Ecoutez Radio Sputnik
    Policia turca, investigando el caso de la desaparición del periodista saudí, Jamal Khashoggi, en el Consulado de Arabia Saudí en Estambul

    Quand le meurtre de Khashoggi indigne plus l’Occident que les milliers de morts au Yémen

    © AP Photo / Emrah Gurel
    International
    URL courte
    Maxime Perrotin
    Disparition du journaliste saoudien Jamal Khashoggi (105)
    21351

    Les chancelleries occidentales ont attendu trois semaines et les aveux saoudiens pour réagir à la mort de Jamal Khashoggi. Habituellement prompts à s’ériger en défenseurs des droits de l’Homme, ceux qui appellent à rompre les contrats d’armement avec Riyad oublient-ils que les Saoudiens mènent une guerre sans pitié au Yémen depuis quatre ans?

    Faut-il s'en prendre à des journalistes de grands médias pour que le «monde libre» s'insurge contre les horreurs de ce monde?

    L'étau se resserre autour de Riyad dans l'affaire Khashoggi, du nom de ce journaliste saoudien disparu le 2 octobre de manière particulièrement inquiétante lors d'une visite au consulat du royaume wahhabite à Istanbul. En effet, plusieurs capitales occidentales ont annoncé leur intention de sévir, notamment en suspendant leurs livraisons d'armement à une Arabie saoudite par ailleurs embourbée au Yémen.

    En effet, rien ne va plus pour les autorités saoudiennes depuis qu'elles ont reconnu dans la nuit du 19 au 20 octobre que Jamal Khashoggi avait bien été tué à l'intérieur du bâtiment diplomatique, des suites d'une «bagarre» qui aurait mal tournée, selon le procureur général Cheikh Saoud Al-Mojeb, cité par la télévision publique Ekhbariya.

    «Ce sont des choses qui malheureusement arrivent,» a déclaré Adel al-Jubeir, ministre saoudien des Affaires étrangères, à la chaîne américaine Fox News le 21 octobre, expliquant ne pas connaître les circonstances exactes du décès du journaliste et opposant, ajoutant que le Royaume était «déterminé à punir les responsables de ce meurtre.»

    ​Les Occidentaux, restés depuis trois semaines quasi-silencieux, sont soudainement sortis de leur torpeur, emboîtant le pas de nombre de leurs capitaines d'industrie, qui avaient déjà annoncé leur intention de boycotter le forum international sur l'investissement (Future Investment Initiative), surnommé le «Davos du désert».

    Londres, Paris et Berlin en tête, via leurs ministres respectifs des Affaires étrangères, ont ainsi averti le 21 octobre Riyad, dans un communiqué commun, que tuer un journaliste était «inacceptable», insistant sur la nécessité «d'établir la vérité d'une manière complète, transparente et crédible.» La veille, le chef de la diplomatie européenne, Federica Mogherini, indiquait dans la foulée des aveux saoudiens, martelait les mêmes éléments de langage sur la «nécessité d'une enquête approfondie, crédible et transparente.» Quant à Jean-Yves le Drian, ministre français des Affaires étrangères, il réclamait, avec une petite nuance dans la formulation, une enquête «exhaustive et diligente.»

    «Ce qui est étonnant, c'est qu'ils demandent une enquête, mais ils ne parlent jamais d'enquête indépendante. Il y aura certainement une enquête du royaume saoudien, mais elle ne sera certainement pas indépendante. C'est là où on voit le glissement- en recul- de la position de la France sur les droits de l'Homme», réagit à notre micro Benoît Muracciole.

    Le président de l'association Action Sécurité Éthique Républicaines (ASER) et auteur de Quelle frontières pour les armes? (Éd. A. Pedone, 2016), souligne «des réactions extrêmement mesurées». Il évoque de plus l'enregistrement audio auquel aurait eu accès le quotidien turc Yeni Safak qui laisserait entendre que le journaliste saoudien aurait été torturé puis démembré vivant dans le bureau du consul.

