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    «Operation Socialist»: quand le Royaume-Uni espionnait la Belgique

    CC BY 2.0 / Defence Images / GCHQ Building at Cheltenham, Gloucestershire
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    Mikaël Doulson
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    Cinq ans après les révélations d’Edward Snowden, les faits semblent se confirmer: le Royaume-Uni aurait bien espionné l’opérateur téléphonique belge Belgacom. Quel était l’objectif des Britanniques à l’époque? Ces écoutes ont-elles ciblé les institutions européennes? Les Etats-Unis en ont-ils bénéficié? Éléments de réponse.

    Selon un rapport confidentiel du parquet fédéral de Belgique, le Royaume-Uni aurait bel et bien espionné l'opérateur téléphonique belge Belgacom, aujourd'hui Proximus. Ce programme d'espionnage, du nom d'«Operation Socialist», pourrait avoir duré plusieurs années, en particulier de 2010 à 2013. Le Conseil national de sécurité belge a étudié fin octobre le rapport du parquet fédéral dans le cadre d'une enquête judiciaire afin de poursuivre les responsables de ces attaques.

    Selon ce document, l'«Operation Socialist» aurait bien été menée par le GCHQ, le Government Communications Headquarters, autrement dit le service de renseignement électronique britannique. Employant près de 6.000 personnes, le rôle de cette organisation est «d'intercepter», c'est-à-dire d'espionner, les télégrammes, fax, courriels, conversations téléphoniques, et SMS, afin de détecter des échanges pouvant mettre en danger la sécurité du Royaume-Uni ou nuire à ses intérêts.

    Le GCHQ travaille en étroite coopération avec les MI6 et MI5, respectivement services de renseignements extérieurs et intérieurs du Royaume-Uni. Le GCHQ est placé directement sous l'autorité du Secrétaire d'État aux Affaires étrangères. Entre 2010 et 2013, à l'époque des écoutes de Belgacom par le GCHQ, c'était William Hague qui était à ce poste au sein du gouvernement de David Cameron.

    Au cours de l'«Operation Socialist», les espions britanniques auraient scruté plus particulièrement l'une des filiales du groupe belge, la Belgacom International Carrier Services (BICS), qui est un acteur majeur pour le transfert de données vocales, de SMS ou de trafic Internet dans le monde entier. BICS se présente même comme «le premier fournisseur mondial de services de données mobiles (3G, 4G, SMS)». Autant dire que cette opération ne touche pas que les citoyens belges, mais a des ramifications et des conséquences politiques internationales.

    Le rapport du parquet fédéral de Belgique ne fait pas qu'établir la responsabilité du GCHQ dans l'espionnage de Belgacom, il révèle également que le Royaume-Uni « a refusé de coopérer à l'enquête judiciaire sur le hacking en 2013 de Belgacom ». D'après le parquet, cette situation pourrait même mener à un incident diplomatique entre la Belgique et le Royaume-Uni et rajouter de l'huile sur le feu, en pleine crise du Brexit.

    Contacté par Sputnik, le porte-parole presse du parquet fédéral a refusé de communiquer davantage sur ce dossier. Même son de cloche du côté du GCHQ, qui nous répond:

    «We are not commenting on this story.» [Nous ne commentons pas cette affaire.]

    Mais pourquoi viser la Belgique, petit pays européen de 11 millions d'habitants? Est-ce parce que Bruxelles est le siège des principales institutions européennes: le Parlement, la Commission et le Conseil de l'Union européenne, ainsi que d'autres organisations internationales majeures? Le cabinet de conseil en cybersécurité Lexsi va dans ce sens:

    «Pourquoi cet opérateur en particulier? Il faut garder en tête que Belgacom se situe à la confluence des institutions européennes importantes et de grandes entreprises dont le siège est à Bruxelles.»

    Or, le Royaume-Uni est loin d'être le seul pays à s'intéresser aux conversations des diplomates européens. N'oublions pas que le GCHQ est membre de l'UKUSA, un traité portant sur la coopération en matière de renseignement électronique liant les «Five eyes»: le Royaume-Uni, les États-Unis, l'Australie, la Nouvelle-Zélande et le Canada. La question se pose alors d'elle-même: les États-Unis ont-ils joué un rôle, direct ou indirect, dans l'espionnage de Belgacom? Ses agences de renseignement, notamment la National Security Agency (NSA), responsable du renseignement électronique étasunien, ont-elles bénéficié des écoutes menées par leurs confrères britanniques du GCHQ?

