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    «Les élites haïtiennes mangent les miettes que les États-Unis leur jettent»

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    En Haïti, l’arrestation d’un criminel notoire a replongé le pays dans une crise. Cette arrestation pourrait mener à révéler des scandales impliquant des membres du gouvernement. Au micro de Sputnik, l’avocat haïtien Franck Vaneus décrit une situation catastrophique et dénonce le rôle de Washington dans ce nouvel épisode.

    La perle des Antilles vit d’intenses troubles politiques. Depuis février 2019, des citoyens dénoncent la corruption et la mauvaise situation économique. Les opposants au Président Jovenel Moïse l’accusent d’avoir détourné des fonds du Petrocaribe, un prêt accordé à Haïti par le Venezuela. Menée par la Cour supérieure des comptes, une enquête conclut déjà que le Président a participé à ce détournement.

    Le 22 juillet dernier, l’arrestation du chef de gang Arnel Joseph a remis le feu aux poudres. La police judiciaire soupçonne le sénateur Garcia Delva d’avoir pris part à un enlèvement impliquant ce criminel. Des accusations que M. Delva qualifie de «politique» dans un communiqué. L’arrestation de Joseph pourrait finir par dévoiler d’autres cas de corruption majeurs impliquant des politiciens.

    Dans une lettre à publier dans la presse haïtienne, et dont Sputnik a obtenu copie d’avance, l’avocat Franck Vaneus s’indigne du rôle des élites dans cette crise. Titulaire d’un master en philosophie de l’Université Paris-VIII, M.Vaneus est co-actionnaire du cabinet Équité et Droit à Port-au-Prince.

    «Élites de mon pays, intellectuels, politiciens, hommes et femmes d’affaires, comment sommes-nous devenus cette populace indigne? Comment la barque de la Première République noire indépendante du Nouveau Monde a-t-elle dérivé vers les rives de la médiocrité, de l’abjection, de l’inhumanité? Comment avons-nous pu assister impuissants au processus “d’immondicisation” accrue de ce pays?», demande notamment l’avocat dans sa lettre.

    En entrevue avec Sputnik, Frank Vaneus décrit une situation pour le moins catastrophique. Il pointe avant tout le rôle du crime organisé dans celle-ci, ayant lui-même récemment été violenté par les membres d’un gang.

    «Les chefs de gang agissent en toute impunité et à visière levée, sans que les autorités ne s’en préoccupent outre mesure. Cela démontre que l’État haïtien est devenu un État de bandes illégales. Les gens peuvent faire ce qu’ils veulent à partir du moment où ils ont un minimum de pouvoir. Nous sommes aujourd’hui plongés dans une anarchie totale. L’État haïtien n’existe pas, il brille par son absence sur l’ensemble du territoire», a d’abord déploré l’avocat à notre micro.

    De plus en plus de jeunes seraient utilisés par les bandes criminelles, dont certaines seraient elles-mêmes contrôlées par des politiciens. Ces jeunes ont généralement entre 14 et 30 ans, observe-t-il:

    «Ces jeunes vivent dans des quartiers vraiment très pauvres. Ces jeunes n’ont même pas toujours de quoi manger tous les jours. Pourtant, ils possèdent des armes de guerre qui coûtent plusieurs centaines de dollars américains. Où trouvent-ils cet argent? Ça ne tombe pas du ciel. Ils ont des cartouches en quantités illimitées. D’où provient donc cet armement? Ils sont soutenus par des secteurs policiers ou bien par des hommes d’affaires qui veulent se débarrasser de certains concurrents. Il arrive aussi que le but de ces jeunes soit d’empêcher la distribution de certains produits», a-t-il poursuivi.

    Comme d’autres observateurs, M. Vaneus pointe aussi le rôle de Jovenel Moïse dans cette crise. Il rappelle que ce Président est toujours soutenu par les États-Unis, ce qu’il considère inacceptable. En février dernier, malgré la grande impopularité du Président, l’ambassadrice américaine en Haïti est allée lui renouveler son appui dans la capitale. L’avocat pense toutefois que le Canada et la France jouent aussi un certain rôle politique:

    «Aujourd’hui, Jovenel Moïse est toujours au pouvoir parce que Washington, Paris et Ottawa l’acceptent. […] L’Occident pense qu’il existe des humanités superposées. L’Occident serait supérieur et les autres nations devraient l’accepter. […] Pourquoi Washington veut-il voir Maduro quitter le pouvoir au Venezuela alors qu’il maintient en place Moïse en Haïti? Maduro est appuyé par son peuple alors que Moïse ne l’est pas du tout. C’est encore une politique de deux poids deux mesures des États-Unis», a ajouté l’avocat haïtien.

    Franck Vaneus estime même que les États-Unis veulent bloquer l’accession de dirigeants plus intègres au pouvoir. Selon lui, Washington voudrait empêcher que n’éclatent des scandales de corruption impliquant des Américains. Des scandales de nature sexuelle impliquant des Occidentaux pourraient aussi être dévoilés. Rappelons que l’ONG anglaise Oxfam a déjà été épinglée pour une affaire de proxénétisme sur l’île.

    «Les États-Unis ont toujours pensé qu’ils étaient le grand frère d’Haïti. Mais les médias de masse ont changé la perception de la population. Maintenant, les Haïtiens sont bien conscients que leur pays n’est même plus la simple cour arrière des États-Unis. Les Haïtiens sont conscients que leur pays est devenu les toilettes des États-Unis.

    C’est vrai au sens propre et figuré. Je rappelle que Haïti reçoit des tonnes de déchets en provenance des États-Unis. Le Président Trump n’a-t-il pas dit qu’Haïti était un “shithole country”? En fait, les élites haïtiennes mangent les miettes que les États-Unis leur jettent», s’est désolé M.Vaneus.

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    crimes, Haïti, Canada
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