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    bombe au phosphore blanc 1966

    Pourquoi le Pentagone perfectionne ses munitions au phosphore

    CC0 / National Museum of the U.S. Air Force
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    Deux chasseurs F-15 passent, et derrière eux s'élèvent les nuages blancs des explosions au-dessus de la ville… Le week-end dernier, le ministère russe de la Défense a accusé les forces aériennes américaines d’avoir utilisé des munitions au phosphore blanc, pourtant interdites, à Hadjin, au sud-est de la province syrienne de Deir-ez-Zor.

    Selon le ministère, ces frappes ont provoqué des incendies importants. On ne dispose toujours pas de données précises sur les victimes. Les représentants du Pentagone ont naturellement démenti ces propos, en affirmant que les militaires américains ne disposaient pas d'armes de ce type dans la zone mentionnée. Mais, compte tenu de l'expérience des dernières décennies, on sait que les forces armées des États-Unis et de leurs alliés utilisent régulièrement des munitions au phosphore blanc. Pourquoi l'armée la plus puissante du monde ne semble-t-elle pas pressée de se débarrasser de cette arme connue depuis plus de 100 ans?

    Un feu impossible à éteindre

    Les munitions au phosphore blanc ont été utilisées pour la première fois au cours de la Première Guerre mondiale sous la forme de grenades, d'obus d'artillerie et de bombes aériennes. Cette nouvelle arme éliminait l'infanterie en terrain ouvert, tout comme dans les tranchées, les réduits ou les fortifications de béton. Elle immolait littéralement des fortifications voire des localités entières. Le phosphore se distinguait parmi les autres substances incendiaires de l'époque non seulement par ses capacités destructrices impressionnantes, mais aussi par son effet démoralisateur très fort: les soldats ne comprenaient pas de quoi il s'agissait et comment y faire face.

    La température de combustion du phosphore blanc s'élève à 1.200 ou 1.300 ºC, ce qui est comparable à celle de la lave des volcans. Au contact du corps, cette substance brûle immédiatement les vêtements et inflige des brûlures très graves, voire létales, à la personne touchée. Sa combustion s'accompagne de l'émission d'un gaz spécifique et très toxique. Il est très difficile d'éteindre le feu du phosphore blanc: il est très résistant à l'eau, et les extincteurs sont pratiquement impuissants dans ce cas-là. La réaction s'arrête une fois la substance épuisée, ou à cause d'un manque d'oxygène. Le phosphore blanc peut même brûler dans l'eau. On a constaté des cas où des particules de cette substance pénétraient le corps avec des fragments de munitions pour ensuite s'enflammer sur la table d'opération après l'ouverture de la blessure par un chirurgien qui tentait de dégager ces fragments. Un bon remède est le sulfate de cuivre, mais il n'est pas disponible dans toutes les unités militaires ou de pompiers.

    En 1977, la Convention de Genève pour la protection des victimes de la guerre de 1949 a été élargie par des protocoles supplémentaires interdisant l'utilisation de munitions au phosphore blanc dans le cas où les frappes pourraient toucher des civils. Les États-Unis ont refusé de signer ces amendements, prévoyant probablement les spécificités des conflits du futur, où il est souvent difficile de faire la distinction entre un site militaire et un site civil. Ainsi, les terroristes syriens utilisent souvent les civils en tant que bouclier humain et installent leurs positions de tir et leurs états-majors dans des immeubles résidentiels. Dans tous les cas, le Pentagone ne reconnaît l'utilisation des munitions au phosphore que très rarement et du bout des lèvres, car cette arme ne correspond pas vraiment à la rhétorique de la démocratie et des droits de l'homme. Dans tous les cas, on a déjà plusieurs fois pris les Américains en flagrant délit.

    L'usage et la modernisation

    Ainsi, les États-Unis ont utilisé des bombes au phosphore en 2004 pour briser les résistants de la ville irakienne de Falloujah. Les médias ont publié des images d'explosions blanches très spécifiques dans les zones urbaines et les brûlures terribles des habitants, ce qui a forcé le porte-parole du Pentagone Barry Venable à reconnaître l'utilisation de cette substance. Il a pourtant précisé que les Américains avaient frappé uniquement des cibles militaires. Les USA ont eu recours aux mêmes méthodes en été 2017, lors des bombardements massifs et non-sélectifs de la ville syrienne de Raqqa, «capitale» de l'État islamique autoproclamé. L'utilisation de munitions au phosphore a même été confirmée par Human Rights Watch, qui préfère souvent ignorer les exactions des militaires américains. Dans tous les cas, les États-Unis font fi de ces accusations et n'ont visiblement aucune envie de renoncer à ces armes.

    «Premièrement, il ne faut pas oublier que les armes incendiaires sont très efficaces, universelles, et permettent de combattre pratiquement tous les types de cibles terrestres, explique Sergueï Soudakov, professeur de l'Académie des sciences militaires. Les Américains renoncent toujours à contrecœur à ce qui est efficace. Deuxièmement, il est très compliqué et très coûteux de détruire de vielles munitions au phosphore dont le délai d'utilisation a déjà expiré: il est beaucoup plus facile de les lancer sur une ville désertique. Enfin, les États-Unis développent de nouvelles armes incendiaires destinées aux guerres du futur. L'utilisation des bombes au phosphore n'est donc qu'une phase d'essais pratiques. Les Américains analysent leur utilisation et leur efficacité, ainsi que les moyens nécessaires pour les modifier et les renforcer. Une approche très pratique: on peut dépenser des centaines de millions de dollars sur des technologies prometteuses, ou investir un million dans une arme qui a déjà fait ses preuves pour améliorer sa force de frappe».

    Il rappelle également que les Américains ne s'empressent pas de détruire leurs arsenaux chimiques. Selon lui, les États-Unis forment une base de munitions interdites — sorte de réserve secrète qui pourrait être utilisée dans une «grande guerre» pour obtenir un avantage par rapport à l'ennemi qui a depuis longtemps renoncé à ces armes. Qui plus est, les USA montrent un mauvais exemple à leurs alliés. Le Royaume-Uni et Israël ont, par le passé, utilisé des munitions au phosphore blanc au Moyen-Orient, alors que les journalistes russes ont enregistré en 2014 une vidéo de ces explosions très caractéristiques à Semionovka, dans le Donbass. Il s'agissait de bombardements lancés par l'armée ukrainienne. Kiev a naturellement démenti ces informations.

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    Tags:
    munitions, Pentagone, États-Unis
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