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    Le XVIIe Sommet de la Francophonie à Erevan, en Arménie

    Francophonie: «l’OIF ne semble guère utile aujourd’hui»

    © Sputnik . Asatur Yesayants
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    Jérôme Blanchet-Gravel
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    La langue française est-elle en péril au Québec? L’Organisation internationale de la Francophonie fait-elle vraiment son travail, celui de protéger le français? À l’occasion du Sommet de la Francophonie, Sputnik s’est entretenu avec Claude Simard, linguiste québécois et ancien professeur de l’Université Laval, à Québec.

    Le XVIIe Sommet de la Francophonie se tient actuellement à Erevan, en Arménie. Sputnik a profité de l'occasion pour interroger Claude Simard, linguiste et professeur québécois, au sujet de l'état du français au Québec. Sputnik l'a aussi questionné sur le rôle de l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF).

    Au cours de sa carrière. M. Simard a publié des grammaires et des dizaines d'articles scientifiques sur la langue française. Il a aussi occupé la fonction de Doyen de la Faculté des sciences de l'éducation de l'Université Laval. Claude Simard s'inquiète pour l'avenir du français dans la Belle Province et critique sévèrement l'OIF.

    Sputnik: le maire de la ville de Québec, Régis Labeaume, a critiqué l'Organisation internationale du français (OIF). Selon lui, l'OIF n'assure aucune présence en Amérique du Nord. Il juge l'organisme inutile, et le décrit comme un «parti de dignitaires». Que pensez-vous de cette affirmation?

    Claude Simard: Si l'Organisation internationale du français jouait pleinement son rôle au lieu de se perdre dans toutes sortes de manœuvres politiques et de futiles manifestations de pompe, si elle se consacrait d'abord et avant tout au rayonnement du français dans le monde et particulièrement dans les pays de langue et de tradition françaises, elle pourrait contribuer à l'essor de notre langue.

    Mais, ainsi que l'affirme le maire Labeaume, l'OIF ne semble guère vraiment utile aujourd'hui. On admet en son sein des pays qui ont très peu à voir avec la francophonie comme le Qatar, qui est déjà membre observateur. Et que dire de la candidature de l'Arabie saoudite soutenue par le Maroc et le Sénégal? Veut-on que la francophonie participe aux visées expansionnistes de l'islamisme?

    «À mon avis, l'OIF a perdu le sens de sa vocation première de défense et d'illustration de la langue française, pour reprendre la formule célèbre de Joachim du Bellay. Se piquant de devenir une sorte d'ONU francophone, elle essaie en vain de former un réseau d'influence politique sur la scène internationale. Et elle néglige ainsi les peuples qui constituent le cœur de la francophonie.»

    Sputnik: Régis Labeaume en a également appelé à un changement de garde à l'OIF. Comme le Canada et le Québec, il n'a pas donné son appui à Michaëlle Jean, l'actuelle Secrétaire générale de la Francophonie et ancienne Gouverneure générale du Canada. Appuyez-vous Mme Jean et comment décririez-vous son dernier mandat?

    Claude Simard: Je n'appuie pas Mme Jean, parce qu'elle n'a pas les qualités pour occuper le poste de Secrétaire générale de la francophonie. Elle a été nommée à cette fonction en raison des jeux de coulisses qui sont monnaie courante au sein de l'OIF. Ses dépenses somptuaires révèlent une personnalité qui cherche frivolement à jouer à la reine au lieu de se mettre au service de la collectivité. Avec ce genre de style prétentieux, on est à des années-lumière de la hauteur et de la culture d'un Abdou Diouf.

    Sputnik: Régis Labeaume a également affirmé que le français faisait l'objet d'un «dangereux laisser-aller». Nous avons cru comprendre que vous partagiez les inquiétudes du maire. Est-ce toujours le cas?

    Claude Simard: Le maire de Québec n'hésite pas à faire des déclarations provocatrices pour secouer l'opinion publique. Je dois dire que je partage ses inquiétudes. Le français n'a plus vraiment la cote sur cette terre qu'on appelait jadis la Nouvelle-France.

    Force est de constater que l'on insiste maintenant plus sur la connaissance de l'anglais que sur celle du français, l'anglais étant vu comme un facteur primordial de réussite sociale et économique. Même dans le monde de l'éducation, les efforts consentis à l'enseignement de l'anglais semblent plus grands que pour l'enseignement du français. Le maire Labeaume a donc raison de tirer la sonnette d'alarme.

    Sputnik: Dans un article publié sur le site de la revue québécoise Argument, vous dites que le bilinguisme anglais-français est répandu partout aujourd'hui au Québec. Vous dites aussi que l'anglais est de plus en plus attractif, particulièrement auprès des jeunes. Le français est-il devenu ringard ou passé de mode pour certains?

    Claude Simard: Ce texte vise à éclairer le débat sur l'avenir du français au Québec à la lumière de l'histoire des langues et de la sociolinguistique. Je montre que les jeunes, et les Québécois en général, ont un rapport au français ambigu et peu éclairé. Les Québécois ne semblent pas réaliser que le français est condamné à la précarité, car il est en concurrence avec l'anglais dont le pouvoir d'attraction est beaucoup plus fort.

    «Par ailleurs, les jeunes francophones vibrent beaucoup moins à la fibre nationaliste que les générations précédentes, se flattant de vouloir dépasser le repli identitaire de leurs aînés et de s'ouvrir davantage au monde. Mais ils ne voient pas que cette prétendue ouverture se traduit par le nivellement des langues et des cultures au profit de l'anglais hégémonique.»

    Sputnik: L'intégration des personnes immigrées devient un enjeu de plus important pour la préservation de la culture québécoise. Les Québécois pourront-ils conserver leur langue tout en continuant d'accueillir autant d'étrangers?

    Claude Simard: L'immigration est un élément clé pour l'avenir du français au Québec. La loi 101, en obligeant les immigrés à fréquenter l'école française du primaire à la fin du secondaire, a permis de contrer la progression de l'anglais. Mais tout n'est pas encore gagné. Loin de là. L'anglais exerce toujours un fort pouvoir d'attraction chez les immigrés dont la plupart s'identifient avant tout au Canada, qui est partout anglophone en dehors du Québec.

    Sputnik: Tout récemment, un parti de droite autonomiste, la Coalition Avenir Québec (CAQ), a pris le pouvoir au Québec. Son principal adversaire, le Parti libéral, formait le gouvernement et était considéré comme le parti des anglophones et des allophones. La CAQ est un parti plus «nationaliste» qui a réussi à rassembler les francophones. Selon vous, la CAQ peut-elle contribuer à freiner le déclin du français?

    Claude Simard: Il est encore tôt pour se prononcer, mais je pense que la CAQ pourra protéger le Québec puisqu'elle peut compter sur une députation amplement majoritaire et qu'elle a reçu son mandat de l'électorat francophone de toutes les régions (sauf Montréal, anglophone et allophone). Selon moi, cette élection indique que les francophones veulent s'affirmer en tant que peuple et ne plus se laisser imposer des politiques pensées seulement en fonction des minorités anglophones ou allophones.

    Parmi les chantiers qui me semblent prioritaires, il convient de mentionner la francisation des immigrés, la consolidation de l'enseignement du français langue première à tous les niveaux de la scolarité, la valorisation de la culture québécoise dans les écoles à forte concentration d'élèves issus de l'immigration, l'extension de la loi 101 aux cégeps (les lycées) et la promotion du français comme langue de travail.

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    Tags:
    Organisation internationale de la francophonie (OIF), ONU, Québec, Arménie, France
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