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    Révoltes populaires en Amérique latine: «une remise en cause de la droite néolibérale»

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    Argentine, Chili, Colombie, Équateur, Bolivie... l’Amérique latine est en pleine effervescence. Mais quelles sont les causes de toutes ces révoltes populaires? Saúl Sánchez, sociologue mexicain, y voit un vaste phénomène de polarisation. Il décrypte cet «Automne latino» au micro de Sputnik France.

    L’Amérique latine, un continent en ébullition? Tout pointe dans cette direction.

    Pour le sociologue Saúl Sánchez de l’Université de Guanajuato, au Mexique, l’Amérique latine est entrée dans une nouvelle ère politique. Pour Sputnik, il analyse les causes et conséquences des mouvements de contestation actuellement à l’œuvre sur ce continent.

    Sputnik France: Argentine, Chili, Colombie, Équateur, Bolivie... de nombreux pays latino-américains semblent traverser une grande crise. Y a-t-il un dénominateur commun à tous ces mouvements de contestation?

    Saúl Sánchez: «Il y a effectivement des causes communes à toutes ces révoltes. Je dirais que le premier facteur est l’insatisfaction généralisée face aux gouvernements actuels d’Amérique latine, qui sont pour la majorité de droite économique. Ces dernières années, la droite a réussi à reprendre le pouvoir dans plusieurs pays en prétextant que les politiques dites socialistes les avaient plongés dans la misère, la corruption et l’autoritarisme. Par la suite, la droite s’est donc rapidement mise à démanteler l’ensemble des politiques sociales instaurées par la gauche.

    Les droites au pouvoir se sont mises à privatiser de nombreux secteurs de l’économie. Du coup, les classes défavorisées –surtout les plus pauvres– ont souffert des effets des politiques néolibérales: ces gens ont vu leur qualité de vie décliner considérablement. La contestation actuelle s’appuie d’abord sur une remise en cause de la droite néolibérale.»

    Sputnik France: Sommes-nous à l’aube d’une sorte de «Printemps latino», en référence au Printemps arabe de 2011?

    Saúl Sánchez: «Nous aurions pu croire assister à un phénomène de cette ampleur au début du mouvement, quand ont surgi les grandes mobilisations contre les gouvernements de Lenín Moreno en Équateur et de Piñera au Chili. Ce n’est toutefois plus très clair actuellement: il est très difficile de prévoir ce qui va vraiment se passer.

    Ce qui est clair, en revanche, c’est que les contestations prennent la forme d’un nouvel affrontement dialectique entre la gauche et la droite, une bataille qui arrive à son point culminant. En même temps, on assiste à la chute de certains régimes politiques plutôt vieillissants, comme celui de la Bolivie. On assiste aussi à celle de régimes politiques beaucoup plus jeunes, comme celui du Chili.

    Plusieurs causes expliquent la fatigue de ces régimes: par exemple, les erreurs de communication et stratégiques de leurs chefs d’État, lesquels ont souvent mal géré les crises que subissaient leurs pays respectifs. Plusieurs politiciens latino-américains ont aussi voulu se maintenir trop longtemps au pouvoir.»

    Sputnik France: Récemment en Bolivie, le Président Evo Morales démissionnait à la suite d’un coup d’État. Le Mexique lui a accordé l’asile politique. D’une manière ou d’une autre, ce rebondissement est-il lié à la situation globale en Amérique latine?

    Saúl Sánchez: «La crise que traverse l’Amérique latine apparaît également comme une reconfiguration géopolitique totale. En gros, chaque pays est en train de basculer vers le pôle opposé au statu quo. Le Mexique et la Colombie, toujours caractérisés par une culture politique conservatrice, sont en train de virer à gauche, tandis que la Bolivie et l’Uruguay, des bastions historiques de la gauche latine, sont en train d’expérimenter soit l’alternance gauche-droite, soit l’affaiblissement du progressisme.

    […] Rien ne justifie le coup d’État qui a eu lieu en Bolivie le 10 novembre dernier, après une série de manifestations organisées par des acteurs opportunistes ayant profité de la conjoncture politique. En ce sens, l’offre d’asile du Mexique est tout à fait légitime. Cependant, ce qui m’inquiète est la confrontation diplomatique qui pourrait avoir lieu entre le Mexique et les États-Unis, car la décision d’accueillir Morales finira par heurter Washington. La dernière chose dont le Mexique a besoin est un autre conflit international qui s’ajouterait aux graves problématiques internes comme l’insécurité.»

    Sputnik France: Plusieurs observateurs craignent une remontée de la droite en Amérique latine. Partagez-vous leurs craintes?

    Saúl Sánchez: «Je partage leurs craintes, mais en partie seulement. En effet, nous sommes en train d’observer la fin d’un cycle progressiste qui a commencé en 1998 avec l’élection, pleine d’espoir, d’Hugo Chávez au Venezuela. Cette phase pourrait bien arriver à terme si le candidat de droite Lacalle Pou, en Uruguay, parvenait à remporter l’élection présidentielle fin novembre.

    La droitisation de l’Amérique latine a commencé en Argentine en 2015 avec la prise du pouvoir par le candidat de droite Mauricio Macri, le règne de Moreno en Équateur, la seconde élection de Piñera au Chili en 2018 et l’élection de Bolsonaro au Brésil la même année. La droitisation du continent se poursuit aujourd’hui avec l’exil forcé d’Evo Morales au Mexique.

    Pourtant, paradoxalement, la vague conservatrice qui emporte l’Amérique latine est déjà moins forte. Nous ne pouvons plus parler d’un tsunami. Au Mexique, l’élection de López Obrador en juillet 2018 est venue nuancer la situation, de même que le triomphe du péronisme en Argentine tout récemment. La mobilisation actuelle contre les politiques néolibérales au Chili et en Équateur témoignent aussi d’une remontée de la gauche. Tous ces événements apparaissent en quelque sorte comme des signes des temps. Enfin, il ne faut pas oublier la récente libération de Lula da Silva au Brésil, personnalité de gauche qui a souffert d’une persécution juridico-politique. La libération de Lula redonne espoir à la gauche brésilienne et plus largement à la gauche latino-américaine.»

    Sputnik France: Avec à sa tête le Président de droite Jair Bolsonaro, le Brésil, un pays de 210 millions d’habitants, semble échapper à ce bouillonnement politique. Est-ce vraiment le cas?

    Saúl Sánchez: «Le Brésil n’y échappe pas vraiment. Tout d’abord, il ne faut pas oublier que l’élection de Bolsonaro a d’abord été rendue possible grâce à l’incarcération injustifiée de Lula da Silva. Selon plusieurs sondages, Lula aurait remporté l’élection présidentielle de 2018 s’il n’avait pas été incarcéré.

    Le Brésil a d’ailleurs déjà vécu ce bouillonnement politique et la gestion de Bolsonaro pourrait bientôt commencer à faire l’objet de sévères critiques. De fortes divergences au sein de sa formation, le Parti social libéral, sont aussi récemment apparues. La population brésilienne attend toujours la reprise économique qu’il a promise dans son programme. Sa popularité pourrait décliner rapidement. Si Lula da Silva se présente aux prochaines élections, il est assez probable que l’ère Bolsonaro se termine.»

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    soulèvement, révolte, Amérique du Sud, Amérique latine
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