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    Abou Bakr al-Baghdadi

    Tahhan: «Daech est une marque déposée sur le Net qui parle à des millions de musulmans»

    © REUTERS / Islamic State Group/Al Furqan Media Network
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    Abou Bakr Al-Baghdadi, leader de Daech* et son numéro deux ont été abattus par les forces spéciales américaines. Cela signifie-t-il pour autant la fin du groupe terroriste? Pas pour Washington, qui craint déjà qu’un nouveau chef fasse son apparition. Le politologue franco-syrien Bassam Tahhan livre son analyse à Sputnik France.

    «J’imagine que d’ici une période comprise entre deux jours et deux semaines, un nouveau leader du califat va être annoncé.»

    Sitôt décapitée, l’hydre va-t-elle se faire pousser une nouvelle tête? C’est ce qu’a laissé entendre Russ Travers, directeur par intérim du National Counterterrorism Center (centre national du contre-terrorisme), organisme chargé de superviser la lutte antiterroriste aux États-Unis. Quelques jours après l’annonce en grande pompe par Donald Trump de la mort d’Abou Bakr Al-Baghdadi, calife autoproclamé de Daech* et de son numéro deux dans la foulée, les autorités américaines pensent déjà à la suite.

    ​D’après elles, le remplaçant d’Al-Baghdadi pourrait bien se retrouver à la tête d’une armée de 14.000 djihadistes répartis entre Syrie et Irak. Pire, toujours selon Russ Travers, le calife à la place du calife pourrait bien tenter de se rapprocher de l’Égyptien Ayman Al-Zawahiri, l’actuel chef d’Al-Qaïda*.

    De quoi présager d’une lutte encore longue contre le groupe État islamique? En attendant, l’annonce du décès d’Abou Bakr Al-Baghdadi a mis (encore plus) sur le qui-vive le ministère français de l’Intérieur. Dans une note qu’a pu consulter France Info, il craint «des actes de vengeance»:

    «Dans les heures à venir, la possible intensification de la propagande djihadiste consécutive à ce décès, appelant éventuellement à des actes de vengeance, doit vous conduire à la plus extrême vigilance, notamment à l’occasion des évènements publics qui pourraient être programmés dans votre département dans les jours à venir.»

    Afin d’y voir plus clair, Sputnik France a fait appel à l’expertise du politologue franco-syrien Bassam Tahhan, ex-directeur du séminaire de géopolitique de l’Islam dans le monde à l’École de Guerre. Entretien.

    Sputnik France: Abou Bakr Al-Baghdadi, chef de Daech, et son numéro deux ont été éliminés par les forces spéciales américaines. Cependant, Washington affirme qu’un nouveau leader pourrait apparaître dans les 15 prochains jours. Daech est-il encore en vie?

    Bassam Tahhan: «Effectivement, il est fort probable qu’un nouveau chef prenne la tête de Daech. Mais cela n’est pas spécifique à ce mouvement. À travers les siècles, depuis la naissance de l’islam, il a toujours existé des mouvements, parfois simultanés, qui revendiquaient le califat. À certaines époques, il y avait un calife en Andalousie, un en Égypte, un à Bagdad. L’appel à la création d’un califat s’accompagne toujours d’un mouvement contestataire contre des pouvoirs musulmans. Maintenant, qu’il y ait un chef de Daech ou pas, cela ne changera pas grand-chose. Daech est aujourd’hui une marque déposée sur le Net qui parle à des millions de musulmans qu’ils soient affiliés à Daech ou pas et qu’il y ait un leader ou pas. D’ailleurs, on voit bien que dans les 50 dernières décennies, plusieurs chefs islamistes se sont succédés et cela n’a jamais empêché la naissance d’autres leaders, à commencer par Al-Baghdadi lui-même, qui s’est séparé du chef d’Al-Qaïda, Al-Zawahiri.»

    Sputnik France: Selon les autorités américaines, le remplaçant d’Abou Bakr Al-Baghdadi pourrait être amené à se rapprocher de son homologue d’Al-Qaïda, l’Égyptien Ayman Al-Zawahiri. Est-ce une hypothèse crédible et quelles seraient les conséquences d’un tel rapprochement?