    Une gravité des faits reprochés qui tranche avec les réactions mesurées des chancelleries occidentales, restées prudentes quant aux possibles répercussions de l'affaire pour le royaume saoudien.

    Premier chef d'État à concrètement taper du poing sur la table, Angela Merkel. Lors d'un rassemblement avec les chefs de son parti, la chancelière allemande a déclaré que les exportations d'armes vers l'Arabie saoudite ne pouvaient continuer «dans les circonstances actuelles», condamnant «avec la plus grande fermeté» la mort du journaliste saoudien. Cependant, l'Allemagne est pour l'heure seule à proposer une telle mesure.

    En effet, même si Justin Trudeau, le Premier ministre canadien s'est dit prêt à annuler un contrat d'armement de près de 10 milliards d'euros portant sur la livraison à Riyad de véhicule blindés légers, ces propos furent tenus dans une émission diffusée dimanche, mais enregistrée jeudi, soit la veille des aveux saoudiens. Depuis, l'exécutif canadien reste vague quant aux mesures qu'il pourrait prendre vis-à-vis de Riyad dans cette affaire.

    Une situation paradoxale quand on se souvient du coup de chaud des Saoudiens à l'encontre d'Ottawa. Début août, Chrystia Freeland, ministre canadienne des Affaires étrangères, avait fait part de son inquiétude pour le sort de Samar Badawi, la réaction de Riyad ne se fit pas attendre. Quelques jours plus tard, les autorités saoudiennes rappelaient leur ambassadeur à Ottawa —ainsi que tous leurs étudiants- et donnait 24 h à l'ambassadeur canadien pour plier bagage, suspendaient les vols vers le Canada et gelaient tous les investissements dans le pays.

    ​Samar Badawi est la sœur de Raif Badawi, blogueur accusé d'apostasie et d'insulte à l'islam après avoir publiquement défendu sa sœur, qui refusait d'être mariée à l'homme choisi par son père, et qui finira incarcérée pour désobéissance.

    Cible d'une fatwa et de plaintes de religieux, Saïf est arrêté en juin 2012. S'il échappe de peu à la peine de mort pour apostasie, après avoir juré être musulman devant la cour, il est condamné à dix ans de prison, ainsi qu'à 1.000 coups de fouet, dont les premiers lui seront assénés devant la mosquée de Djeddah en janvier 2015.

    Seul chef d'État occidental à jouer franc-jeu, Donald Trump. Le 18 octobre, celui-ci déclarait dans une interview au New York Times ne pas se faire d'illusion quant au sort probable du journaliste, disant attendre les résultats de l'enquête avant d'accuser l'Arabie saoudite. Quant aux contrats, il souligne que ceux-ci représentent près de 110 milliards de dollars —on est bien loin des 416 millions d'euros d'exportations vers Riyad autorisées depuis le début de l'année par Berlin — et des centaines de milliers d'emplois aux États-Unis. «Cela nous [ferait] beaucoup plus de mal qu'à eux,» déclare-t-il ainsi aux journalistes.

    «Trump dit tout haut ce que Macron pense tout bas […] Depuis quelques années, on sent que la politique extérieure de la France ne semble être guidée que par des histoires de contrats […] On vend, on vend, on vend, soi-disant pour sauver l'emploi», s'insurge Benoît Muracciole.

    Pour rester du côté américain, pas dit que l'on s'achemine pour autant vers l'ajout de responsables saoudiens sur la «liste Magnitsky», l'index de personnalités russes faisant l'objet de sanctions suite au décès de Sergeï Magnitsky, avocat anticorruption, tué en Russie en 2012.
    Une proposition qui émanait pourtant d'un groupe bipartisan de sénateurs, avant même l'annonce officielle de la mort de Jamal Khashoggi.

    En effet, ce n'est pas comme si la mort de ce journaliste au sein d'une représentation diplomatique était le premier manquement de l'Arabie saoudite à l'égard des droits de l'Homme et, jusque-là, on peut dire que Riyad a joui d'une certaine clémence des Occidentaux et de leurs médias.

