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    Canadian Prime Minister Justin Trudeau

    Justin Trudeau parle-t-il correctement français? Un expert se prononce pour Sputnik

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    Jérôme Blanchet-Gravel
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    Le Premier ministre du Canada, Justin Trudeau, s'exprime dans les deux langues officielles du pays, l'anglais et le français. On le dit bilingue, mais l'est-il vraiment? Plusieurs de ses déclarations laissent penser le contraire... Sputnik a demandé l'avis de Claude Simard, linguiste et professeur retraité de l'Université Laval (Québec).

    Avant même son arrivée au pouvoir en 2015, des journaux consacraient des articles aux compétences linguistiques de Justin Trudeau. La qualité de son français fait parfois l'objet de critiques, voire de moqueries, au pays de l'érable. Le 4 mars dernier, un reportage de la chaîne Radio Canada traitait de «l'insécurité en français» du Premier ministre.

    Justin Trudeau maîtrise-t-il la langue de Molière? Pour répondre à cette question, Sputnik s'est entretenu avec Claude Simard, linguiste et ancien doyen de la Faculté des sciences de l'Éducation de l'Université Laval, à Québec. M.Simard a publié des grammaires et des dizaines d'articles scientifiques sur la langue française.

    Sputnik: Peut-on affirmer que Justin Trudeau est bilingue? Connaît-il aussi bien le français que l'anglais?

    Claude Simard: En principe, Justin Trudeau devrait être bilingue si on en juge par son milieu familial et par ses études qui l'ont amené à évoluer à la fois en français et en anglais. Il a été élevé par un père francophone parfaitement bilingue, Pierre-Elliott Trudeau, 15e Premier ministre du Canada, et une mère anglophone, Margaret Sinclair. Après avoir vécu en Ontario jusqu'à l'âge de 12 ans, durant la carrière politique de son père, il a fait son enseignement secondaire à Montréal, au prestigieux collège francophone Jean-de-Brébeuf. Il a obtenu un baccalauréat en littérature anglaise à l'université McGill de Montréal, puis un baccalauréat en éducation à l'Université de la Colombie-Britannique. Il a même enseigné le français dans une école secondaire de Vancouver. En 2005, il a épousé une animatrice de télévision francophone, Sophie Grégoire.

    Toutes ces expériences de vie dans les deux langues n'ont pourtant pas rendu Justin Trudeau bilingue. Il suffit de l'écouter parler quelques minutes pour constater qu'il éprouve de grandes difficultés à bien s'exprimer dans la langue de Molière, alors qu'il se montre beaucoup plus à l'aise en anglais. Que l'on se réfère à une définition maximale ou minimale du bilinguisme individuel, Justin Trudeau est un faux bilingue, dans le sens où il ne communique pas avec autant d'aisance en français qu'en anglais et qu'il est incapable d'utiliser correctement le français dans les situations où il a à intervenir officiellement en tant que chef du gouvernement canadien.

    Sputnik: Les faiblesses en français de Justin Trudeau sont-elles sérieuses? Quelles sont les parties de la langue qu'il malmène?

    Claude Simard: Le français de Justin Trudeau accuse de très graves lacunes. Il ne s'agit pas de quelques incorrections de surface. Au contraire, ses erreurs trahissent une méconnaissance profonde du fonctionnement de la langue française et une ascendance invétérée de la langue anglaise dans son esprit. Son incapacité à bien parler le français est si sévère qu'on pourrait presque l'associer à un trouble de langage. En entrevue ou en conférence de presse, il donne souvent l'impression de ne pas posséder ses dossiers tant il hésite, bafouille et baragouine. Bien de ses phrases sont incompréhensibles. En fait, la parole de Justin Trudeau est remplie de formulations saugrenues qui ne peuvent que déconcerter tout francophone qui maitrise un tant soit peu le français.

    Toutes les structures de la langue sont altérées, autant la morphologie que le lexique et la syntaxe. Je donnerai quelques exemples (la liste est pléthorique) que j'ai tirés principalement de la période des questions à la Chambre des communes au cours de laquelle l'Opposition interroge le Premier ministre et ses ministres sur les activités gouvernementales et les sujets d'actualité.

    Justin Trudeau se trompe régulièrement sur le genre des noms pour des cas qui normalement ne devraient causer aucun problème à un francophone. Les boîtes postales deviennent des «boîtes postaux». Le gouvernement s'est engagé à modifier «le forme actuel d'élections». Dans le contexte plus subtil des subordonnées relatives, le Premier ministre peut passer du féminin au masculin pour un même nom: il dira avec insouciance «une proposition contre lequel».

    Sur le plan lexical, Justin Trudeau invente des mots ou des expressions sous l'influence de l'anglais. Il a reproché au Parti conservateur de «truquer les numéros» (de falsifier les chiffres) et d'avoir formé «le plus obfuscateur de tous les gouvernements» (le terme anglais obfuscator désigne un programme informatique qui permet la dissimulation d'information). Un député de l'Opposition est pour lui un «membre opposé». À l'occasion de la démission de son conseiller Gerald Butts, il lui a rendu hommage en déclarant «qu'il avait mis au plus haut plafond le respect des Canadiens».

