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    Elections 2018 en Ukraine de l'Est

    Elections dans les Républiques autoproclamées de Donetsk et de Lougansk: «Un tournant»

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    Edouard Chanot
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    Bourrage d’urnes ou réussite démocratique? Hier, les dirigeants par intérim des Républiques autoproclamées de Donetsk et de Lougansk, Denis Pouchilin et Léonid Pasetchnik, ont remporté largement le scrutin. Des élections qui font polémique en Occident. Entretien avec N. Mirkovic, membre de la commission d’observation des élections.

    Sputnik s'est entretenu avec Nikola Mirkovic, membre de la commission d’observation des élections dans le Donbass et de l'ONG Est-Ouest. 

    Ce scrutin était « illégitime » et « illégal » selon Angela Merkel et Emmanuel Macron. Qu'en dites-vous ?

    Nikola Mirkovic : Je ne vois pas pourquoi ils disent ça, je rappelle que la France et l'Allemagne ont signé en tant que garants des accords de Minsk II, qui sont des accords pour trouver une issue pacifique entre Kiev et les républiques du Donbass. A partir du moment où le président de l'une de ses entités a été assassiné, il faut bien le remplacer, ça ne met pas en question la légitimité du processus de discussion. Ils ont le droit d'avoir des présidents élus démocratiquement, c'est sain… sinon avec qui veut-on discuter ?

    «Ils se sont tournés vers des proches, mais qui seraient aussi capables de développer la société, l'économie, les écoles, les soins médicaux.»

    Les républiques séparatistes étaient dirigées par des militaires, puisqu'elles sont nées d'une rébellion armée, maintenant ils le sont par des profils plus administratifs… accusés par l'Ukraine d'être des exécutants de Moscou. Est-ce un tournant pour l'Ukraine de l'est ?

    N.M. : Je pense en effet qu'il y a un tournant. Les deux nouveaux présidents ont des profils non militaires, plutôt gestionnaires. Ils sont issus du monde civil. Je pense que c'est une volonté de ces républiques d'avoir des représentants qui iront plus loin dans la négociation pacifique. Il n'y avait pas de concurrents militaires non plus. Alexandre Zakhartchenko [assassiné le 31 août dernier, NDLR] était un héros, il était le chef de cette rébellion. Maintenant, ils entrent dans un processus pour le remplacer, ils se sont tournés vers des proches, mais qui seraient aussi capables de développer la société, l'économie, les écoles, les soins médicaux. C'est tout à fait logique.

    On évoque Pavel Goubarev, ou encore Andrei Pourguine, qui n'auraient pas été autorisés à se présenter. Est-ce une possibilité ?

    N.M. : Les autorités disent que ces candidats n'ont pas respecté la législation pour déposer des candidatures. Je m'en tiens à cette explication : je n'ai pas plus d'éléments, c'est la version des tribunaux de Donetsk. L'opinion occidentale s'appuie là-dessus pour affirmer que les élections étaient truquées : quand on veut tuer son chien, on dit qu'il a la rage ! Mais ça me paraît normal que des candidats qui ne remplissent pas les exigences soient exclus — on fait la même chose en France ou en Angleterre, ou ailleurs.

    Pouchiline serait, selon ses détracteurs occidentaux, beaucoup plus proche de Moscou que ne l'étaient ses prédécesseurs. Ces derniers étaient des militaires séparatistes et auraient été plus attachés à l'indépendance de l'Ukraine de l'Est. Vrai ou faux ?

    N.M. : Quelles sont les preuves qui lieraient davantage Pouchiline à Moscou que d'autres candidats ? C'est un enfant du pays, il n'est pas moscovite : c'est un raccourci pour essayer de faire croire que ces républiques sont tenues par Moscou. Je rappelle que l'état-major militaire ukrainien, ou l'ancien responsable de l'OSCE, a dit que l'armée russe n'était pas sur place. J'y suis allé à de nombreuses reprises, je n'ai pas vu la présence de l'armée russe. Qu'il y a une influence, du conseil, c'est évident… mais de l'influence, il y en a de beaucoup de pays dans la région ! Ce qui est évident, c'est qu'ils veulent se rapprocher de Moscou. Historiquement, Ils ont été beaucoup plus longtemps Russes qu'Ukrainiens. Ils parlent la langue russe. A partir du moment où, après le coup d'Etat, des éléments extrémistes ne voulaient plus laisser les ukrainiens de l'est parler russe — leur langue maternelle, — ils ont décidé de prendre les armes pour se défendre. Ils se sentent plus proches de la Russie, c'est certain. C'est le peuple qui pousse, et voudrait vraiment se rattacher à la Russie.

    «Quelles sont les preuves qui lieraient davantage Pouchiline à Moscou que d'autres candidats ? C'est un enfant du pays, il n'est pas moscovite.»

    Mais qui est-il donc, ce Denis Pouchiline ? La presse française le dit  coupable d'avoir été le représentant de MMM, une pyramide financière ayant « ruiné des milliers de personnes en Russie et en Ukraine ».