    Des médias qui s'évertuaient il y a encore peu à saluer la «volonté réformatrice» de l'homme fort d'Arabie saoudite, Mohammed Ben Salmane (MBS), qui donna le droit de conduire aux femmes (sous réserve d'avoir l'accord de leur tuteur) et autorisa la réouverture des cinémas. Une mesure prise dans le cadre de la diversification de l'économie du pays (plan «Vision 2030») dépendante du pétrole. À suivre les médias français, la «communauté internationale» ouvrirait ainsi les yeux, suite à la mort de Jamal Khashoggi, qui «jette une lumière crue» sur la vraie nature de MBS.

    Rares étaient les articles, début juin, faisant état des pressions exercées par Riyad sur le secrétariat des Nations unies, qui avait eue l'audace d'inscrire le royaume wahhabite sur la liste noire onusienne des pays qui tuent des enfants.

    Dans un rapport annuel, l'ONU estimait alors que près de 60% des 785 enfants tués et 1.168 mineurs blessés au Yémen en 2015 l'avaient été par la coalition menée par Riyad. Le représentant permanent de l'Arabie saoudite auprès des Nations unies, Abdallah al-Mouallimi, avait alors exigé un retrait «irréversible et sans condition» des mentions accusatrices à l'égard de l'Arabie saoudite, sous peine de se voir retirer le financement de Riyad pour plusieurs agences et programmes: Ban Ki-Moon avait alors cédé en moins d'une semaine. Des pressions que le Royaume démentira avoir exercées.

    Peu fréquents également furent les gros titres qui firent part de la peine de mort requise le 22 août, par le procureur du roi à l'encontre de cinq militants saoudiens des droits de l'homme, dont une femme, Israa al-Ghomgham! Une annonce notamment occultée, en France, à l'approche du 100e jour de la grève de la faim d'Oleg Sentsov, ce réalisateur ukrainien emprisonné en Russie et dont la libération faisait l'objet de toute l'attention des milieux artistiques et journalistiques.

    «Il faut dire que l'Arabie saoudite s'est offert les services de toutes les grandes boîtes de communication françaises, toutes les boîtes de relations publiques, y compris les plus importantes, dont celle qui est la propriété d'une femme qui s'est toujours identifiée à la défense de la condition des femmes dans le monde, mais qui apparemment n'a pas l'air d'être gênée d'avoir un très gros contrat avec l'Arabie saoudite»,

    déclarait à notre micro, à l'occasion d'un précédent sujet dédié au traitement médiatique réservé par les grands médias hexagonaux de l'Arabie saoudite, Pierre Conesa, spécialiste du terrorisme et du Moyen-Orient, notamment auteur de La fabrication de l'ennemi (Éd. Robert Laffont, 2011).
    Une allusion, à peine voilée à l'agence Publicis, dont le conseil d'administration est présidé par Élisabeth Badinter, fille du fondateur de l'agence. «Une véritable complaisance avec l'islamisme radical,» fustigeait récemment à notre micro Alexandre Del Valle qui dénonçait une «alliance entre le politiquement et l'islamiquement correct» dans les milieux médiatiques:

    «Je suis étonné de cette espèce de mutisme des mêmes médias concernant ces atteintes aux droits de l'Homme […]. Je suis désolé que la presse française soit aussi peu critique»,

    Réagissait le géopolitologue et professeur à l'IPAG (Institut de préparation à l'administration et à la gestion) dont le dernier ouvrage, La stratégie de l'intimidation (Éd. L'artilleur, 2018), traite précisément de l'influence des réseaux musulmans en Occident. Alexandre Del Valle soulignait alors que le royaume wahhabite restait sur le podium en termes d'application de la peine de mort. Selon les estimations basses d'Amnesty International, 146 personnes y ont été décapitées en 2017.