    Sur le plan syntaxique, on atteint des sommets d'agrammaticalité. La construction d'une phrase française est une source constante d'embûches pour Justin Trudeau. En cette matière, il est resté au niveau d'un élève du secondaire qui souffre d'un lourd handicap linguistique. Ses bonnes intentions écologiques se perdent dans des tournures boiteuses:

    «Une approche coordonnée et une vision que le Canada va faire sa part pour adresser les changements climatiques pour encourager les autres pays à faire de même».

    Les critiques qu'il émet à l'égard de ses adversaires s'émoussent dans son discours désarticulé:

    «Ce qu'ils insistent de ne encore pas comprendre, c'est la croissance économique», a-t-il aussi déclaré.

    La déficience linguistique de Justin Trudeau apparaît de façon encore plus manifeste quand il se lance dans la production de phrases complexes. En voici deux dont la forme défie l'entendement:

    «1) Je crois aussi que les Canadiens s'attendent à ce que le gouvernement livre sur les promesses qu'ils nous ont élus pour livrer.
    2) Il continue d'esquisser la question de pourquoi le Canada n'est pas en train d'être le pays que les gens à travers le monde ont toujours vu le Canada comme étant.»

    Sputnik: Dans l'ensemble des pays du monde, on s'attend à ce qu'un chef de gouvernement soit un modèle linguistique, du moins à ce qu'il s'exprime convenablement. Comment les Canadiens réagissent-ils face à cela?

    Claude Simard: Les anglophones du Canada se sentent moins touchés par cette question puisque la langue en cause est le français. Les premiers intéressés, les francophones, me paraissent plutôt ambivalents. Au Québec, plusieurs commentateurs se sont désolés de la piètre qualité du français de Justin Trudeau. Leurs critiques répétées n'ont cependant pas suscité de grandes démonstrations de mécontentement au sein de la population.

    Le 4 mars dernier, la chaîne Radio-Canada a publié un reportage consacré à la méconnaissance du français du Premier ministre. Mais au lieu de déplorer son handicap linguistique qui devrait logiquement nuire à l'image du Canada, les deux journalistes avançaient l'explication selon laquelle Justin Trudeau reflétait l'insécurité linguistique des franco-canadiens qui, en situation minoritaire dans les provinces anglophones, sont en voie d'assimilation et parlent un franglais pour la plupart. Critiquer le français approximatif du Premier ministre canadien serait par conséquent discriminatoire pour les francophones hors Québec.

    Au Canada, le principe de l'ouverture à la diversité est valorisé à tel point que l'incompétence linguistique est acceptée et même protégée en son nom.

    Sputnik: Justin Trudeau est-il un cas isolé ou d'autres représentants de la classe politique éprouvent aussi des difficultés en français?

    Claude Simard: Justin Trudeau n'est pas le seul politicien canadien à maltraiter le français. La plupart des personnalités politiques anglophones, qui font l'effort de communiquer dans la seconde langue officielle du pays, ne la parlent pas couramment.

    Il n'y a pas si longtemps, le Québec comptait en politique des hommes et des femmes qui s'exprimaient dans un français impeccable. Plusieurs étaient même doués d'une éloquence qui forçait l'admiration de tous. Citons Jean Lesage, René Lévesque, Jeanne Sauvé, Robert Bourassa, Lise Payette, Lucien Bouchard.

    Aujourd'hui, on constate que plusieurs représentants de la classe politique francophone s'expriment dans un français incorrect ou maladroit. La ministre fédérale Mélanie Joly se distingue par son langage alambiqué et pseudo-savant comme en fait foi cet extrait déconcertant d'une entrevue qu'elle a donnée en mars 2016:

    «Notre investissement participe d'une logique où nous avons été élus sur la base d'un programme qui favorisait la croissance économique et, pour nous, cet investissement participe de la façon où nous allons créer de l'innovation, et cette innovation-là, on doit la créer en créant le bon écosystème, et les gens qui travaillent dans le milieu de la création sont la flore et la faune de cet écosystème-là», a déclaré Mme Joly.

    Sputnik: Selon vous, que faut-il penser du bilinguisme canadien au regard de ce déclin de la connaissance du français au plus haut niveau de l'État?

    Claude Simard: Force est de constater que de nos jours la population francophone du Québec et du Canada ne s'offusque guère de la piètre qualité du français qui sévit au sein d'une bonne partie de la classe politique. Les exigences linguistiques pour devenir député, ministre ou Premier ministre ont sans conteste diminué et semblent peu élevées.

    On peut interpréter cette attitude laxiste comme symptomatique d'un bilinguisme d'aliénation qui amène les sujets parlants de la minorité linguistique à se contenter de l'illusion que la langue française est encore parlée dans leur pays alors qu'en réalité elle se détériore et est engagée dans un processus d'assimilation.

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    Tags:
    langue anglaise, bilinguisme, langue française, Université de la Colombie-Britannique, Claude Simard, Justin Trudeau, Canada
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