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    Saddam Hussein

    Révélations d’un général algérien sur Saddam: témoignage ou règlement de comptes?

    © AFP 2018 Abbas Momani
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    Safwene Grira
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    L’ancien numéro 1 de l’armée algérienne revient sur la mort mystérieuse d’Ahmed Benyahia en 1982, l’ancien chef de la diplomatie algérienne dont l’avion avait été abattu par un missile. Si la responsabilité de Saddam Hussein est établie pour le général algérien, d’autres émettent des doutes sur le sérieux de ces accusations.

    Saddam Hussein sur le devant de la scène… algérienne deux fois en une semaine!
    Après l'affaire des slogans pro-Saddam, scandés par des supporters algérois lors d'une rencontre, le 9 septembre, avec une équipe irakienne, c'est désormais un épisode moins anecdotique de l'histoire des relations algéro-irakiennes qui refait surface.

    Nous sommes en 1982, et les tambours de la guerre grondent, depuis deux ans, entre les deux puissances du Golfe (persique ou arabe, selon la perspective): l'Irak de Saddam Hussein et l'Iran de Rouhollah Khomeini.
    L'Algérie, qui a parrainé l'accord de paix de 1975, entre les deux pays, offre sa médiation dans ce nouveau conflit pour obtenir la cessation des hostilités. À la tête de la mission de bons offices, le chef de la diplomatie algérienne, Mohamed Seddik Benyahia.

    Le 3 mai 1982, alors qu'il se dirigeait de Bagdad vers Téhéran, l'avion présidentiel emprunté par le ministre algérien, un Grumman Gulfstream II, est intercepté par un missile air-air. L'explosion survient à la jonction des frontières entre l'Irak, la Turquie et l'Iran. Le ministre, huit cadres de son département, un journaliste et quatre membres de l'équipage meurent sur le coup. Le président algérien Chadli Bendjedid ordonne l'ouverture d'une enquête, dont les résultats ne seront jamais dévoilés. Dans le second tome de ses mémoires, qui paraîtra en octobre, l'ancien chef d'état-major et ministre de la Défense algérienne n'a point de doute sur l'identitaire du commanditaire.

    «Saddam Hussein. C'est lui qui donne l'ordre d'abattre le Grumman Gulfstream II présidentiel qui transporte notre ministre des Affaires étrangères, Mohamed-Seddik Benyahia et la délégation qui l'accompagne en mission de paix dans la région […]
    Qui peut, en dehors du dictateur, décider d'abattre un tel avion? Quelle "raison d'État" a empêché Bendjedid de rendre public le résultat de l'enquête? Protester, demander des comptes à Saddam est au-dessus des capacités de Bendjedid.
    Des années plus tard, notre ministre des Transports de l'époque, chef de la commission d'enquête, éludera prudemment la question de la responsabilité dans la destruction de notre avion. Malheureux Benyahia, mort pour la paix, mort au service des peuples frères d'Iran et d'Irak, mort parce que le dictateur irakien et les ayatollahs voulaient continuer à s'entretuer», accuse Khaled Nezzar, dans des extraits divulgués par le site Algérie Patriotique, dirigé par Lotfi Nezzar, fils du général.

    Les débris du missile seront retrouvés et identifiés par les membres de la mission d'enquête algérienne. L'arme du crime est identifiée, grâce à son numéro de série, comme faisant partie d'un lot d'équipements acheté par les Irakiens aux Soviétiques. Les Iraniens accusent Bagdad et «l'attitude des responsables irakiens de l'époque ne concourt pas à les disculper. Loin de là. Ils se contentent de rejeter les accusations iraniennes dans un communiqué des plus sommaires», poursuit Nezzar.

    «Feu Bachir Boumaâza, ex-président du Conseil de la nation, dont on ne peut douter des sentiments envers Saddam et de son aversion du régime des mollahs, est "troublé". Un détail l'intrigue. L'absence aux funérailles de Benyahia de Tarek Aziz, le puissant chef de la diplomatie irakienne. Il lui en fait part.
    "Je comprends à vos questions que mes propos ne vous ont pas totalement convaincus", lui déclare Tarek Aziz. Boumaâza conclut son compte rendu de l'entretien avec le responsable irakien par des propos où il exprime ses doutes et son amertume», dit l'extrait des mémoires du général algérien.

    Le mobile présumé du crime: ne pas laisser la médiation algérienne aboutir. Or, à en croire Nezzar, celle-ci était «soutenue par un bon dossier» et «conduite d'une main de maître». Or, non seulement Saddam Hussein était résolu à guerroyer contre les Iraniens, mais, en plus, il ne pouvait souffrir «qu'un Arabe arbitre un conflit entre un Arabe et un non-Arabe». Pour l'ancien dirigeant irakien, l'idéologie baasiste fait que «l'ennemi d'un pays arabe est l'ennemi de tous les Arabes». «Pour lui, les Algériens sont venus se mêler d'affaires qui ne les regardent pas», croit savoir Nezzar.

    L'importance de ces révélations tient davantage par la qualité de leur auteur, ancien haut responsable algérien, que par leur contenu. La responsabilité présumée du régime de Saddam Hussein dans la mort de Benyahia avait déjà été avancée, non seulement par le régime iranien, mais, de façon plus feutrée, dans les révélations du ministre irakien des Affaires étrangères de l'époque, lui-même, Hamed Al Jebouri.

