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    La Géorgie sous influence turque

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    Certains quartiers de la ville géorgienne de Batoumi, située au bord de la mer Noire, commencent de plus en plus à ressembler à ceux des villes turques. Comment le voisinage proche de la Turquie a-t-il influencé toute cette région de la Géorgie? Qui achète la Géorgie depuis des années et comment?

    «Ils sont très propres, bienveillants… Pas avares… Le propriétaire du dernier étage m'offre toujours des cadeaux pour les fêtes… Et quand mon fils s'est cassé la jambe, d'autres propriétaires, du troisième étage, ont donné de l'argent pour prendre en charge les soins dont il avait besoin… J'ai quatre propriétaires, ils sont tous bien… sauf qu'ils parlent turc, mais je l'ai pratiquement appris, et mon fils me traduit ce que je ne comprends pas», raconte Tsiala.

    Cette femme de ménage professionnelle, biologiste diplômée, a une expérience de travail de 20 ans. Son diplôme est resté dans le passé soviétique avec la fermeture du laboratoire.

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    Elle a eu de la chance avec son logement. L'ancien immeuble et l'ancienne cour ont été détruits, ce qui la rend nostalgique, mais tous les voisins ont reçu des appartements dans le nouvel immeuble, neuf, avec beaucoup d'étages, à deux pas de l'ancien. A l'emplacement de l'ancien immeuble se trouve désormais un centre commercial turc. Alors que l'immeuble est entièrement habité depuis plusieurs années. Sur 40 appartements, sept familles sont d'anciens résidents de l'immeuble démoli, certains sont fermés car ils ont été achetés par des habitants de Tbilissi qui y viennent seulement en été, alors que la moitié de l'immeuble a été achetée par des Turcs. Près de 20 familles y sont installées.

    «Tout s'est bien goupillé. Il y a un logement, un travail, et il n'est pas très loin: nous sommes quatre voisines de l'ancien immeuble, nous travaillons toutes dans les appartements de Turcs. Je n'ai rien à dire, ils sont respectueux. J'ai de la chance», explique Tsiala en versant le thé à la turque dans des verres armudu (les tasses de thé turques, ndlr).

    Il n'existe pas de statistiques sur les appartements achetés à Batoumi par les Turcs ces dernières années. Mais des familles turques vivent pratiquement dans tous les nouveaux immeubles. La vieille ville les intéresse moins en termes de logement: ils y achètent davantage de l'immobilier pour les affaires, et non pour vivre. Ils préfèrent faire venir leur propre personnel, les locaux sont plus souvent embauchés en tant que personnel de service peu qualifié.

    Les affaires

    A Batoumi, la rue Koutaïsskaïa est depuis longtemps devenue synonyme de quartier turc: on y entend plus souvent parler turc que géorgien, et dans une rue adjacente se situe une mosquée. Toute la rue scintille d'inscriptions, de textes défilants et de néons - à en oublier que l'on se trouve en Géorgie.

    «Buvez, buvez. Il fait très chaud. Nous buvons toujours du thé, vous aussi: buvez», m'approche immédiatement Omar Farouk, racoleur d'un restaurant local qui explique qu'il appartient à son ami.

    Business turc à Batoumi
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    Business turc à Batoumi

    «Pourquoi êtes-vous aussi nombreux à Batoumi? Qu'il y a-t-il de si particulier?», demande-je directement.

    «Il est plus facile de faire des affaires parce que de nombreuses choses qui existent déjà en Turquie sont encore absentes ici. A présent il y a pratiquement tout dans notre pays: des magasins, des usines, des hôtels et des restaurants. Alors qu'à Batoumi l'économie et l'infrastructure commencent seulement à se développer, c'est pourquoi il est bénéfique pour nous de venir ici pour ouvrir des entreprises. Il y a de quoi étonner les visiteurs», explique vivement Farouk.

    D'autant que les impôts sont moins élevés en Géorgie, et que la main d'œuvre coûte moins cher.

     

    «Si le personnel de service coûte 10 dollars par jour en Géorgie, en Turquie c'est entre 20 et 30 dollars. Le logement coûte également moins cher», explique-t-il.

     

    Omar Farouk, racoleur d'un restaurant à Batoumi
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    Omar Farouk, racoleur d'un restaurant à Batoumi

    «La vie coûte moins cher, les affaires sont plus faciles à mener, tout le monde autour parle ma langue natale: la vie est belle, je me sens chez moi. Les hôtels, les restaurants, les auberges et les fast-foods dans ce quartier appartiennent aux Turcs. Le personnel est turc, seules les serveuses sont géorgiennes», dit-il.