    N.M. : C'est un natif de la région, il vient d'une ville à côté de Donetsk. En effet, il a travaillé pour MMM, il n'a pas monté la pyramide : il a vendu des produits toxiques, mais il n'a pas été condamné à ma connaissance*. Des personnes ont perdu leur argent, c'est malheureux. Mais il ne tire évidemment pas sa légitimité de cela ! Pendant la guerre, il était là aux côtés de Zakhartchenko. Au moment du référendum, il était là. Il fallait être courageux pour dire « on ne va pas accepter un hold-up démocratique ». Ce n'était pas un soldat, mais il a aidé à organiser la RPD et à rédiger la constitution, à faire en sorte qu'il y ait une police, des écoles, tout cela pendant une guerre. C'est pour ça qu'il a été élu aujourd'hui : les habitants du Donbass ont oublié ses piètres résultats en matière financière. [*NDLR : Sergeï Mavrodi, le fondateur de MMM, a été arrêté et condamné à de multiples reprises depuis les années 90 par les tribunaux russes.]

    Nikola Mirkovic, vous étiez membre de la commission d'observation. Comment avez-vous vécu ces élections sur le terrain ?

    N.M. : Il fallait d'abord faire venir des personnes qui avaient une habitude des élections en France, pour apporter un certain professionnalisme. J'ai pu faire venir un ancien Ministre, Thierry Mariani, d'anciens élus, comme Nicolas Dhuicq ou Michel Voisin. Ils ont pu voir comment ces élections étaient organisées. Nous avons eu un briefing sur le code électoral local. Nous avons eu le droit de regarde, de nous assurer qu'il n'y avait pas de micro, d'influence, etc. Il y avait des délégations d'autres pays, des Allemands, des Italiens. Nous avons été inspecter plusieurs bureaux de vote et nous avons vu que tout se déroulait normalement. Le processus électoral se tenait à peu près comme chez nous, à ceci près : là-bas, c'est la fête [rires]. Il y avait des spectacles folkloriques, les enfants organisaient des danses, des jeux, parce que pour eux c'est le choix de leurs représentants politiques, de cette nouvelle république. On a vu une forte adhésion : 80 % de participation… ça fait longtemps que cela ne s'est pas produit en France.

    «Le processus électoral se tenait à peu près comme chez nous, à ceci près : là-bas, c'est la fête!»

    L'AFP a relevé que des tickets de loterie étaient distribués dans les bureaux de vote, et aussi des hommes armés d'AK-47 !

    N.M. : Ah oui, j'ai vu des loteries ! Il y avait une distribution de tickets de loterie, ou pour aller voir des opéras. Ça me semblait sympathique, ça entrait plutôt dans l'ambiance de fête que je viens d'évoquer. Ce n'est pas pour ça qu'ils se sont déplacés. Je n'ai pas vu d'hommes armés, mais je rappelle quand même que le pays est en guerre. Des hommes armés dans un pays en guerre, c'est logique. A moins d'1 kilomètre de là où nous étions, on entendait les tirs !

    La rhétorique occidentale est systématiquement contre les républiques de Lougansk et de Donetsk. Pourquoi ne parlent pas des queues des gens qui voulaient voter ? De la grande fête le soir même, sur la grande place de Donetsk, où les gens étaient heureux de fêter leur démocratie ?

    Vous semblez balayer d'un revers de main l'accusation de Porochenko, le Président ukrainien, selon laquelle ces élections étaient truquées ?

    N.M. : Etaient-ce des élections parfaites ? Bien sûr qu'il peut y avoir des erreurs, c'est une jeune république. Je vous rappelle qu'aux Etats-Unis, des bulletins en Floride ressortent, ou des machines truquées. Ça arrive. Alors y-a-t-il eu des bourrages d'urnes ? Je n'en ai pas vus. Ce que je balaie d'un revers, ce sont les analyses des soi-disant experts occidentaux : on voit un homme armé dans un bureau de vote, on dit qu'on force la population à voter, alors que c'est faux : c'est un pays en guerre ! Il n'y a avait qu'un ou deux journalistes français, une dizaine de médias en parlent. C'est intéressant ça, comment peuvent-ils en parler s'ils n'étaient pas sur place ? La manipulation, la propagande, je vois très bien dans quel camp elle est ! Quand il y a une jeune démocratie, il faut l'encourager : ils ont voté, et ce n'est pas comme le coup d'Etat violent encouragé par Washington et Bruxelles avec l'Euromaïdan.

    Mais en même temps, ces journalistes occidentaux affirment ne pas avoir été accrédités par les autorités d'Ukraine de l'Est, ou encadrés ?

    N.M. : Il n'y a quasiment pas d'articles objectifs dans la presse occidentale. Pourquoi tous les journalistes sont-ils contre ces républiques ?  Ils se font les porte-voix de l'OTAN, de Porochenko. Sur place, les autorités ont dit ne pas vouloir perdre leur temps avec eux. Cela dit, je leur ai demandé d'accepter ceux qui sont objectifs.

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    Tags:
    élections, Piotr Porochenko, Lougansk, Kiev, Donbass, Donetsk, Ukraine
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