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    Élections en RDC

    RDC: «dès aujourd'hui, Joseph Kabila crée les conditions de son retour au pouvoir»

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    En privilégiant le ticket Tshisekedi-Kamerhe à celui de Moïse-Bemba, le Président de la RDC, Joseph Kabila, aurait choisi ses opposants les moins irréductibles. Ce qui lui garantit de ne pas être inquiété pour ses «dérapages», mais aussi d'organiser une forme de partage du pouvoir... en attendant de rebondir en 2023?

    Le Président Joseph Kabila quitte le pouvoir sur un ultime pied de nez, après s'être imposé, contre vents et marées pendant deux ans après la fin de son mandat à la tête de la République démocratique du Congo (RDC).

    Ceux qui n'ont eu de cesse, des semaines durant, de pronostiquer la victoire de son impopulaire dauphin désigné en ont en effet été pour leurs frais. Les retards dans le comptage des voix, l'exclusion de certains fiefs de l'opposition du scrutin, tout comme les nombreuses irrégularités relevées n'ont fait que remettre en question la sincérité des intentions du Président. Kabila ne quitterait le Palais de la Nation que pour y envoyer Emmanuel Shadary, voilà tout.
    Pourtant, dans la nuit de mercredi à jeudi, coup de théâtre! La Commission électorale indépendante (CENI), dont la popularité ne vaut pas plus que celle de ses jumelles dans d'autres pays de la région, annonce la victoire de l'outsider des trois favoris, Félix Tshisekedi, président du parti d'opposition historique, Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), fondé par son père Étienne, voilà près de quarante ans.

    Dans une partie de la RDC, comme dans les médias internationaux, la victoire «historique» de l'opposition est célébrée comme l'avènement de la transition démocratique dans ce pays jusque-là gouverné par des autocrates mal —ou pas du tout- élus. Félix Tshisekedi est curieusement le premier à rendre hommage à Joseph Kabila, un «partenaire de l'alternance démocratique».

    ​Pourtant, la grille d'analyse «afroptimiste» pourrait s'avérer bancale. La première raison tient en la récurrence d'indices d'un torpillage du scrutin au détriment du candidat Fayulu, soutenu par deux ténors de la majorité, Moïse Katumbi et Jean-Pierre Bemba. Ceux-ci bénéficient d'une implantation considérable, notamment dans l'Est du pays, de Lubumbashi, en remontant vers les Kivu.

    «Cela explique pourquoi Corneille Nangaa, le président de la CENI, a mis autant de temps pour déclarer les résultats. Cela explique, également, pourquoi l'élection présidentielle n'a pas pu se dérouler dans des régions de l'Est du pays qui sont relativement peuplées, puisque ces régions allaient voter pour Martin Fayulu», décrypte pour Sputnik, Lucien Pambou, professeur de sciences politiques et spécialiste de la région.

    Autre indice, et non des moindres, tempérant l'optimisme généré par la victoire de Tshisekedi: l'Église catholique, qui avait déployé la plus grande mission d'observation électorale dans le pays, a déclaré jeudi 10 janvier que les données en sa possession ne correspondaient pas aux résultats officiels de la présidentielle.
    Ensuite, c'est la contestation gantée du Quai d'Orsay, la prudence des Belges, la discrétion des Nations unies ou de l'Union africaine qui traduisent un malaise quant aux résultats de la présidentielle congolaise et rendent bien compte de l'embarras de la communauté internationale. Après tout, il aurait été plus commode de dénoncer la victoire du candidat du pouvoir. Sauf que ce n'est pas le cas.

    «Joseph Kabila avait en fait deux plans. Un "plan A", avec une victoire d'Emmanuel Shadary, qui s'est avéré impossible. Et un "plan B", avec une victoire de Félix Tshisekedi. Dans tous les cas, Joseph Kabila ne pouvait accepter que ses deux opposants traditionnels, Moïse Katumbi et Jean-Pierre Bemba, gagnent les élections avec la coalition Lamuka de Martin Fayulu, dont il est l'homme de paille», note encore Lucien Pambou.

    Parmi tous les opposants de Kabila, l'ancien gouverneur du Katanga et le fondateur du Mouvement de Libération du Congo (MLC) font partie des irréductibles. On dit du président sortant qu'il ne pardonne pas au premier sa «trahison» de l'automne 2015, quand il a orchestré la fronde du G7, un groupe de partis d'opposition issus de la majorité présidentielle.

    Avec Bemba, l'inimitié remonte à 1998, à la veille du déclenchement de la deuxième guerre du Congo. Cet ancien chef rebelle proche de Mobutu s'est à l'époque battu contre l'AFDL de Laurent Désiré Kabila, tombeur du «Léopard du Zaïre», un an plus tôt.
    Vice-président du gouvernement de transition en 2003, Bemba affronte ensuite Joseph Kabila lors de la présidentielle de 2006. À la suite de la proclamation des résultats donnant Kabila vainqueur, les rues de Kinshasa deviennent le théâtre d'une guérilla urbaine, avec pour protagonistes les troupes des deux rivaux.

    Exclus du scrutin présidentiel pour des raisons «juridiques», Katumbi et Bemba ont néanmoins pesé pour désigner Martin Fayulu, candidat unique de l'opposition. Chef d'un petit parti d'opposition, cet ex-cadre d'une multinationale américaine a été adoubé, en novembre 2018, dans un conclave de toute l'opposition congolaise, qui s'est tenu à Genève avec la facilitation de la fondation Koffi Annan. Félix Tshisékédi et Vital Kamerhe étaient de la partie et ont fait partie des signataires.