    Un peu d'histoire

    Jusqu'aux années 1920 la région géorgienne d'Adjarie n'existait pas. La gorge de la rivière Adjaris-Tsqali, tout comme le territoire au Sud et à l'Est, s'appelait Géorgie musulmane. A partir de 1878, une partie en a été rattachée à l'Empire russe (le district de Batoumi et Akhaltsikhé), et l'autre appartenait à l'Empire ottoman. L'autonomie d'Adjarie a fait son apparition après le traité de Kars, par lequel les Turcs exigeaient l'autonomie pour les Géorgiens musulmans.

    Le pouvoir soviétique veillait au maintien de ce traité. Toutes les discussions sur la suppression de l'autonomie étaient tuées dans l'œuf. Et la frontière avec la Turquie a été ouverte encore à l'époque du pouvoir soviétique, au printemps 1989.

    A la même époque a commencé la préparation de cadres religieux pour les mosquées d'Adjarie, en Turquie. Avant cela, tous les représentants du clergé musulman étaient des «camarades fiables» - des diplômés de la célèbre école Miri Arab de Boukhara.

    L'effondrement de l'Union soviétique et l'érosion du pouvoir étatique ont entraîné la rupture des liens économiques entre les républiques alliées. Leur place a été prise par des aventuristes audacieux qui se sont fait énormément d'argent en profitant du chaos général. La porte vers la Turquie qu'était Batoumi a constitué une bonne possibilité de se remplir les poches. Aux flux traditionnels de touristes et de marchandises se sont ajoutés la traite des êtres humains et le trafic de stupéfiants.

    Ce problème reste d'actualité à ce jour.

    Sandro Bregadze, dirigeant de l'organisation nationaliste Marche géorgienne, déclare que l'expansion turque s'est particulièrement manifestée sur le marché noir.

    Ce mouvement s'oppose aux actions illégales des migrants et organise des marches dans la capitale géorgienne depuis quelques années.

    «Cela concerne notamment la traite des êtres humains et le trafic de stupéfiants… Si vous allez à Batoumi, vous verrez la grande rue Koutaïsskaïa où il y a de nombreux établissements douteux contrôlés par des Turcs. Des maisons closes, des clubs», explique Sandro Bregadze.

    Ses propos sont confirmés par les communiqués du ministère géorgien de l'Intérieur, qui rapporte souvent des interpellations de Turcs pour «complicité de prostitution».

    La politique

    La première tentative d'ingérence politique turque dans les affaires de l'Adjarie date du printemps 1991. Aslan Abachidze venait d'être nommé au poste de président du Conseil suprême de l'Adjarie - officiellement, il s'agissait d'une élection, mais la pression du président géorgien de l'époque, Zviad Gamsakhourdia, était flagrante. Cette nomination a été fortement contestée par les communistes et le clergé musulman, qui ont organisé des émeutes à Batoumi et ont été jusqu'à s'emparer, pendant un certain temps, du bâtiment du Conseil suprême.

    Le fait que les services secrets turcs se trouvaient derrière le clergé musulman à Batoumi était un secret de Polichinelle. Aslan Abachidze est parvenu à conserver le pouvoir, mais s'est méfié des Turcs jusqu'à la fin de son mandat, et le service de sécurité nationale coupait court à toutes les tentatives d'influence politique de la Turquie.

    La progression des Turcs

    Les premières entreprises turques ont pénétré en Adjarie au début des années 1990. Cela s'est déroulé naturellement: les entrepreneurs turcs accordaient des prêts élevés à leurs partenaires dans la région afin que ces derniers achètent leurs marchandises. En d'autres termes, les Turcs ont participé activement à la formation de l'élite d'affaires de la région qui sera ensuite utilisée en tant qu'avant-poste pour propager leur influence économique dans toute la Géorgie.

    Aslan Abachidze, ex-président du Conseil suprême de la République autonome d'Adjarie
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    Aslan Abachidze, ex-président du Conseil suprême de la République autonome d'Adjarie

    Cependant, à cette époque, les grandes compagnies turques étaient encore admises au compte-gouttes dans la région. L'usine de vêtements de Batoumi est devenu un grand site de production et, après son rachat par les Turcs, a été modernisée pour fabriquer des produits de marques occidentales uniquement pour le marché européen. A la même époque, quelques restaurants turcs ont été ouverts dans le quartier autour de la mosquée. Et c'est tout. Aslan Abachidze pensait vraiment qu'en vendant aux Turcs ne serait-ce qu'un mètre de terre dans la région, il existait un risque de perdre toute l'Adjarie.

