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    Tahhan: «Le message est clair: tôt ou tard, Idlib tombera dans le giron de Damas»

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    Damas a lancé une offensive dans la province d’Idlib, appuyé par son allié russe. Des groupes djihadistes et des «rebelles» soutenus par la Turquie ont dû reculer. Un convoi militaire envoyé par Ankara a été attaqué par des avions russes et syriens. Bassam Tahhan, politologue franco-syrien, livre à Sputnik son analyse sur cette séquence.

    Situation explosive en Syrie. Les forces de l’Armée arabe syrienne, soutenues par la Russie, ont lancé une offensive dans la région d’Idlib, située dans le nord-ouest du pays. La zone, ainsi que de nombreuses parties des provinces voisines d’Alep, de Hama et de Lattaquié échappent toujours au contrôle de Damas, qui a par ailleurs reconquis une grande partie du territoire perdu au cours des huit années de conflit qu’a connu le pays. La région d’Idlib est majoritairement sous contrôle du groupe terroriste Hayat Tahrir al-Cham* (HTS, ex-branche syrienne d’Al-Qaïda*) ainsi que de groupes dits «rebelles», soutenus par la Turquie.

    ​L’avancée des soldats de Bachar el-Assad et de leur allié russe dans la province d’Idlib a forcé leurs ennemis à reculer. Ils ont notamment quitté la ville stratégique de Khan Cheikhoun. Selon une source militaire qui s’est confiée à Sputnik, les voies d’approvisionnement du groupe terroriste Front Al-Nosra* en Syrie ont été coupées par l’armée gouvernementale au nord-ouest de Khan Cheikhoun. Concernant le nord d’Hama, un porte-parole du HTS a assuré dans un communiqué que les forces du groupe djihadiste n’avaient pas quitté la zone avant d’assurer qu’elles avaient procédé à un «repositionnement» de ses soldats. Les combattants proturcs du Front national de libération (FNL) ont, eux aussi, fait savoir par voie de communiqué qu’ils n’avaient pas quitté le nord d’Hama et qu’ils avaient réalisé un «redéploiement» tactique en vue de «poursuivre la résistance».

    Des affrontements qui s’inscrivent dans un contexte de tensions de plus en plus vives entre Damas et Ankara. La Turquie est présente dans la région en vertu d’un accord signé en septembre 2018 à Sotchi et qui prévoit la création d’une «zone démilitarisée», censée servir de tampon entre les territoires contrôlés par Damas et ceux tenus par les djihadistes et les «rebelles». Le 19 août, un convoi militaire envoyé par Ankara et composé d’une cinquantaine de véhicules a été forcé de s’arrêter suite à des bombardements d’avions syriens et russes. Un événement condamné «fermement» par Ankara, qui a prévenu Damas de ne pas «jouer avec le feu».

    Bachar el-Assad a de con côté affirmé lors de la visite d’une délégation russe à Damas que «les derniers combats à Idlib ont révélé [...] le soutien clair et illimité d’Ankara aux terroristes». Du côté de Moscou, Sergei Lavrov, ministre russe des Affaires étrangères, a prévenu que de nouvelles attaques des djihadistes contre les civils ou la base russe de Hmeimim provoqueraient une réaction: «Nous avons prévenu nos collègues turcs que nous y répondrions.»

    Sputnik France s’est entretenu avec le politologue franco-syrien et spécialiste de la région Bassam Tahhan afin de faire le point sur une situation complexe qui sent la poudre.

    Sputnik France: Que s’est-il passé ces derniers jours dans la province d’Idlib?

    Bassam Tahhan: «L’armée syrienne a attaqué Khan Cheikhoun, qui est une petite ville située à un carrefour routier très stratégique. Damas avait besoin d’en reprendre le contrôle pour que l’accès à la ville d’Alep par l’autoroute reprenne vie. L’axe routier qui relie Damas à Alep est extrêmement important pour diverses raisons, notamment économiques, Alep étant une ville industrielle très importante malgré la guerre.

    Les islamistes gênaient le trafic normal entre la capitale et Alep en forçant l’armée et les usagers à utiliser une route nationale qui proposait un itinéraire détourné très fastidieux à emprunter. De plus, Khan Cheikhoun est une ville-clé qui commande l’accès vers la côte et Lattaquié, ainsi que vers l’intérieur du pays en direction d’autres villes comme Hama. Les islamistes rançonnaient illégalement les individus qui passaient par Khan Cheikhoun. L’armée syrienne a donc privé les djihadistes d’une manne financière.»

