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    Un drapeau iranien flottant devant la fusée iranienne Safir Omid

    Troc avec l'Iran, ultime parade de l'UE aux sanctions américaines?

    © AFP 2019 STR/VAHIDREZA ALAI
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    Louis Doutrebente
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    Les pays membres de l'UE vont-ils enfin pouvoir commercer avec l'Iran sans craindre les représailles des sanctions américaines? Si rien n'est encore entériné, Bruxelles pourrait échanger ses matières premières contre le pétrole de Téhéran. Sébastien Regnault, économiste et spécialiste de l'Iran analyse pour Sputnik ce nouveau système de troc.

    «L'Iran est le seul pays par lequel peut exister une réelle politique étrangère européenne», affirme à Sputnik Sébastien Regnault.

    Économiste, spécialiste de l'Iran et auteur de «La modernité iranienne», paru chez L'Harmattan, il livre à Sputnik son analyse sur la création d'un dispositif européen pour commercer avec l'Iran. En effet, ce jeudi 31 janvier, en marge d'une réunion à Bucarest, les ministres des Affaires étrangères de l'UE devraient officialiser l'entité INSTEX (Instrument in Support of Trade Exchanges — instrument de soutien aux échanges commerciaux) pour commercer avec l'Iran sans être touché par les sanctions américaines. Cette structure, présentée comme un système de troc, sera basée à Paris et gérée par un expert bancaire allemand. Quant au Royaume-Uni, il dirigera le conseil de surveillance. 

    Mais cette chambre de compensation pourrait ne rien changer à la situation des grands groupes qui, à cause de leur commerce avec les États-Unis, ne pourraient échanger avec l'Iran. Quant à ce dernier, il ne pourrait bénéficier de ce système pour moderniser ses installations et ses infrastructures qui deviennent de plus en plus vétustes. Pour officialiser INSTEX, les gouvernements des 28 pays membres de l'UE devraient de plus donner leur aval. Et si des responsables américains ont déjà réagi à cette annonce et semblent la minimiser, il sera intéressant d'observer comment Washington et Donald Trump vont riposter.


    Sputnik France: Pourriez-vous nous expliquer comment va fonctionner ce mécanisme?

    Sébastien Regnault: «Ce système INSTEX est un système de troc, une chambre de compensation, une bourse d'échange —on peut lui donner plusieurs noms- qui permet d'échanger les exportations de pétrole iraniennes contre des biens de première nécessité qui viendraient des pays européens vers l'Iran. C'est un système qui permet de faire un échange: les Européens participeront au développement de l'Iran et ce dernier en échange exporte du pétrole vers l'Europe.
    C'est un système de troc qui passe par un système de titrisation. Comme le cours de baril du pétrole est variable, chaque entreprise européenne qui vend des matières premières, des machines-outils à l'Iran, aura des titres auprès de cette chambre de compensation, qui permettra de faire valoir un remboursement en devises, en euros. Ce système de troc a trois avantages. Il permet d'éviter les transactions en dollars —toute transaction en dollars est interdite par les sanctions américaines- et permet de faire une transaction en euros. Cela permet de se soustraire aux banques iraniennes pour toutes les transactions avec l'Iran —le système bancaire est sous sanctions américaines-. Et puis cela permet aussi une extraterritorialité de la transaction avec l'Iran: on pourra faire valoir auprès de la justice américaine que les entreprises européennes ne travaillent pas avec l'Iran, mais avec l'UE puisqu'elles sont payées par une entité européenne qui sera basée en France.»


    Sputnik France: Quels seraient les produits que les Européens pourraient échanger contre du pétrole iranien?

    Sébastien Regnault: «Cela peut être tout type de produits. Mais l'INSTEX est un système complexe. C'est un système qui rend les coûts de transactions extrêmement élevés dans les échanges entre l'UE et l'Iran. Donc, cela va aider l'État iranien à acheter des produits de première nécessité —de l'agriculture comme du blé, des médicaments, etc.- à l'Europe, des machines-outils pour les industries iraniennes. Mais est-ce que cela va aider l'entreprise lambda basée en France et qui veut vendre ses produits en Iran, mais qui ne sait pas si elle va obtenir des débouchés sur le marché iranien, là, c'est plus compliqué.
    Je pense que c'est vraiment une entité qui est facilitatrice pour l'État iranien, pour qu'il puisse avoir accès aux produits de première nécessité.»


