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    Au Canada, des médias traditionnels menacés d'extinction

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    Le gouvernement québécois se lance dans une «opération sauvetage» de certains médias financièrement au bord du gouffre. Le professeur de journalisme Patrick White y voit le signe d’une crise majeure dans le monde des médias canadiens. En entrevue avec Sputnik, il analyse les causes de ce phénomène.

    Les médias canadiens ont-ils raté leur virage numérique? De plus en plus d’indices rendent les experts pessimistes. Avec l’exode des revenus publicitaires vers des plateformes comme Google et Facebook, l’avenir de certains médias traditionnels se voit menacé.

    «Nous sommes très préoccupés par le sort des médias à travers le pays», déclarait Justin Trudeau le 19 août dernier.

    À pareille date, le gouvernement Legault a organisé un point de presse exceptionnel pour annoncer qu’il accordait une aide de 5 millions $ CAD ( 3.4 millions d’euros) au Groupe Capitales Médias, alors menacé de faillite. Propriétaire de 6 grands journaux en français, la disparition du groupe créerait un immense vide dans le paysage médiatique au Québec.

    Professeur de journalisme à l’École des médias de l’Université du Québec à Montréal, Patrick White considère qu’il s’agit de la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Fondateur et ex-rédacteur en chef du Huffington Post Québec, M. White est l’une des figures du journalisme les plus respectées dans la Belle Province.

    «Les médias canadiens vont très mal, alors les médias québécois n’y échappent pas. Les journaux, les radios, les télés et même les sites internet sont affectés. Le Groupe Capitales Médias ne représente pas moins de la moitié des journaux au Québec. Il s’agit surtout de journaux régionaux, mais ce sont des publications importantes dans des villes comme Ottawa et Québec. Cette nouvelle montre que tous les médias souffrent beaucoup de l’effet Google et Facebook», a mentionné M. White au micro de Sputnik.

    Selon Patrick White, les grands journaux ont beaucoup trop attendu avant d’entamer leur transition digitale:

    «Les médias canadiens ont raté leur virage numérique, il y a eu beaucoup de retard. Les médias ont eu beaucoup de difficulté à trouver un bon modèle d’affaires pour monétiser les contenus. […]. Pour réussir le virage numérique, il fallait embrasser Internet. […] À l’époque, L’arrivée du web a plutôt été perçue comme une menace. Ensuite, on a mal compris l’arrivée des réseaux sociaux et mal anticipé la perte de contrôle des revenus publicitaires. […] En ce moment au Québec, la moitié des revenus publicitaires sont entre les mains de Google et Facebook», observe le professeur.

    Il estime que le gouvernent canadien est en grande partie responsable de la situation, en particulier de la concentration des médias entre les mains de quelques-uns. La plus grande entreprise médiatique au Québec, Québecor Media, a d’ailleurs manifesté son intérêt pour le rachat du Groupe Capitales Médias. Patrick White considère que les quasi-monopoles ne sont pas l’idéal, mais devenus nécessaires dans le contexte actuel:

    «Le gouvernement canadien n’a pas pris ses responsabilités ces 5, 10 et 20 dernières années en permettant une telle concentration de la presse. Cette concentration peut être décriée, mais c’est une réalité qui est là pour rester. […] Déjà en 1986, un rapport officiel mettait en garde contre ce phénomène. […] Le gouvernement fédéral a contribué à cet excès de concentration et on essaie maintenant de réparer les pots cassés», a-t-il poursuivi.

    En 2015, le Groupe Capitales Médias a d’ailleurs été créé à la suite de l’abandon par la compagnie Gesca de plusieurs journaux. Anciennement propriétaire du célèbre journal La Presse, Gesca était l’une des plus grandes entreprises médiatiques au Québec. Avant sa dissolution, cette entreprise avait elle-aussi vu ses revenus considérablement diminuer. Au Canada, le déclin de Gesca symbolise également celui des médias traditionnels.

    ​M. White estime que la gravité de la situation est telle que les politiciens devraient en faire un thème de la prochaine campagne électorale. De fait, une élection fédérale a été fixée au 21 octobre prochain.

    «J’espère que l’aide fédérale aux médias sera débloquée avant la prochaine élection fédérale, sinon il sera vraiment trop tard. C’est l’avenir de la démocratie qui en dépend […] Le rôle des médias est de débusquer des nouvelles que les grands de ce monde ne voudraient pas voir publiées. Et quelque part, si on accepte la fermeture de tous ces médias, ça devient un enjeu électoral», a tranché le professeur.

    Le 26 août prochain débutera une commission parlementaire de l’Assemblée nationale du Québec sur l’avenir des médias. Plus de quarante groupes et individus seront entendus par le gouvernement pour tenter de trouver une solution à la crise. Le professeur White sera l’une des premières personnes auditionnées.

     

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    crise, financement, presse, Canada
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