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    Production de pétrole

    Pétrole des sables bitumineux: «le Canada décide de ne pas s'enrichir»

    CC BY-SA 2.0 / Pete Markham / Huntington Beach Trip - Aug 2014 - Sunset over the oil rig.
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    Le Canada dispose de la troisième plus grande réserve de pétrole dans le monde. On hésite toutefois à l'exploiter pour des raisons écologiques, au détriment du développement économique. C'est le point de vue Jean-François Thibault, consultant dans ce domaine et membre du C.A. d'une société d'exploitation gazière et pétrolière. Entretien.

    Le saviez-vous? Les Canadiens sont très riches en pétrole. 98% du pétrole canadien se trouve toutefois en Alberta, une province de l'ouest. Ce pétrole est concentré dans les sables bitumineux, d'importants gisements enfouis sous terre. Le hic, c'est que la méthode d'extraction de ce pétrole est considérée comme très polluante. Pour des raisons écologiques, des projets de construction de pipelines ont été abandonnés. Cependant, des industriels rêvent toujours d'acheminer directement le pétrole albertain au Canada et aux États-Unis.

    Pour certains, l'annulation de ces projets de pipelines représente une excellente nouvelle sur le plan environnemental. Tout récemment, le Premier ministre du Québec, François Legault, a pris position contre le projet Énergie Est, un futur oléoduc transcanadien. Mais pour d'autres, il s'agit d'une véritable catastrophe économique. C'est le cas de Jean-François Thibault, consultant dans le domaine énergétique et membre du C.A. de Ressources et Énergie Squatex, une société canadienne d'exploitation gazière et pétrolière. M. Thibault estime que le Canada doit se faire un devoir d'exploiter ses ressources pétrolifères pour diminuer sa dépendance énergétique.

    L'extraction du pétrole des sables bitumineux n'est toutefois pas seulement controversée au Canada. À l'international, ce pétrole a aussi mauvaise presse. L'an dernier, le Groupe Total lançait un projet d'exploitation des sables bitumineux en Alberta, mais dans la discrétion… En décembre 2017, lors du One Planet Summit de Paris, l'Élysée a poliment demandé au Canada d'arrêter d'extraire ce type de pétrole.

    «La situation du Canada est une illustration du courage qu'il faut avoir aujourd'hui pour renoncer à certaines richesses qui se trouvent sous nos pieds. C'est tellement tentant d'utiliser ces ressources, surtout que vous avez de tout au Canada. Vous avez du gaz naturel, vous avez du pétrole, vous avez les sables bitumineux. Ce sont des milliards de dollars qui dorment», avait déclaré l'Élysée au journal Le Devoir.

    Jean-François Thibault pense aussi que «ce sont des milliards de dollars qui dorment», mais voit les choses différemment. Selon lui, il est illogique que des provinces de l'est continuent à importer beaucoup de pétrole alors que l'Alberta pourrait les approvisionner à la hauteur de 100%. Cette réalité maintient le Canada dans une situation très désavantageuse sur le plan économique.

    «Le Canada a la troisième plus grande réserve de pétrole au monde. Le Canada a plus de pétrole que les États-Unis. Il en a plus que l'Irak, que le Koweït et la Russie. Du pétrole, nous en avons énormément. Alors, comment expliquer que les Canadiens ne s'en servent pas?», s'est demandé Jean-François Thibault en entrevue.

    Précisons toutefois que si la Russie comptabilisait les sables bitumeux comme le fait le Canada, elle posséderait à elle seule 31,25% des réserves pétrolières mondiales. C'est ce qu'avait déclaré en 2016 Roustam Tankaev, expert de l'Union des industries pétrolières et gazières de Russie.

    M. Thibault se dit conscient des répercussions écologiques que produit l'exploitation de ces gisements, mais estime que la prochaine transition énergétique aura aussi un coût. Il fait aussi remarquer que l'importation de pétrole n'apparaît pas comme une meilleure solution sur le plan environnemental. Du moins, tant et aussi longtemps que les sociétés auront besoin de cette ressource.

    «Il y a aussi un impact environnemental dans le fait de transporter du pétrole de l'étranger. On préfère manger des fraises du Québec plutôt que celles du Mexique, mais avec le pétrole, les gens n'ont pas le même raisonnement», a-t-il souligné.

    M. Thibault estime également que le Canada doit vendre son pétrole à l'international. L'exportation de ce pétrole passe nécessairement par la construction d'oléoducs, des projets qui sont souvent freinés en raison des controverses liées à l'environnement. Il déplore que certains de ces projets aient été abandonnés ou beaucoup ralentis sans prendre en compte les énormes retombées économiques qu'ils auraient engendrées. «Le Canada décide de ne pas s'enrichir», a-t-il tranché.

    «La troisième plus grande réserve de pétrole au monde se trouve enclavée au milieu du territoire canadien. Pour avoir accès aux marchés internationaux, le pétrole doit donc passer par le nord, par l'est, l'ouest ou le sud. Par le nord, c'est toutefois impossible. Vers l'est, il y avait le projet Énergie Est qui a été abandonné à l'automne 2017. Vers l'ouest, il y avait les projets d'oléoducs Northern Gateway et Transmountain et vers le sud, il y avait Keystone XL vers les États-Unis. Tous ces projets-là ont eu d'importants problèmes», a affirmé M. Thibault à Sputnik France.

    Grâce à ses réserves pétrolifères, l'Alberta est devenue une province extrêmement riche. Depuis plusieurs années, cette province envoie d'ailleurs d'importes sommes d'argent aux autres provinces canadiennes par le biais du système de péréquation. Un système qui vise à redistribuer les recettes fédérales à travers tout le Canada. Une situation qui profite notamment au Québec, une province considérée plus pauvre. Pour Jean-François Thibault, cette situation traduit un grave déséquilibre et met presque en péril l'unité canadienne. La générosité des Albertains pourrait trouver ses limites.

    Le rejet de certains projets d'oléoducs par les Canadiens des autres provinces semble avoir créé beaucoup de frustration en Alberta. Au cours des dernières années, il s'est presque développé un sentiment indépendantiste dans cette province. De fait, les plus résolus des Albertains accusent les autres Canadiens de profiter de leur générosité sans se salir les mains. En décembre 2018, le Premier ministre de l'Alberta, Rachel Notley, affirmait que le pétrole albertain permettait de «financer les écoles, les hôpitaux, les routes et, potentiellement, certaines infrastructures hydroélectriques du Québec». Une déclaration qui a soulevé un tollé dans la Belle Province.

    «Avec le rejet de son pétrole, l'Ouest canadien se sent abandonné. C'est évident. Les gens dans l'ouest considèrent que le pétrole est le moteur économique du Canada depuis des années. Les Albertains trouvent qu'ils contribuent largement au développement économique du Canada, dans une période difficile où leur province doit réduire sa production pétrolière», a souligné M. Thibault.

    Le pétrole de l'Alberta plongera-t-il le Canada dans une autre crise d'identité? Les paris sont ouverts.

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    pipeline, production petrolière, ressources naturelles, richesse, oléoduc, pétrole, François Legault, Québec, Canada, Paris, France
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