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    Manifestation de Bassora

    L’Irak au bord de l’éclatement… au plus grand bonheur des États-Unis

    © AP Photo / Nabil al-Jurani
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    Louis Doutrebente
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    L’Irak va-t-il choisir l’unité ou subir la partition? Après sa victoire contre l’EI, Bagdad ne parvient pas à unifier le pays. Les manifestations de Bassora et la rupture au sein de la communauté chiite pourraient être le point de départ du renouveau ou de la fin de l’Irak, entraînant un découpage à l’américaine du «Grand Moyen-Orient».

    De revers en revers, se dessine peut-être… la victoire stratégique des États-Unis au Moyen-Orient. La situation catastrophique de l'État irakien pourrait en effet conduire à sa partition en trois ou quatre nouveaux États. Et c'est justement ce que préconise la doctrine de remodelage du «Grand Moyen-Orient», en vigueur à Washington depuis 2003.

    En effet, Haïder al-Abadi, Premier ministre de l'Irak depuis le 8 septembre 2014, pourrait être contraint de quitter son poste. Cet homme, comme son prédécesseur, Nouri al-Maliki, avait été soutenu par les États-Unis. Plus ouvert qu'al-Maliki, qui représentait le chiisme triomphant face aux sunnites- qui eux soutenaient l'État islamique- al-Abadi l'avait remplacé avec l'aide de Washington. Mais l'idée américaine qu'al-Abadi fasse consensus dans la population irakienne ne s'est jamais concrétisée. Pour rappel, le Premier ministre actuel n'avait pas hésité à écraser les Kurdes qui souhaitaient l'indépendance et à se tourner vers l'Iran.

    Mais la situation dramatique de Bassora accentue, notamment sur le plan politique, la division au sein de la communauté chiite. En effet, Moqtada al-Sadr, le vainqueur des dernières élections législatives, après s'être approché d'al-Abadi, lui a tourné le dos, semble obtenir chaque jour davantage de pouvoir.
    Ce sayyid, fils de l'ayatollah Mohammad Sadeq al-Sadr, exécuté en 1999 sous Saddam Hussein, est largement soutenu par la plus haute autorité religieuse chiite d'Irak, l'ayatollah Ali al-Sistani, plutôt favorable à un État laïc. Al-Sadr défend un nationaliste fort et pourrait être l'homme qui évite l'éclatement total de l'Irak. À moins que les dissensions entre chiites, sunnites, chrétiens et Kurdes ne soient trop importantes… Au grand bonheur des États-Unis? Éléments de réponse avec Pierre Piccinin da Prata, rédacteur en chef du Courrier du Maghreb et de l'Orient.

    Sputnik France: Peut-on considérer que les États-Unis perdent actuellement, à l'instar de la Syrie, leur influence sur l'Irak? Est-ce une nouvelle défaite stratégique pour Washington et ses alliés?

    Pierre Piccinin da Prata: «Depuis l'administration Obama, depuis plusieurs années les États-Unis perdent pied un petit peu partout.
    Le Printemps arabe a été souvent analysé par une certaine presse et par les réseaux sociaux comme étant une vaste opération menée par les États-Unis. On a vu notamment en Égypte, très clairement, que les États-Unis ont navigué à vue et finalement se sont trompés un peu près sur tout, en soutenant Moubarak jusqu'au bout et quand ils se rendent compte qu'il va tomber, ils essayent d'arriver dans les bonnes grâces de Morsi, puis ils ne savent pas très bien comment gérer Al-Sissi, qui se rapproche de Moscou.
    Les États-Unis en Irak, c'est le même scénario. Washington n'a pas su comment réagir face à l'État islamique (EI) et finalement, c'est surtout l'Iran qui a soutenu le gouvernement irakien face à cette menace de l'EI. Même si la coalition mise en place par les États-Unis par la suite a évidemment, en octroyant à l'Irak une force aérienne supplétive, contribué énormément à la défaite de l'EI.

    Mais si les États-Unis ont de moins en moins d'influence, il faut regarder toutefois ce qu'il se passe du côté de l'Arabie saoudite. Donald Trump a réussi à renouer des liens très forts avec les Saoudiens. Or, ces derniers sont en train de monter une opération d'extension de leur influence en Irak, notamment en finançant la communauté sunnite en sous-main, et d'autre part en participant à la reconstruction du pays.
    […] Parmi les donateurs, on retrouve de manière assez sensible, l'Arabie saoudite, qui espère ainsi regagner de l'influence dans le pays. Donc indirectement c'est une influence des États-Unis qui va suivre.»

    Sputnik France: Quels sont les relais politiques de l'Arabie saoudite sur le territoire irakien?

