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    Troisième place : Sana, Yémen

    Yémen: vers une défaite de la coalition et une paix signée en Suède?

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    Louis Doutrebente
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    La paix est-elle possible au Yémen? La question semble redondante mais les derniers événements locaux et internationaux pousseraient à l'optimisme. D'autant plus que le représentant de l'Onu pour le Yémen est actuellement à Sanaa et que s'ouvre ce 5 décembre des négociations de paix réunissant, en Suède, les principaux belligérants. Interview.

    Le médiateur de l'Onu pour le Yémen, Martin Griffiths, est arrivé ce lundi 3 décembre dans la capitale yéménite Sanaa, contrôlée par les rebelles houthis. L'objectif, qui était de faire évacuer des blessés, semble atteint.

    Mais ce nouveau séjour — Martin Griffiths était au Yémen il y a 10 jours — semble être une nouvelle étape positive afin de préparer au mieux les prochains pourparlers de paix. Une paix qui ne semble plus autant illusoire: affaire Khashoggi et pression sur Riyad, embourbement de la coalition contre les rebelles, pression internationale liée à la situation humanitaire…

    Après les déclarations de Florence Parly, Mike Pompeo et James Mattis, poussant, notamment son allié saoudien, aux négociations de paix il y a près d'un mois, la CIA accuse Mohammed ben Salmane d'être le commanditaire du meurtre du journaliste Jamal Kashoggi, et le Sénat américain a fait passer une résolution pour que les États-Unis cessent tout soutien militaire à Riyad dans la guerre au Yémen mercredi dernier.

    Patricia Lalonde, chercheuse à l'Institut prospective et sécurité en Europe (IPSE), députée européenne et membre d'une délégation de l'UE qui œuvre pour les négociations en vue de résoudre ce conflit, nous livre son analyse alors que les belligérants doivent se réunir, sous l'égide de l'Onu, le 5 décembre en Suède.

    Sputnik France: Que pensez-vous du climat actuel autour de la guerre au Yémen?

    Patricia Lalonde: «Cette guerre au Yémen a atteint un seuil dramatique. La situation humanitaire est terrible. Tous les journaux commencent à en faire leurs Unes et je crois que tout le monde en a par-dessus la tête de ce qu'il se passe au Yémen et que cela risque de rester dans l'Histoire de ce siècle comme quelque chose de terrible. Affaire Khashoggi ou pas, je pense que tout le monde veut que cela se termine.

    Je pense également que le représentant des Nations unies, Martin Griffiths, essaye vraiment d'obtenir un succès sur ce dossier. Cela n'a pas marché lors des négociations de Genève en septembre dernier. Là, il reprend son bâton de pèlerin et j'espère que lui et tous les acteurs concernés vont faire en sorte de trouver un moyen d'arrêter cette guerre le plus vite possible et que ces négociations en Suède, qui commencent dès mercredi 5 décembre, vont porter leurs fruits.»

    Sputnik France: La France semble, comme d'habitude dans ce dossier, en retard, pour dénoncer et pour condamner. Emmanuel Macron et ses équipes risquent-ils d'aller dans le mur ou, au contraire, leur inaction est stratégique?

    Patricia Lalonde: «Je ne sais pas si elle est stratégique mais elle n'est pas visible. Pour un pays comme la France, c'est terrible de ne pas avoir une visibilité sur des sujets aussi grave.»

    Sputnik France: La pression internationale qui s'exerce sur l'Arabie saoudite a beaucoup été évoquée ces dernières semaines. Mais ne faut-il pas la nuancer lorsqu'on apprend qu'en 2020 Riyad accueillera le sommet du G20?

    Patricia Lalonde: «Oui, bien sûr qu'il faut nuancer. Cependant, l'Arabie saoudite est dans une position compliquée. Pour MBS [le prince héritier Mohammed ben Salmane Al Saoud, ndlr], cette affaire Khashoggi a évidemment été un tournant. Le fait même que les sénateurs américains commencent à ruer dans les brancards, autant côté Démocrates que Républicains, en est la preuve.

    Après, que MBS soit directement impliquée dans cette histoire-là ou pas… ce qui est sûr c'est que MBS a déclaré cette guerre au Yémen. Les Émirats arabes unis ont suivi. Maintenant, il n'y a plus d'autres choix que de trouver une solution en Suède, du moins, je l'espère.