    Sputnik France: Plusieurs groupes opposés à Damas clament qu’ils ne se sont pas retirés de la région au nord d’Hama. Qu’en est-il réellement?

    Bassam Tahhan: «Après la chute Khan Cheikhoun, des villages situés entre cette ville et Hama ont été libérés par les forces armées syriennes. C’est d’ailleurs le cas un petit peu partout à proximité de Khan Cheikhoun. Il est évident que les islamistes et les rebelles vont dire qu’ils ne se sont pas retirés. Mais ils ont reculé. Forcément, il reste des islamistes dans les alentours de Hama, mais les déclarations des groupes islamistes et rebelles tiennent plus de la menace envers Damas: “Vous avez gagné une bataille, mais pas la guerre”. Il faut s’attendre à des attaques contre l’armée syrienne, que ce soit du côté d’Idlib ou de Hama. Reste que l’armée syrienne a réalisé un coup de maître en s’interposant entre Idlib et le nord de Hama. Le message est clair: tôt ou tard, Idlib tombera dans le giron de Damas.»

    Sputnik France: La situation semble très tendue entre Damas et Moscou d’un côté et Ankara de l’autre après l’attaque d’un convoi turc par les forces syriennes et russes. Pourrait-on voir se durcir les relations entre la Russie et la Turquie?

    Bassam Tahhan: «Je ne pense pas. Les Turcs se sont avancés quand ils ont compris que l’armée syrienne se trouvait aux abords de Khan Cheikhoun. Ils voulaient faire vite et occuper la ville. Ils ont donc envoyé un convoi militaire. Dans la logique turque, ce convoi n’avait pas pour but de s’opposer à l’armée syrienne, mais devait permettre l’installation de nouveaux centres d’observation. Il faut noter que les aviations syrienne et russe ont bombardé la zone afin de stopper le convoi. Cela prouve bien que Vladimir Poutine respecte ses engagements pris lors du premier sommet d’Astana, quand il a déclaré aux Turcs que Moscou se réservait le droit d’intervenir. Vous avez aujourd’hui un centre d’observation turc qui se trouve isolé et encerclé par l’armée syrienne. Tôt ou tard, après négociation, les soldats qui occupent ce centre vont quitter les lieux. Mais ce n’est qu’un détail. Globalement, je ne vois pas la situation ternir les relations entre Moscou et Ankara.»

    Sputnik France: Vient-on d’assister à un pas de plus vers la reconquête totale de la province d’Idlib par les forces de Damas?

    Bassam Tahhan: «Je crois que tout se jouera par étapes. Pour le moment, les Syriens vont consolider leurs positions. Mais rien n’indique qu’ils ne reprendront pas l’offensive d’ici quelques semaines, au contraire. Que ce soit du côté russe ou du côté de Damas, il est impossible de tolérer la présence sur le sol syrien de 15.000 islamistes étrangers turcophones et de 10.000 islamistes étrangers arabophones sans parler des Syriens du HTS.»

    ​Sputnik France: Quid de la position de la France?

    Bassam Tahhan: «Tout cela s’est déroulé alors que Vladimir Poutine était à Brégançon avec le Président Macron. Il faut relever que Vladimir Poutine a bien précisé que l’armée russe continuerait d’assister l’armée syrienne pour se battre contre les terroristes. Se faisant, il a dénoncé l’attitude en porte-à-faux de la France vis-à-vis de la question djihadiste en Syrie. La France met en avant la protection des civils d’Idlib, mais ces civils souffrent du joug djihadiste dans la région. Cet argument est un faux argument.»

    Sputnik France: Bachar el-Assad pourrait-il prochainement reprendre le contrôle de l’ensemble du territoire syrien à l’aide de ses alliés, dont la Russie?

    Bassam Tahhan: «L’armée syrienne, avant de s’attaquer à l’Est de l’Euphrate où sont les Kurdes soutenus par les États-Unis, la France et la Grande-Bretagne, se concentrera sur la libération d’Idlib. C’est une priorité pour Damas, car le danger numéro un pour l’intégrité territoriale syrienne est celui des islamistes présents dans la région. Il est toujours possible de négocier avec les Kurdes qui recherchent l’autonomie. La mise en place d’une union fédérale est une option. À Idlib, il n’y a aucune négociation possible. Ce sont des terroristes. Il faut les neutraliser. D’ailleurs, si Poutine défend autant Assad, c’est qu’il est conscient de ces islamistes représentent un danger également pour la Russie.»

    * organisations terroristes interdites en Russie

    Tags:
    Vladimir Poutine, Emmanuel Macron, France, Syrie
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