    Bassam Tahhan: «Oui, des regroupements ne sont pas exclus. Vu l’affaiblissement de Daech, le nouveau responsable aurait par exemple tout intérêt à s’allier aux djihadistes d’Idleb, qui appartiennent à la mouvance syrienne d’Al-Qaïda. Mais je pense qu’il ne faut pas exagérer ce risque.»

    Sputnik France: Quelle est la situation de Daech sur le terrain aujourd’hui?

    Bassam Tahhan: «L’enclave de Daech n’existe plus. Il faut tout de même apporter un bémol. Chez les Kurdes, d’après mes sources, il y aurait un millier de combattants de Daech retenus. Ce qui fait environ 5.000 avec les familles, sachant que les femmes sont aussi fanatisées que les hommes. Et je ne parle pas des djihadistes de Daech également présents dans la région d’Idleb. Aujourd’hui, Daech a deux ailes: celle d’Idleb et l’autre composée de ceux qui ont fui en Irak et ceux qui se trouvent à l’Est de l’Euphrate. Reste également les sunnites sympathisants de ce mouvement dans la région. Concernant le chiffre de 14.000 avancé par les Américains, je pense qu’ils sont bien plus nombreux que cela.»

    Sputnik France: Les États-Unis ont tué Al-Baghdadi, mais selon vous, les Occidentaux portent une part de responsabilité dans l’émergence de son mouvement…

    Bassam Tahhan: «La plupart des grands chefs islamistes de ces dernières décennies ont eu, à un moment donné de leur vie, un rapport plus ou moins éloigné avec les services secrets américains ou occidentaux, à commencer par Oussama Ben Laden. Ensuite, vous avez eu Ayman Al-Zarkaoui qui s’est lancé dans une guerre contre les chiites. Et enfin Abou Bakr Al-Baghdadi, qui n’était autre que l’adjoint d’Al-Zarkaoui. Daech, Al-Qaïda et d’autres mouvements islamistes sont en quelque sorte un virus qui s’est propagé en partie en cause des services de renseignement occidentaux, en premier lieu ceux des Américains. Ils n’ont pas créé ces mouvements, mais s’en sont, à un moment donné, servis. Ce virus avait des buts, notamment renverser Assad et désarticuler le croissant chiite qui relie Téhéran, Bagdad, Damas, Sanaa et le Hezbollah. Les Américains se sont rendu compte que cet axe était puissant après avoir renversé Saddam Hussein, ce qui a eu pour effet de renforcer les chiites. Mais au bout d’un moment, le virus a muté et ne servait plus les intérêts occidentaux et américains et s’en débarrasser est donc devenu pour eux une priorité.»

    Sputnik France: Les autorités françaises ont déclaré prendre très au sérieux la menace de vengeance de membres de Daech pour la mort d’Al-Baghdadi. Faut-il s’attendre à un risque d’attentat accru en France et en Europe en cette fin d’année?

    Bassam Tahhan: «Il se peut que des attentats frappent la France ou l’Europe prochainement. Mais ils ne seraient pas forcément liés à la nouvelle structure de Daech. Cela pourrait être le fait d’éléments isolés, galvanisés par une sorte de ferveur mystique pour s’attaquer à ce qu’ils considèrent comme l’ennemi. Mais j’insiste sur le fait que le discours d’Al-Zawahiri après la chute de Mossoul invitait les sympathisants de sa cause à ne plus venir en Syrie, mais s’attaquer à l’Occident de l’intérieur. Dans les discours d’Al-Baghdadi, il est clairement mentionné que ses fidèles doivent “écraser les croisées”, donc l’Occident et les États-Unis, qu’il qualifiait de “gardiens de la Croix”. Mais je tiens à préciser que si nous venions malheureusement à voir d’autres attentats islamistes frapper le sol européen, il pourrait s’agir d’un retour de bâton de la politique étrangère européenne et notamment française par rapport au conflit syrien.»

    * Organisation terroriste interdite en Russie

    Tags:
    terrorisme, Syrie, Donald Trump, États-Unis
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