    A cette époque les Turcs étaient bien plus actifs sur le reste du territoire géorgien. Sans oublier l'aspect spirituel: des dizaines de jeunes ont étudié dans des établissements religieux turcs. A partir du milieu des années 1990, le clergé lié à la Turquie a entièrement remplacé les «vieillards de Boukhara». Et si, à Batoumi, les jeunes s'étaient convertis à la foi orthodoxe pendant le mouvement national de libération, dans les montagnes d'Adjarie l'islam n'est pas seulement resté: il a renforcé ses positions précisément grâce aux représentants religieux turcs.

    Malgré leur population relativement peu nombreuse, les habitants de l'Adjarie forment des communautés soudées et faciles à mobiliser. Aslan Abachidze a donc dû les prendre en considération, et a même construit un minaret près de l'ancienne mosquée Orta Jame. Toutefois, il a fallu cesser les appels à la prière au haut-parleur après les multiples plaintes des habitants du centre de Batoumi qui, irrités, ont commencé à surnommer leur ville natale «Beyrouth» après la construction du minaret.

    Jusqu'en 2004 les Turcs étaient, certes, présents en Adjarie, mais de manière très limitée. Leur activité était intentionnellement contenue par les autorités et les affaires turques ne bénéficiaient pas de conditions pour se développer.

    Une vague de naturalisations

    La situation a changé après la révolution des roses. Pendant l'expulsion d'Aslan Abachidze d'Adjarie, la Turquie a affiché une «neutralité prudente». Mais c'était la position officielle: les habitants de l'Adjarie, montagneuse et musulmane, avaient été l'une des locomotives de la révolution des roses dans la région. De la même manière que les agents d'influence parmi les représentants du clergé local.

    Les entreprises turques ont été les premières à apercevoir de nouvelles opportunités en Géorgie, notamment en Adjarie. Le premier projet turc de grande ampleur a été la construction d'un hôtel Sheraton en 2006. Il s'agissait du premier hôtel de la chaîne dans une ville où les problèmes d'infrastructure élémentaires - l'eau, l'électricité, les télécommunications - n'étaient pas encore réglés.

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    En parallèle,  les entrepreneurs turcs ont vu dans la législation libérale adoptée à l'époque une bonne opportunité de gagner de l'argent sur la passion de leurs compatriotes pour les jeux d'argent. En 1997, le gouvernement turc avait interdit l'industrie du jeu dans le pays, et les partisans de l'islam politique arrivés ensuite au pouvoir ne laissaient aucun espoir pour la levée de cette interdiction. Pour les compagnies turques, les investissements dans l'industrie du jeu à Batoumi étaient un placement sûr, et le tourisme du jeu en provenance de Turquie est devenu un motif important de tourisme dans cette région. Or les jeux d'argent s'accompagnent toujours de services.

    Les experts affirment que la citoyenneté géorgienne a été accordée à un grand nombre de Turcs sous la présidence de Mikhaïl Saakachvili.

    «La république autonome d'Adjarie s'est transformée de facto en arène d'expansion turque», affirme l'ex-député géorgien Dmitri Lortkipanidze.

    «En octobre 2012, quand j'étais député, il s'est avéré qu'en seulement un mois, du 2 septembre au 2 octobre, 2.233 citoyens turcs avaient reçu la nationalité géorgienne sur décret direct du président géorgien. Vous vous imaginez, en seulement un mois! Alors imaginez-vous la situation en quelques années… C'était une contribution à l'expansion turque d'une ampleur sans précédent», déclare l'ex-député.

    Un aéroport pour les besoins turcs

    Le début des années 2000 a été également marqué par la construction d'un nouvel aéroport à Batoumi par la compagnie turque TAV Urban Georgia. En 2007, TAV a construit en Géorgie deux autres aéroports à Tbilissi et à Batoumi.

    Cependant, les objectifs de la construction de ces aéroports étaient différents. L'intérêt principal des Turcs à Tbilissi consistait à bloquer l'apparition d'un nouveau hub régional dans la région, susceptible de faire concurrence à Istanbul.

    Aéroport international à Batoumi
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    Aéroport international à Batoumi

    De par son relief, l'aéroport de Batoumi possède une piste de décollage très courte, incapable de concurrencer Istanbul. Mais là aussi les Turcs avaient leurs propres objectifs. L'aéroport de Batoumi est devenu intérieur aussi bien pour la Géorgie que pour la Turquie. En d'autres termes, ce n'est pas seulement un aéroport pour Batoumi mais également pour la ville turque de Hopa. Les passagers à destination de Hopa embarquent directement sur la piste d'atterrissage dans un bus qui les transporte jusqu'au bureau de Turkish Airlines à Hopa. Ceux qui partent à Hopa doivent s'enregistrer pour un vol et un bus qui amènera les passagers à l'aéroport de Batoumi, directement jusqu'à l'avion. Ces vols se sont révélés très pratiques pour les nombreux Turcs amateurs de jeux d'argent.