    C'est ce que prétend un article de Silicon, spécialisé dans l'actualité informatique et high-tech, qui voit dans les écoutes du GCHQ la main de la NSA.

    «L'exemple de Belgacom est significatif de la tendance de la NSA à miser sur les prestataires pour récupérer un maximum d'informations.»

    Si c'était le cas, cela ajouterait au scandale et mettrait à jour les tentatives d'influence de Washington sur les politiques européennes. Et ce ne serait loin d'être une première dans l'histoire. En effet, le 23 novembre 2013, suite aux révélations d'Edward Snowden, le quotidien néerlandais NRC Handelsblad révélait que la France, les Pays-Bas, la Belgique, l'Allemagne de l'Ouest et la Norvège avaient été espionnés par les États-Unis de 1946 à 1968. Soixante-dix ans après la fin de la deuxième guerre mondiale, les moyens techniques ont évolué, mais l'objectif reste le même: espionner les «Alliés» pour mieux défendre ses intérêts propres. Ainsi, les fuites de Snowden révélaient en 2013 que la NSA avait espionné 200 numéros de téléphone appartenant à 35 dirigeants mondiaux, dont Angela Merkel et Dilma Rousseff. Des révélations faites par Wikileaks en juin 2015 affirmaient également que Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy et François Hollande ont été mis sur écoute par la NSA.

    Si l'intérêt de la première puissance mondiale d'obtenir des informations d'ordre politique, économique et diplomatique venant de ses «partenaires européens» est évident, quel est l'intérêt du Royaume-Uni de mener ces écoutes? Les informations volées ont-elles été utilisées au profit de l'intérêt britannique dans le cadre des rapports historiquement conflictuels entre Londres et Bruxelles?

    Une chose est sûre: l'«Operation Socialist» a dû mobiliser d'énormes ressources, tant financières qu'humaines, et les informations recueillies ont forcément infléchi la politique étrangère du Royaume-Uni envers les autres pays européens dans les années qui ont suivi les écoutes.

    Les pratiques d'espionnage entre États sont tacites mais courantes. Ces écoutes ne sont donc pas une exception, mais la règle en vigueur dans la compétition internationale. Pour Antoine Chéron, avocat spécialisé dans les questions de propriété intellectuelle et des nouvelles technologies,

    «Tout le monde écoute tout le monde, que ce soit dans le secteur public ou dans le privé. Cela permet par exemple de défendre ses intérêts en matière de règlementation et de lobbying.»

    François Vermorel, militant au Parti Pirate français, partage cette vision. Selon lui, il ne fait aucun doute que les institutions européennes ont été visées par les écoutes britanniques. Il pointe la vulnérabilité structurelle des réseaux de télécommunications, qui ne peuvent garantir l'impénétrabilité aux interceptions étrangères.

    «Un réseau aussi étendu que le réseau téléphonique est assez vulnérable. Sur ce type de course, le hackeur [ici le GCHQ, ndlr] a un temps d'avance sur celui qui subit l'attaque et se défend [ici Belgacom, ndlr].»

    Le militant du Parti Pirate considère que l'information et la sensibilisation des citoyens est un élément de réponse à ce problème:

    «Ce qui peut changer la donne, c'est une prise de conscience sur ce qu'est censé être un service de renseignement dans une démocratie.»

    Cinq ans après les révélations d'Edward Snowden sur l'espionnage étatique de masse, cette prise de conscience est-elle amorcée parmi les citoyens? Snowden lui-même répond à cette question:

    «Le gouvernement et les entreprises ont profité de notre ignorance. Mais maintenant nous sommes au courant. Les gens sont éveillés maintenant. Les gens sont toujours impuissants pour arrêter [ces pratiques d'espionnage, ndlr], mais nous essayons. Les révélations [faites en 2013 sur l'espionnage par la NSA, ndlr] ont renforcé la bataille.»

    Une bataille dans laquelle les services de renseignement ne s'embarrassent pas de conscience citoyenne. Jeremy Fleming, le directeur du GCHQ, ne mâche pas ses mots envers son adversaire:

    «Ce qu'Edward Snowden a fait il y a cinq ans était illégal et a compromis notre capacité [à protéger le Royaume-Uni, ndlr]. Cela a causé un réel et inutile dommage à la sécurité du Royaume-Uni et à nos alliés. Il devrait être tenu responsable de cela.»

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