    «Le deal passé entre Tshisekedi et Kamerhe d'une part, et Joseph Kabila d'autre part, a été passé avant même le conclave de Genève pour conclusion du pacte avec Lamuka. En revenant du conclave, ils [Tshisekedi et Karmehe, ndlr] l'ont dénoncé», explique Lucien Pambou.

    Des bruits faisaient depuis état, et notamment à l'approche des élections, de rencontres secrètes entre des représentants de Tshisekedi et de Kabila. Pour Lucien Pambou, l'objet des négociations est tout indiqué. Il s'agit, d'abord, d'obtenir que Kabila «ne soit pas inquiété ni qu'il rende de comptes au peuple congolais, sur les dérapages, les crimes économiques et les crimes contre l'humanité», commis depuis 2006.
    Choisir le ticket Tshisekedi-Kamerhe renfermerait également une visée politique. Celle d'un véritable partage du pouvoir. Avec la parution des premiers résultats, des membres de la majorité présidentielle ont d'ailleurs commencé à spéculer sur une forme de «cohabitation» qu'ils entendaient mettre en place avec le pouvoir de Félix Tshisekedi.

    ​C'est que le déroulement de la présidentielle a médiatiquement phagocyté les scrutins législatifs et provinciaux qui y étaient couplés. L'annonce des résultats, également. Tandis que Félix Tshisekedi est crédité de 38,5% des voix, talonné par Martin Fayulu, l'autre candidat de l'opposition et ses 34,8%, les résultats des deux autres scrutins pourraient consacrer une victoire de la coalition présidentielle, à en croire des rapports de presse congolais, mais aussi des déclarations de personnalités de la majorité.

    «Quand on regarde les élections législatives dans les provinces, c'est Kabila qui a gagné. Donc, Kabila ne quitte pas la scène politique. Il enferme Tshisekedi dans une sorte de face-à-face. Il y a donc Kabila par l'intermédiaire des législatives et Tshisekedi par l'intermédiaire de la présidentielle.
    On est dans donc une forme de partage du pouvoir. Dès aujourd'hui, Joseph Kabila crée les conditions de son retour aux affaires. Sachant que Tshisekedi n'a pas la majorité dans les provinciales, c'est le moyen idoine pour Kabila pour labourer les provinces et de contrer le nouveau président de façon "démocratique"», analyse le professeur de sciences politiques français.

    La possibilité pour Kabila de rebondir dépend néanmoins de la façon dont Tshisekedi va s'approprier le pouvoir, relève Lucien Pambou. Cela dépendra, également, de l'issue des élections législatives et des tractations pour la nomination d'un Premier ministre, qui demeure selon la Constitution le détenteur de la réalité du pouvoir, rappelle l'universitaire français.

    «Si la primature échoit à Vital Kamerhe, il n'est pas étonnant qu'une alliance s'établisse entre ce dernier et Kabila, contre Tshisekedi. Cet ancien directeur de campagne de Joseph Kabila (en 2006) est connu pour être relativement instable et ne poursuivre que ses propres objectifs et intérêts», prévoit Lucien Pambou.

    Autre élément pouvant déterminer la suite, la disposition de Martin Fayulu, ou plutôt de ses soutiens, à aller au bout de leurs revendications. Vendredi, l'ambassade américaine à Kinshasa s'est fendue d'un tweet pour le moins bienveillant. Pour peu que les lectures donnant Fayulu bénéficiant de leur soutien s'avèrent justes, les Américains semblent avoir, entre-temps, «changé de cavalier». Pour Pambou, il est en effet «difficile» que le deal entre Kabila et Tshisekedi ait été conclu sans l'aval des États-Unis, qui restent très attentifs à ce qui se passe en RDC.

    ​«Une grande partie de l'Afrique centrale, ce berceau des matières premières, ne résout jamais les problèmes de développement des populations des pays. Dans ces pays, comme le Gabon, le Cameroun ou le Congo, on est toujours dans une problématique de celui qui va gagner les élections pour pouvoir continuer à faire en sorte que les puissances occidentales continuent d'exister comme bon leur semble.

    Il faut que les analystes sortent des vieux schémas classiques politiciens consistant à dire: voilà, il y a de la démocratie, le nouveau gagnant va annoncer une pompe pour le développement. Au contraire, Tshisekedi va consolider son pouvoir en attendant les prochaines élections. Pendant ou un ou deux ans, si contestation y a, la RDC sera toujours dans l'instabilité. Pendant ce temps, les populations congolaises auront toujours des problèmes d'éducation, de sous- développement, d'accès à l'eau potable ou à des soins de santé. C'est terrible à dire, mais c'est ainsi», conclut Lucien Pambou.

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    controverse, développement, élection présidentielle, opposition, démocratie, Commission électorale nationale indépendante (CENI) de la RDC, ONU, Union africaine (UA), Lucien Pambou, Jean-Pierre Bemba, Moïse Katumbi, Emmanuel Shadary, Laurent-Désiré Kabila, Martin Fayulu, Félix Tshisekedi, Joseph Kabila, Kinshasa, République démocratique du Congo (RDC), Gabon, Afrique, Cameroun, États-Unis
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