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    Blocage parlementaire en Algérie: «Il y a une zizanie au sommet de l’État»

    © AP Photo / Toufik Doudou
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    Safwene Grira
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    Que dit l’actuel blocage parlementaire sur l’après-Bouteflika? Une zizanie au sein de l’État algérien, mais mieux encore: l’identité du jockey qui drivera pour le compte des tenants du système la course de la présidentielle en 2019 n’est peut-être pas encore scellée… à 100%.

    Le mouvement d'humeur au sein du Parlement algérien entre, bientôt, dans sa troisième semaine. Les travaux sont gelés depuis le début du mois par les députés de la majorité présidentielle. Les cinq groupes parlementaires formant l'Alliance présidentielle (FLN, RND, TAJ, MPA et Indépendants) n'en démordent pas: ils exigent le départ de Saïd Bouhadja, à la tête de l'Assemblée Populaire Nationale (APN) depuis mai 2017.

    Techniquement, le blocage est avant tout institutionnel. La constitution algérienne, tout comme le règlement interne de l'Assemblée, ne prévoient pas d'issue à ce type de conflit. «Le Président de l'Assemblée Populaire Nationale est élu pour la durée de la législature», dispose l'Article 131 de la Constitution, alors que l'article 10 du règlement intérieur de l'APN ne précise les modalités d'élection d'un nouveau président de l'Assemblée qu'«en cas de vacance […] par suite de démission, d'incapacité ou d'incompatibilité ou de décès». L'entêtement, lui, n'a toujours pas été consacré comme notion juridique dans le droit constitutionnel algérien.

    Sur le fond, en revanche, c'est «le flou total», avoue Lyes Hakem, cadre du Rassemblement pour la Culture et la Démocratie (RDC), un parti d'opposition. Le politicien algérien joint au téléphone par Sputnik estime que le bien-fondé des accusations formulées par les députés, tout comme leur levée de boucliers, sont «douteux».

    «Il convient tout de même de respecter la constitution et présenter des motifs sérieux quand il s'agit de demander le départ du troisième personnage de l'État! Je relève, d'ailleurs, et c'est là le caractère ubuesque de la situation, que M. Bouhadja a été élu par une assemblée dominée, comme le gouvernement, par la même famille politique. Et c'est cette même famille qui dirige la vie politique algérienne depuis 1962. Ce sont les mêmes qui demandent, aujourd'hui, son départ sans motifs valables», s'étonne ce responsable du RDC, dans une déclaration à Sputnik.

    Officiellement, les fondeurs reprochent à Bouhadja son limogeage du secrétaire général de la Chambre basse, Bachir Slimani, mais aussi une mauvaise gestion administrative de l'Assemblée, notamment «l'abus de frais de mission» pour des déplacements à l'étranger. Des accusations rejetées fermement par Bouhadja et par ses soutiens, qui critiquent leur caractère «fantaisiste». «Les députés ne veulent plus travailler avec le président de l'APN», a résumé pour sa part le Premier ministre Ahmed Ouyahia, dans une récente conférence de presse, avant d'appeler le troisième personnage de l'État à «partir dignement».

    Quelques jours auparavant, ce fut le patron du FLN, le parti présidentiel, qui a invité Bouhadja à plier les gaules, sans égards, cette fois-ci, pour sa dignité: «S'il ne démissionne pas, il sera destitué et traduit devant la commission de discipline du parti». Une menace assortie d'un délai de 48 heures.

    Les délais s'écoulent sans que le président de l'APN ne démissionne ni que les sanctions ne tombent. Coup de bluff? Ce ne sera pas le premier, dans ce duel où les parties antagonistes ne lésinent pas sur le même argument autoritaire. Si le Président est absous, publiquement, de tout lien avec cette crise, séparation des pouvoirs oblige, dans les coulisses, on use et abuse des instructions «venues d'en haut» pour conforter ses positions respectives.
    «J'ai reçu un émissaire qui est venu de la part d'une haute autorité du pays cet après-midi à 16 h pour me demander de rester», a déclaré Bouhadja, lui qui se disait prêt à déposer sa démission, pour peu que la Présidence donne son accord. Son rival Ould Abbas, tout comme le ministre des Relations avec le Parlement, Mahdjoub Bedda, auraient également invoqué l'auguste volonté, qu'il ne convient pas de froisser, à l'appui de leurs manœuvres visant le déboulonnement de Bouhadja.

    «Des crises au sein de l'assemblée, il y en a eu auparavant. Mais ça se réglait, alors, à huis clos. Là, c'est un flou général qui ne peut profiter qu'à certains cercles du pouvoir, mais qui pointe, aussi, une triste réalité: celle de la vacance du pouvoir. Autrement, on n'en serait jamais arrivé là», regrette Lyes Hakem.

