etc. c'est parce que je le vois, je le vis.»

    «Je suis neutre, je ne parle pas de politique, j'explique les choses telles qu'elles sont. Les gens m'ont attribué une espèce de statut, de rôle d'expert, de personnalité sur place… ce n'est pas le cas. Je suis une personne, j'ai une petite association, j'aide des gens, mais quand je parle, je parle en tant que personne, pas en tant qu'expert géopolitique.»

    Un témoignage que certains journalistes français avaient tenté de décrédibiliser lors de la bataille d'Alep, en tirant un portrait au vitriol du jeune l'humanitaire. Il était présenté comme proche de «figures d'extrême-droite», évoluant «dans les milieux ultra-catho» et l'accusant d'être le «porte-voix de la propagande officielle» de Damas. Son seul tort, que son témoignage de résident d'Alep puisse montrer que des civils mourraient des deux côtés de la ville.

    Une version qui ne s'accordait pas avec la celle, manichéenne, alors véhiculée par les médias mainstream français. Ils lui préféreront d'autres témoins, comme la petite Bana, ou plutôt sa mère. Cette professeur d'anglais ouvre quelques jours avant l'offensive de l'armée un compte sur Twitter, où elle raconte le quotidien de sa fillette de 7 ans, non sans quelques agréments politiques ne serait-ce dans ses interviews Skype à CNN et TF1. Peu de médias relèvent alors que le père de Bana est membre d'une organisation djihadiste, ce qui aurait dû suffire à prendre son témoignage avec circonspection. Ce ne sera pas le cas et nous évoquions déjà fin 2016 ce parti-pris non avoué des journalistes lors de la dernière phase de la libération d'Alep,

    «Il y a là quelque chose de profondément choquant, de profondément injuste et on est plus dans des luttes d'influences que dans de l'information digne de ce nom,»

    s'insurgeait alors à notre micro Christian Harbulot, directeur de l'École de Guerre Économique (EGE), contre des journalistes qui «perdent la face» et qui sont «incapables de dénoncer comme il se doit la barbarie, que ce soit celle de l'État islamique ou des groupes du type Al-Qaeda et affiliés», alors même que l'Europe était frappée par le terrorisme islamiste. À l'époque, dire que les groupes «rebelles» n'étaient pas tous modérés revenait à «faire la propagande du régime syrien et de son allié russe.»

    «C'est plutôt un petit groupe de journalistes, un lobby, plus que les journalistes en règle générale,» ironise Pierre Le Corf.

    Fin août, celui-ci est catalogué dans la liste des 151 personnalités publiques «assadistes» dressée par un étudiant néerlandais se présentant comme un activiste des droits de l'homme. Un individu, jusque-là totalement inconnu, dont le parti-pris ouvertement pro rebelles et anti-poutine le mène parfois sur des sentiers hasardeux…

    ​Si Idlib contient tous les ingrédients pour cristalliser toute l'attention médiatique. Reste à savoir comment les leçons d'Alep auront été tirées et cette nouvelle page de la guerre en Syrie sera couverte, et surtout, comment les partisans d'une intervention occidentale y prendront part. Pour l'heure, les médias occidentaux sont bien plus mesurés qu'il y a deux ans.

    On remarquera que sur Franceinfo le géopolitologue Frédéric Pichon a pu expliquer que «les djihadistes et les rebelles font pression sur les civils pour leur interdire de rejoindre les zones gouvernementales et les forcer à rester là», anticipant le début des hostilités après la réunion Turquie, Russie, Iran le 7 septembre. Impensable il y a quelques années, cette interview a pourtant valu tant à l'intervenant qu'au média une volée de critiques sur les réseaux sociaux de la part des mêmes qui ciblent Le Corf.

    ​Des critiques, de «gens qui espèrent ne pas se retrouver du mauvais côté de l'histoire,» tempère Pierre Le Corf. Malgré le fait que seuls 20% de ses frais soient couverts par les dons de particuliers en France et qu'il ne reçoit aucune aide des autorités locales, l'humanitaire n'entend pas renoncer à ses œuvres à Alep,

    «Personne ne veut aller travailler au fin fond des quartiers Est, car les gens se méfient encore. Mais, si on ne les aide pas, demain il y aura 30.000 nouveaux djihadistes. C'est un enjeu national, c'est un enjeu qui devrait être gouvernemental»,

    insiste l'humanitaire, évoquant les enfants et adolescents auxquels il vient en aide dans les quartiers libérés, qu'ils soient des rues ou qu'ils aient été avec les djihadistes. Un «gros travail pour demain» estime-t-il, tout particulièrement au vu de la difficulté que causent les plus âgés d'entre eux, «les adolescents sont les plus compliqués et les plus dangereux pour le futur».

    «Si demain il m'arrive quelque chose —jusqu'à maintenant, j'ai eu beaucoup de chance, je n'ai été blessé qu'une seule fois-, j'ai peur que ces projets-là, qui ne dépendent que de mon association, s'éteignent.»

    Face à cet avenir encore incertain et malgré le fait qu'une partie de leur ville reste la proie des mortiers et roquettes des djihadistes, les Aleppins semblent, d'après Pierre Le Corf, vouloir se détacher de la réalité de cette guerre, faisant la sourdre oreille à la volonté des Occidentaux de continuer à influencer le conflit. «Les gens ont eu leur lot de guerre,» résume-t-il.

    «Les gens n'y pensent pas, cela fait des années qu'ils le vivent. Dans leur tête, ce n'est pas demain que cela va s'arrêter. Il y a plus de déni que d'appréhension. Ils sont fatigués, ils ne veulent pas y penser même s'il y a toujours des combats à Alep.»

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    Tags:
    djihadisme, Pierre Le Corf, Hama, Idlib, Alep, Syrie
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