    Sputnik France: Ce nouveau mécanisme ne va cependant pas permettre à Téhéran de développer et de moderniser ses infrastructures, puisque les grands groupes comme Total ne pourront reprendre leurs activités en Iran, n'est-ce pas?

    Sébastien Regnault: «Non. Ce système, qui va préserver l'anonymat des entreprises européennes qui travaillent avec l'Iran —c'est un système qui met un peu d'opacité- ne pourra protéger des entreprises comme Total, Airbus, Renault ou encore Peugeot. Ces entreprises auront bien du mal à passer entre les gouttes des sanctions américaines, sachant qu'elles ont des activités sur le marché américain. Cela va surtout aider les entreprises qui ne sont pas sur le marché américain à pouvoir développer des échanges économiques avec l'Iran. Mais pour les grands groupes, cela va être difficile.»


    Sputnik France: Est-ce que les États-Unis ont encore des moyens pour faire plier la volonté européenne de commercer avec l'Iran?

    Sébastien Regnault: «Via ce système, je ne vois pas. C'est vraiment un système indépendant. Et j'ai cru comprendre que l'administration américaine était plus qu'agacée par la création de ce système en Europe. C'est un coup bas porté par les Européens à l'administration Trump. Les Européens affirment aux Américains qu'ils veulent préserver l'accord de 2015 sur le nucléaire iranien et les échanges avec l'Iran. Et ce système conduit à dire que ces pays membres de l'UE ont besoin du pétrole iranien pour nos économies. Un pétrole iranien qui va essentiellement en ce moment vers la Chine et vers l'Inde, qui sont les deux pays qui n'acceptent pas les sanctions américaines contre l'Iran.»


    Sputnik France: Si cette entité est une création intergouvernementale, elle sera endossée par l'Union européenne, avec comme pilier la France, le Royaume-Uni et l'Allemagne. D'autres pays, comme la Belgique, pourraient être intéressés. Outre le fait que le texte doit encore être formellement entériné par les capitales européennes, pensez-vous qu'il existe une réelle unité des pays membres de l'Union sur cette question?

    Sébastien Regnault: «C'est l'un des aspects sur lequel il faut bien insister. L'Iran est le seul pays par lequel peut exister une réelle politique étrangère européenne. C'est peut-être le seul pays au monde sur lequel il y a un certain consensus entre les différents pays européens. D'ailleurs, on va pouvoir le constater, puisque lorsqu'il va falloir entériner cet INSTEX, de ce système de troc, il faudra l'adhésion des 28 pays membres. Et a priori, il y aura adhésion. Donc, cela prouve bien qu'il y a une espèce de consensus pour essayer de parer à l'agressivité politique américaine vis-à-vis de l'Europe et de l'Iran.»


    Sputnik France: Pourtant, il existe des pays membres de l'UE, comme la Pologne ou encore les Pays-Bas, qui ne semblent pas développer de bonnes relations avec Téhéran.

    Sébastien Regnault: «On va voir à quel point ils vont être capables de jouer l'unité européenne contre la pression américaine. En effet, ces pays-là ont toujours été sous une pression américaine extrêmement forte et ont toujours eu tendance à suivre le diktat américain plutôt que la politique européenne. Mais justement, on va voir si les Européens arrivent à trouver ce consensus et cette unanimité pour créer cette institution.
    Mais il ne faut pas donner plus de valeur à cette institution qu'elle n'en a. Cela va être un moyen d'échanger, mais de manière assez marginale. Il n'y aura pas de grandes transactions entre l'Iran et l'Europe via ce système. Je crois que tout le personnel économique européen attend surtout un changement d'administration aux États-Unis dans les prochaines années.»

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    Tags:
    accord de troc, dollar US, échanges commerciaux, euro, Union européenne (UE), Teresa May, Bruno Le Maire, Donald Trump, Hassan Rohani, Emmanuel Macron, Angela Merkel, Angleterre, Téhéran, Washington, Bruxelles, Londres, Berlin, Iran, Paris, France, Allemagne, États-Unis
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