    Le marché est ouvert

    Contrairement à une idée reçue, pendant la présidence de Mikhaïl Saakachvili les entreprises du bâtiment ne se sont pas empressées de conquérir Batoumi. Mais en 2011, après la modernisation de toute l'infrastructure urbaine, la reconstruction de la vieille ville et l'élargissement du nouveau boulevard, les entreprises turques du bâtiment se sont ruées sur le marché immobilier de la ville géorgienne.

    L'absence d'une réglementation stricte et la possibilité de construction dans les «dents creuses» (espaces vides entre deux immeubles - ndlr) ont permis aux compagnies du bâtiment, turques pour la plupart, de transformer certains quartiers de la ville en jungles de pierre. Les entreprises turques sont particulièrement actives dans l'exploitation des nouveaux territoires près du nouveau boulevard. Une grande partie des acheteurs sont également des Turcs. Les ouvriers sur les chantiers aussi - ce qui n'est pas dû à une discrimination mais aux compétences. Rien à dire - les Turcs sont de bons constructeurs.

    Ces derniers n'ont pas investi beaucoup d'argent dans la production dans la région. Ils ont implanté 25 usines textiles dans différentes régions de l'Adjarie - dans les régions rurales pour leur main d'œuvre bon marché, bien moins chère qu'en ville. Il existe également des entreprises de transformation de fruits et de noisettes.

    La manne de la construction de barrages

    L'énergie, plus précisément la construction de barrages, est un secteur dans lequel les Turcs ont beaucoup investi en Adjarie ces derniers temps.

    D'après le ministère de l’économie de l'Adjarie, en 2015 les investissements turcs s'élevaient à 107,5 millions de dollars, en 2016 à 135,6 millions de dollars, et en 2017 à 52,3 millions de dollars. Cette forte baisse s'explique par l'achèvement de la construction des barrages érigés par les Turcs. Ces projets aspiraient la grande partie des investissements turcs. Depuis quatre ans, la Turquie est le troisième plus grand investisseur en Adjarie, derrière la Norvège et l'Inde qui se partagent la première place.

    Mais il faut savoir que le leadership des Indiens et des Norvégiens est dû à la construction de barrages à Chouakhevi et à Khoulo, qui devaient être terminés en 2019. Alors que les investissements turcs sont bien plus diversifiés: ils sont dirigés vers des secteurs comme le bâtiment, le tourisme, ou encore les services. D'ailleurs, la troisième place dans les investissements en Adjarie est partagée par trois pays à la fois: l'Azerbaïdjan, la Turquie et l'Irak.

    Entre craintes et avertissements

    La déclaration du président turc Recep Tayyip Erdogan il y a quelques années, quand il avait cité Batoumi avec Thessalonique, Alep et Mossoul parmi les villes «toujours dans le cœur des Ottomans», avait fait des vagues en Géorgie.

    L'ambassadeur de Turquie à Tbilissi avait dû expliquer que les Géorgiens avaient mal compris le chef de l’État turc. «La Turquie est le seul voisin de la Géorgie sans revendications territoriales. Batoumi appartient à la Géorgie, Rize appartient à la Turquie, et il en sera toujours ainsi», avait déclaré l'ambassadeur Levent Gümrükçü. Ce qui avait tout de même laissé un arrière-goût amer.

    En fait, le thème du danger turc est relativement populaire dans certains milieux géorgiens. Il est notamment utilisé par l'Alliance des patriotes pour attirer ses électeurs, et est constamment abordé par les nationalistes de la Marche géorgienne et bien d'autres petits partis et mouvements politiques. L'Alliance des patriotes bénéficie d'un important soutien en Adjarie, plus que dans le reste du pays.

    Certains pourraient dire que l'ampleur de l'expansion turque en Adjarie est exagérée par les politiciens et les experts. Mais même si c'était le cas, cela ne signifierait pas pour autant qu'elle n'existe pas. La Turquie dispose de tout le nécessaire pour renforcer significativement et rapidement son influence dans la région - des actifs économiques aux agents d'influence. Le fait que la Turquie ne soit pas politiquement active dans la région ne signifie qu’une chose: elle ne l'est simplement pas pour l'instant.

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    influence, investissements, Turquie, Géorgie
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