    Et que dire sur la guerre au Yémen, de manière plus générale? L'Arabie saoudite qui, depuis mars 2015, intervient militairement chez son voisin afin de remettre en place le Président destitué par la rébellion houthiste. Le royaume Wahhabite, à la tête d'une coalition de pays arabes sunnites, est aujourd'hui empêtré dans un conflit présenté comme la «pire crise humanitaire de la planète» selon l'ONU.

    Une guerre qui reste méconnue du grand public, malgré le travail difficile des journalistes sur le terrain. Des journalistes qui, sans détour, évoquent «un chantage implicite aux contrats» exercé par Riyad sur les gouvernements occidentaux concernant ce conflit. Il faut dire que cette guerre, bien moins médiatique que la guerre en Syrie ou en Ukraine, n'a pas fait l'objet de condamnations d'exécutifs occidentaux, jusqu'aux aveux saoudiens dans l'affaire Khashoggi et les menaces d'Angela Merkel de mettre fin à ses livraisons d'armes à Riyad.

    Une «grande hypocrisie», dommageable à l'image des Occidentaux dans le monde, que pointe du doigt Benoit Muracciole, lui qui avait déposé en juin une action en justice contre l'État français afin de protester contre la vente d'armes françaises à Riyad dans le conflit yéménite. En 2017, selon les chiffres de l'Observatoire des armements, la France aurait livré pour 1,4 milliard d'euros d'armes à l'Arabie saoudite, l'Observatoire souligne ainsi le «soutien de premier plan» apporté par Paris à Riyad dans sa guerre au Yémen.

    «C'est ce que les pays du Sud appellent l'instrumentalisation des droits de l'Homme, c'est-à-dire que là on se rend compte qu'un journaliste- éditorialiste au Washington Post- fait tout d'un coup sortir des députés, des sénateurs, aux États-Unis pour dire "maintenant ça suffit", alors que l'on tue le peuple yéménite- que cela soit par la faim ou les maladies- dans une guerre totalement injuste.»

    Une guerre «totalement injuste» dans laquelle 10.000 personnes ont déjà été tuées et 3 millions déplacées qui jusqu'alors n'avaient que peu ému la «Communauté internationale». De plus les combats ont détruit les infrastructures du pays et le choléra a refait son apparition, causant des milliers de morts. Au début du mois, l'Organisation mondiale de la Santé (OMS), qui vaccine dans le pays à tour de bras, estimait à 1,2 million le nombre de cas présumés au Yémen depuis avril 2017.

    Le choléra s'ajoute à d'autres «maladies évitables», telles que la poliomyélite, la rougeole, la pneumonie — sans oublier la malnutrition — qui font des ravages au sein de la population, tout particulièrement chez les enfants. Aujourd'hui, au Yémen, «un enfant meurt toutes les 10 minutes d'une cause qui aurait pu être évitée» souligne l'OMS.

    «Les peuples du Golfe auront vu, non seulement que la France s'est complètement déballonnée sur les droits de l'Homme, mais qu'elle a participé à ces crimes de guerre.»

    Hasard de calendrier, le 22 octobre, l'Express révélait que le juge d'instruction Renaud Van Ruymbeke s'était saisi d'une plainte à l'encontre de Mohammed Ben Salmane pour «complicité de torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants» dans le contexte de la guerre au Yémen. Une plainte, déposée lors de la dernière visite du prince héritier à Paris en avril 2018, qui jusque-là n'avait pas donné suite.

    Dossier:
    Disparition du journaliste saoudien Jamal Khashoggi (105)

    Lire aussi:

    Crise canado-saoudienne: les étudiants de l’Arabie au Canada font leurs valises
    Disparition de Khashoggi: vers un scénario «apocalyptique» entre Riyad et Washington?
    Affaire Khashoggi: «pas de décision qui lèse les rapports économiques américano-saoudiens»
    Tags:
    affaires, Jamal Khashoggi, Yémen
    Règles de conduiteDiscussion
    Commenter via FacebookCommenter via Sputnik