    «Le ministre des Transports algérien, qui diligentait l'enquête, nous a rendu visite à Bagdad. Il a été dépêché par le président algérien Chadli Bendjedid en personne. J'étais également invité à prendre part à cette réunion au Palais présidentiel. Nous étions donc trois personnes: le Président Saddam, le ministre algérien et moi-même. La rencontre n'a pas duré longtemps. Le ministre algérien avait, dans les mains, le rapport de son enquête, un grand pavé.
    Il a dit qu'ils ont mené une enquête extensive, les Iraniens aussi de leur côté […] La conclusion c'est que l'avion a été abattu par un chasseur irakien, disait-il. Mais le président Bendjedid a donné des instructions pour que le résultat de l'enquête ne soit rendu public, seul un nombre très restreint de responsables pourraient en prendre connaissance, ajoutait le ministre algérien. Le Président Saddam a récupéré le rapport de l'enquête et n'a pas prononcé un seul mot, durant toute la réunion», a témoigné l'ancien chef de la diplomatie irakienne, dans une rencontre télévisée sur la chaîne Aljazeera, en 2008.

    Les relations entre l'Algérie et l'Irak sont historiques. «Pendant notre Guerre de libération nationale, des dizaines d'officiers algériens suivent en Irak des cours dispensés par des spécialistes émérites. Surtout dans le domaine de l'artillerie», rappelle Nezzar lui-même.
    Bizarrement, la qualité de ces rapports a survécu à l'épisode Benyahia, qui aurait pourtant pu fournir un casus belli des plus légitimes. Pendant le blocus à partir de 1990, l'Algérie sera même l'un des rares pays à maintenir des relations commerciales développées avec l'Irak.
    Pour expliquer ce paradoxe, Hassan Arab, chercheur et chroniqueur spécialiste d'histoire, propose une interprétation à deux niveaux. D'abord, et en dépit du témoignage de Nezzar, la véracité historique de la responsabilité de Saddam dans la mort de Benyahia n'est pas établie. D'autant plus que des conjonctures, d'ordre plus personnel, peuvent brouiller les pistes:

    «À mon avis, la responsabilité présumée de Saddam n'est pas tranchée définitivement, parce que personne n'en a de preuves écrites. On parle d'un rapport d'enquête qui n'a jamais été rendu public, qu'aucun historien n'a lu. À supposer même qu'il incrimine la partie irakienne, ce rapport peut-il constituer une preuve pour autant? Dans cette affaire, un rapport ne suffit pas pour trancher ou dire la vérité. Que sait-on exactement sur le mobile du crime, qui peut paraître inexplicable? Rien que puissent nous dire les différentes archives politiques sur cette période, parce qu'elles sont largement inaccessibles. C'est donc une affaire qui reste non élucidée, quelles que soient les témoignages, qui relèvent donc de la mémoire, pas de l'histoire», a déclaré Hassan Arab à Sputnik.

    Et même «de la mémoire» coupable de biais. L'interview de l'ex-ministre irakien sur la chaîne qatarie pourrait s'inscrire dans le cadre de la «diabolisation, fréquente, de l'ancien homme fort de l'Irak». En cautionnant ces accusations, Nezzar serait en train de régler ses comptes (posthumes) avec Chedly Bendjedid, accusé dans les mémoires du général de faiblesse devant Saddam Hussein, suggère le chercheur algérien.
    Les relations exécrables entre les deux hommes n'étaient ignorées de personne en Algérie. Nezzar reprochait notamment à Chedly sa responsabilité dans l'ascension du Front islamique du Salut (FIS). «Nezzar règle ses comptes de manière indirecte, en instrumentalisant des faits historiques», alors que «la presse souffle sur les braises, en publiant ces bonnes feuilles, pour se greffer sur la polémique des slogans du stade qui ne s'est pas encore éteinte».

    En termes d'excitation des sensibilités, la presse irakienne avait fait mieux. Suite à l'affaire des slogans, des médias irakiens annoncent que leur ministère des Affaires étrangères a convoqué l'ambassadeur algérien en guise de protestation. L'information se révèle fausse. Les relations entre l'Algérie et l'Irak font de la résistance aux approximations médiatiques, comme elles ont fait de la résistance aux accusations suivant le meurtre mystérieux de Benyahia.

    «Lorsque Bendjedid est sollicité pour rejoindre la coalition qui va détruire le régime de Saddam et l'Irak avec, j'ai, au nom de l'ANP (Armée nationale populaire), déclaré notre hostilité à appuyer, de quelque manière que ce soit, cette opération», abonde Nezzar sur la qualité des relations entre les deux pays, après la mort de Benyahia.

    Encore qu'il s'agisse en l'occurrence moins d'une amitié envers l'Irak que d'une constante dans la politique militaire algérienne. Pas d'intervention à l'extérieur du territoire. Une doctrine qui n'a souffert que deux exceptions dans l'histoire de l'armée algérienne. En 1967 et en 1973, dans le cadre du conflit israélo-arabe.

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    Tags:
    général, Saddam Hussein
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