    De notre côté, au Parlement européen, on a essayé de recevoir une délégation du Gouvernement de salut national. On parle toujours que des Houthis, mais la réalité est qu'il existe un Gouvernement de salut national qui est partagé entre les Houthis et entre le Congrès général du peuple, qui était l'ancien parti d'Abdallah Saleh, le Président récemment assassiné.

    On devait recevoir une délégation le 5 décembre mais on l'a repoussé puisque les négociations en Suède démarrent beaucoup plus tôt que prévu.

    Il est très clair, qu'en tant que parlementaire européen, nous devons aider Martin Griffiths à mettre un terme à cette guerre, à mettre en place ces négociations avec le Gouvernement de salut national.»

    Sputnik France: La situation sur le terrain ne semble pas vraiment favorable à la coalition. Riyad semble réellement empêtré dans cette guerre. Quelle est la situation militaire sur le terrain?

    Patricia Lalonde: «J'ai le sentiment qu'on est en train de vivre une défaite de la coalition. Il faut appeler un chat, un chat. J'ai très peur qu'on vive au Yémen, exactement ce qu'on a vécu en Syrie. Les Houthis et leurs alliés sont plus forts que la coalition ne l'avait prévu. Il y a beaucoup de dégâts. De très nombreux mercenaires — Soudanais, Érythréens, Somaliens — qui ont été utilisés par la coalition, ont été tués. Et spécialement autour de cette bataille d'al-Hodeïda, qui est tout de même la plus importante dans cette guerre au Yémen. Entre juillet (début de la guerre d'al-Hodeïda) et septembre (pourparlers de paix à Genève), il y a eu des bavures terribles comme celle du car où 40 enfants ont été déchiquetés par des bombardements saoudiens avec sans doute des bombes américaines.

    Et le weekend dernier, il y a encore eu un massacre de civils à al-Hodeïda. On a le sentiment qu'à chaque fois que la coalition veut se rendre aux négociations, ils essayent de déstabiliser ce Gouvernement de salut national en provoquant des massacres.»

    Sputnik France: N'est-ce pas une victoire symbolique et victoire d'influence pour l'Iran, qui a par ailleurs proposé son aide pour faire avancer le processus de paix.

    Patricia Lalonde: «Concernant l'Iran, je sais que les Houthis ne sont pas armés comme on le prétend par Téhéran. Après, que les Iraniens regardent tout ce qui se passe d'un bon œil, c'est évident. Et cela sera évidemment une victoire pour eux. J'ai vu, et ce qui est plutôt un bon signe, que l'Iran approuvait ces négociations et poussait à se mettre autour de la table en Suède.

    En Syrie, on a voulu se débarrasser des Iraniens, on a voulu pousser Bachar el-Assad à se débarrasser de cette influence iranienne, on est arrivé exactement au résultat inverse. Et on peut être en train de faire la même chose avec le Yémen.»

    Sputnik France: Le médiateur de l'Onu pour le Yémen, Martin Griffiths, est donc arrivé lundi dans la capitale Sanaa. Peut-on imaginer qu'une paix puisse être signée prochainement en Suède?

    Patricia Lalonde: «On aimerait bien. La chose positive est qu'un avion a atterri à Oman avec 50 blessés. C'était la condition demandée par les Houthis et le Gouvernement de salut national pour se rendre aux négociations. C'est donc déjà un premier pas vers la paix.

    Ces négociations de paix vont tourner autour du port d'al-Hodeïda. J'espère que tout le monde a conscience que le véritable enjeu est al-Hodeïda. Je sais que les Houthis sont prêts à laisser la gestion du port aux Nations unies voire même à certains États membres de l'Union européenne dans le but de vérifier que les bateaux ne transportent pas d'armes.

    J'espère qu'ils vont trouver une solution sur ce terrain-là.»

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    Tags:
    bombardement, accord de paix, pressions, influence, paix, processus de paix, conflit, coalition, mercenaires, négociations, guerre, IPSE, G20, ONU, CIA, Martin Griffiths, Mohammed ben Salmane Al-Saoud, Florence Parly, Mike Pompeo, James Mattis, Jamal Khashoggi, Donald Trump, Emmanuel Macron, Bachar el-Assad, Hodeida, Riyad, Téhéran, Genève, Sanaa, Suède, Émirats Arabes Unis, Arabie Saoudite, Royaume-Uni, Iran, Yémen, France, États-Unis
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