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    Le gouvernorat d'Idlib (image d'illustration)

    Bassam Tahhan: «La France est mal barrée en Syrie»

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    Les djihadistes de Hayat Tahrir al-Cham (HTS)*, ex-branche syrienne d’Al-Qaïda*, ont pris le contrôle de la province syrienne d’Idlib à la faveur d’un accord avec des groupes rebelles. Le politologue franco-syrien Bassam Tahhan a analysé pour Sputnik France les conséquences de cet accord et la position française dans le contexte actuel.

    «Ce matin, HTS* et le FNL ont signé un accord mettant fin aux hostilités et établissant le contrôle du gouvernement du salut sur l'ensemble d'Idleb.»

    Ebaa, le site de propagande de Hayat Tahrir al-Cham (HTS)*, s'est félicité le 10 janvier de la victoire des djihadistes. Après plusieurs jours d'affrontements qui ont fait plus de 130 morts, les rebelles, notamment regroupés au sein du Front national de libération (FNL), soutenu par Ankara, ont dû accepter leur défaite.

    ​Ils ont laissé le contrôle d'Idlib, une province située au nord-ouest de la Syrie et proche d'Alep, aux djihadistes. Bassam Tahhan, politologue franco-syrien spécialiste de la région, a livré son analyse des conséquences d'un tel événement à Sputnik France.

    Sputnik France: Qu'est-ce que ces accords changent pour le pouvoir de Damas?

    Bassam Tahhan: Les rebelles soi-disant laïcs ont essuyé une défaite à Idlib, ce qui clarifie les choses. Maintenant, les Russes, les Syriens, les Iraniens, le Hezbollah ont la voie libre. Aujourd'hui, il est clair qu'Idlib n'est plus aux mains de rebelles «modérés», mais bien contrôlés par des djihadistes. Idlib représente un danger qui est celui de la reconquête d'Alep par les djihadistes. Cela donne des arguments, surtout pour les Syriens et les Russes, pour lancer une offensive et en venir à bout à Idlib.

    Sputnik France: Le Front national de libération (FNL)* est soutenu par la Turquie. Ces accords ressemblent à un camouflet pour Ankara…

    Bassam Tahhan: La Turquie est la grande perdante dans cette affaire. Elle se retrouve dans une situation embarrassante. Ankara a toujours soutenu à la fois les rebelles «modérés» et les djihadistes purs et durs. Mais elle n'a jamais fait de choix clair. La Turquie ne s'est, par exemple, jamais décidée à faire une liste des groupes qui devaient quitter la région et de ceux qui devaient rester, ce qui avait été demandé par la Russie. Ankara est en porte-à-faux par rapport à sa politique antérieure qui a consisté à soutenir à la fois l'Armée Syrienne Libre, dont la plupart des rebelles «modérés» sont issus et les groupes djihadistes et autres seigneurs de guerre islamistes. Mais la donne a changé. Le royaume saoudite ne soutient plus ces islamistes.

    Sputnik France: Quels changements diplomatiques sont en train de s'opérer?

    Bassam Tahhan: L'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et l'Égypte veulent mettre à genoux la Turquie et infliger une défaite militaire et diplomatique à la confrérie des Frères musulmans, largement soutenus par Erdogan et le Qatar. Le changement diplomatique est en marche. La Syrie va très probablement participer au prochain sommet de la Ligue arabe, qui aura lieu en Tunisie en mars 2019, avec le feu vert de Riyad. C'est un fait précurseur qui annonce un rapprochement entre l'Arabie saoudite et la Syrie en vue d'affaiblir la Turquie et le Qatar. Et les Frères musulmans avec eux. Cela serait une victoire wahhabite contre la confrérie. La Turquie perd sur tous les plans avec cet accord. D'autant que ce coup dur intervient après que l'armée syrienne ait récupéré Manbij suite à l'appel à l'aide des Kurdes du YPG, et ce alors qu'Erdogan espérait lancer une offensive sur la ville. Le rêve d'Erdogan de s'implanter sur la frontière syro-turque est dorénavant bien loin de se réaliser.

    Sputnik France: Quid de la France dans le contexte actuel syrien?

    Bassam Tahhan: Tout comme la Turquie, la France est en porte-à-faux par rapport à ce qu'elle a défendu dans le passé. Paris dit vouloir rester en Syrie pour lutter contre le terrorisme. Je pense que c'est faux. Au même titre qu'elle a joué la carte de la défense des Kurdes à l'est de l'Euphrate, elle reste surtout pour être à la table de futures négociations. Mais maintenant que les Américains se retirent, la France ne peut plus, à elle seule, assurer la défense des Kurdes et continuer à être de l'autre côté de l'Euphrate. Ironie de l'histoire, une partie des rebelles qui souhaitaient attaquer Manbij, où sont présentes des forces françaises, sont ceux-là mêmes que Paris défendait autrefois. Et s'ils n'ont pas attaqué, c'est grâce à la présence de l'armée arabe syrienne et des Russes dans la ville. On voit bien ici les contradictions de la politique française en Syrie. Et elle est mal barrée.

    Sputnik France: La France est-elle définitivement hors-jeu?

    Bassam Tahhan: La meilleure solution serait de rétablir les relations diplomatiques avec Damas et d'essayer de négocier avec les Kurdes son retrait. La France n'a plus de raison de rester. Craint-elle une attaque de l'armée syrienne contre les Kurdes? Ce sont les Kurdes qui ont appelé l'armée arabe syrienne à Manbij. D'ailleurs, Damas les considère comme faisant partie intégrante du tissu social syrien. L'armée syrienne pourrait même aller plus loin pour les défendre vu que Damas voit d'un mauvais œil les vues expansionnistes d'Erdogan en Syrie. La vérité est que la France est aujourd'hui très affaiblie dans la région.

    *Organisation terroriste interdite en Russie

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