    Pierre Piccinin da Prata: «Je pense qu'on est dans le "underground" avec l'Arabie saoudite. J'ai fait plusieurs reportages durant la bataille de Mossoul avec l'armée irakienne et j'ai pu voir comment se comportait cette armée- massivement chiitisée à plus de 90% depuis 2003- par rapport à la population sunnite. On s'est retrouvé face à des exactions sans nom, des exécutions sommaires, des disparitions, la population sunnite se retrouve à nouveau sous occupation.

    La version officielle des leaders tribo-sunnite est que nous sommes tous Irakiens et nous allons retrouver la paix, reconstruire le pays. En vérité, lorsqu'on les approche, ce que j'ai fait plus récemment après toutes ces exactions contre la communauté sunnite, la version réelle, quand on peut parler en privée, quelque part où l'on n'est pas entendu, c'est que clairement que la résistance s'organise. Et que la situation pour les sunnites est devenue à nouveau intenable.
    Et c'est sur cette résistance locale, sur ces chefs de village, sur ces chefs tribaux, que l'Arabie saoudite va certainement jouer de plus en plus pour reprendre un peu de poil de la bête en Irak.»

    Sputnik France: D'après votre description de la situation actuelle, l'Irak repart sur une série de conflits internes d'envergure?

    Pierre Piccinin da Prata: «Je pense qu'effectivement on a trois composantes du pays qui sont en souffrance. Les sunnites, je viens de l'expliquer, c'est très clair.
    Les Kurdes qui ont, eux, ramassé une raclée formidable alors qu'ils pensaient —pour eux, c'était une évidence- que le Kurdistan allait être indépendant. Ils avaient récupéré toute une série de territoires très vastes pour constituer leur pré-carré. Ils avaient détruit et rasé des villages sunnites pour que les sunnites arabes ne reviennent pas dans la région et qu'ils puissent la kurdiser. Et, en quelques jours après la défaite de l'EI à Mossoul, quand l'armée irakienne s'est retournée contre les Kurdes après le referendum lancé par Barsani- le Président de la région autonome du Kurdistan irakien qui proclamé l'indépendance- en quelques jours, les fameux Pershmergas se sont fait massacrer, cela a été la défaite totale. Et aujourd'hui, les Kurdes sont vraiment dans cette frustration, dans cette souffrance et attendent le moment de pouvoir réagir.

    Et il faut penser aux chrétiens de la plaine de Ninive, qui se trouvent coincés entre la région d'Erbil au Kurdistan et la région de Mossoul. Ces chrétiens ne font confiance à personne, ni aux Kurdes, qui ne les avaient pas défendus contre l'EI quand ce dernier a avancé en 2014 vers Erbil, ni aux sunnites et aux chiites qui les briment depuis un certain temps. Et là-aussi, mes contacts, assez nombreux dans les différentes milices chrétiennes, me disent qu'il y a une volonté de résister militairement et de créer si possible un jour une [entité propre, ndlr]. Si un Kurdistan se détache et un Sunnistan se crée, les chrétiens bougeront pour créer une zone chrétienne autonome.»

    Sputnik France: Le général Lecointre, chef d'État-Major des armées, estime qu'il faudra «de longs mois, voire plusieurs années, avant que la situation ne soit pleinement stabilisée et que l'État de droit soit restauré en Irak». C'est aussi votre avis?

    Pierre Piccinin da Prata: «Lorsqu'on observe la guerre d'influence que se livrent les Iraniens et les Saoudiens dans la péninsule arabique, l'Irak est en plein milieu de jeu de quilles donc, je doute, avec ce qui se passe au Yémen, que l'on arrive très rapidement à une pacification globale de toute cette région.
    De plus, tant que l'on sera dans cette logique de confrontation entre chiites et sunnites, tant qu'il n'y aura pas de pacification entre les deux communautés et un comportement, actuellement, des chiites qui aille vers le respect de la communauté sunnite, de ses droits et de ses libertés individuelles, tant qu'on est dans une logique de revanche et de vengeance, on aura forcément des lignes de faille vraiment très importantes dans ce pays. Et n'oublions pas, en arrière-plan la question kurde, bien sûr.»

    Sputnik France: L'unité irakienne n'existe donc plus dans les faits?

    Pierre Piccinin da Prata: «Effectivement. Une solution qui est en débat dans certains think tanks, c'est l'idée de fractionner l'Irak, de donner l'indépendance à un Kurdistan, de créer un Sunnistan pour les régions essentiellement à partir de Falloujah, de Tikrit, de Mossoul, donc les régions du nord-ouest. Les populations ne sont pas tellement mélangées en Irak. Bagdad elle-même est essentiellement chiite, depuis 2003 les sunnites ont quitté la ville. Donc il est possible de créer différentes entités. Maintenant, est-ce souhaitable? Le débat est vraiment très compliqué.»

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    Tags:
    Bassora, Irak, États-Unis
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