    Quelques hypothèses formulées dans la bouche d'analystes ou même d'hommes politiques, ont circulé sur les réseaux sociaux et les plateaux télévisés, pour tenter d'expliquer les ressorts de cette crise. Le pouvoir qui désirerait obtenir la purge du Parlement, ou encore, remédier au blocage institutionnel en introduisant, à l'occasion d'une révision constitutionnelle, des dispositions ouvrant la voie à un glissement kabiléen (en référence au mandat de Kabila, qui avait excédé sa durée légale de trois ans) du mandat de Bouteflika.

    D'autres, encore, n'excluent pas la volonté de la Présidence de se débarrasser de Bouhadja, fidèle du président, dont il a dirigé en 1999 la campagne présidentielle depuis son fief de Skikda, mais non moins candidat potentiel à sa succession… Sa sortie, jeudi, dans les rues d'Alger, sans garde rapprochée ni autre forme de protocole, pour rencontrer un proche du Général Toufik, mythique ancien patron des renseignements algériens, n'a fait qu'alimenter cette hypothèse « originale »..

    ​Yahia Zoubir, professeur en Relations internationales à la KEDGE Business School France, est formel. «Mis à part les quelques noms directement impliqués dans cette affaire, personne, aujourd'hui, n'est en mesure d'en maîtriser les tenants et aboutissants». Une conclusion minimaliste qui renferme une seule certitude: celle que la crise n'est pas sans lien avec la prochaine présidentielle, à laquelle pourrait se représenter l'actuel chef de l'État.

    «Il y a aujourd'hui une zizanie au sommet de l'État, provoquée par la vacance du pouvoir. Ce qui se passe indique, en tout cas, et de façon claire, qu'on ne s'est pas encore mis d'accord, au sein du système, sur le jockey qui prendra part à la course de la présidentielle en avril prochain. C'est-à-dire, soit celui qui briguera la prochaine présidentielle, soit celui qui succédera, avant cette échéance, à Bouteflika», analyse Yahia Zoubir pour Sputnik.

    L'analyse rejoint celle de Karim Tabbou, porte-parole de l'Union démocratique et sociale (UDS), qui assimile ces rebondissements à une sorte de phase éliminatoire qui accouchera, in fine, du candidat du système. Ces «secousses» préfigurent, selon Tabbou s'exprimant sur France 24 Arabe, le séisme «carnavalesque populaire» d'avril 2019, qui ne fera qu'acter la volonté du système.

    C'est dans cet esprit qu'il convient, également, poursuit Yahia Zoubir, d'analyser la récente purge des appareils sécuritaires et militaires de l'État, qui a pris prétexte du scandale suscité par le coup de filet de l'affaire de la cocaïne.

    «Le choix […] du Président de la République, vitrine du régime, est une décision collégiale qui dépend des dirigeants du Système, issus majoritairement de l'institution militaire, dont les élections ne sont que la couverture juridique et politique», écrivait, en 2014, l'analyste Anisse Terai dans la revue algérienne Diplomatie.

    Dans ce système bicéphale, dominé par le duo présidence-armée, engagées par un pacte de non-agression, «Bouteflika aura bien son cinquième mandat, tant qu'il est en vie», suppose Yahia Zoubir. Or l'état de santé délicat du Président, nonobstant les assertions des responsables algériens, tout comme l'ambition qu'on lui prête de mourir au pouvoir, à l'image de son mentor Houari Boumediene, impose, tôt ou tard, un plan «B».

    «Seule l'horloge biologique pourrait sonner la fin de son mandat. Après, il peut y avoir un certain nombre de candidatures "logiques", comme celle du Premier ministre Ouyahia, qui fait partie, en dépit, de ce qui est dit, des gens compétents au pouvoir en Algérie. Après, certains tenants du système n'ont pas confiance en lui, vu qu'il peut s'avérer maverick, et mettre leurs intérêts en danger. Le deuxième hic, et c'est là aussi que réside son grand handicap, c'est qu'il n'est pas populaire. Or, le système veut toujours propulser un candidat qui soit, un tant soit peu, accepté par la population», conclut l'universitaire algérien Yahia Zoubir.

    Les Algériens, eux, suivent, excédés ou désintéressés, ce bras de fer qui risque de s'inscrire dans la durée. Pour le courant 2019, peut-être devraient-ils s'accommoder, tout compte fait, d'une alternance à la tête de l'Assemblée, à défaut d'en avoir une autre, à la présidence de la République?

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